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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Déjà-vus  de Carolyne Scenna. Présage des signes et mémoire de l’avenir aux creux des ondes électromagnétiques

Jean-Philippe Gagnon

Les juxtapositions pouvaient resurgir comme des synchronicités aléatoires.

Projetées à l’écart dans l’obscurité d’une chambre voilée d’un lourd rideau laissant présager leur puissances oraculaire, les diapositives colligées par Carolyne Scenna défilent, superposées et côtes à côtes, en deux séries hétérogènes. Diffusée par le projecteur de droite l’image d’un chat en gros plan avec une tête de sphinx géante fait face au photographe, sans doute son maître. Sur le pelage blanc de sa poitrine, apparaît le visage, le torse, les bras d’une femme quelconque dans son quotidien, affublée de linges vétustes, mais dont ce portrait indique cependant qu’elle a été proche de quelqu’un, l’instant de cette photographie qui ne signifie plus rien à personne. Pendant quelques secondes, ces êtres abandonnés coexistent dans le même cadre.

Au même instant, diffusées par le projecteur de gauche, les diapositives montrent les dégradés mauves et roses orangés d’un ciel constitué par les corolles de deux fleurs sur laquelle se superposent (c’est la deuxième diapositive) deux hommes en vestons cravates, en vacances à la fin des années cinquante, posant devant une muraille qui protège une maison japonaise. L’aspect ternis de ce cliché dénonce, plus que l’autre, l’âge et la mauvaise conservation de l’image.        

Cette projection dure deux, trois secondes de plus que celle de droite. Avant de disparaître, s’y juxtapose l’image d’une procession d’africains, dont les corps et la route torride qu’ils foulent émergent magiquement d’une maison immaculée de la « blanche » Amérique dans laquelle ils semblent s’introduire. Cette image cède la place ensuite à l’enchantement d’une robe gonflée de vent, au tissu évanescent, s’effilochant imperceptiblement dans la brume diaphane d’un lac, donnant l’impression d’accéder à « la virginité du rêve ».

Quelques diapositives plus tard, une fois apprivoisé ce qu’il convient d’appeler le premier mystère de l’œuvre, qui tient à la fascination exercée par l’univers insolite, onirique ou ludique des surimpressions (Scenna fait parfois preuve d'un humour acide), commence à poindre une énigme profonde, source d’un envoûtement durable. Car, pour le spectateur qui parvient à rompre avec le charme plastique des diapositives pour penser au concept, le rythme asynchrone des projecteurs laisse inévitablement prévoir le retour aléatoire d’une même juxtaposition, procurant la précieuse sensation d’un déjà-vu.

Technicité et esthésiologie du déjà-vu 

Mémoires et métamorphose 

Le déjà-vu : intuition et présage 

 

NOTE(S)

1 Maurice Merleau-Ponty. Le cinéma et la nouvelle psychologie, Paris : Gallimard, coll. : folioplus, philosophie, 2009, p. 7.

2 Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Paris : Minuit, 1980, p. 17.

3 Catherine Malabou. La plasticité au soir de l’écriture, Paris : éd. Léo Scheer, 2005, p. 26.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Jean-Philippe est assistant de recherche pour la Chaire de recherche en esthétique et poétique de l’UQAM. Il est doctorant en études littéraires, a terminé un mémoire de maîtrise en création littéraire. Il a publié en novembre un deuxième ouvrage de poésie, Au fond de l’air, aux éditions de l’Hexagone.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Projet complot : http://www.projetcomplot.net

Galerie Art Mûr : http://artmur.com/francais/galerie/galerief.htm

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).