archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Le rendering d’architecture, icone d’un réel à venir

Stefania Caliandro

Avec le nombre et la variété d’images s’entassant dans la quotidienneté contemporaine, l’habitude s’est instaurée de les voir sans trop considérer comment elles modifient et même modèlent notre perception. L’emploi d’images produites ou retravaillées à l’ordinateur côtoie la vision ordinaire et les images empruntées au réel, sans que l’on ressente quasiment plus de discontinuité dans le degré d’existence des différents mondes ainsi imagés. Le traitement réaliste des images de synthèse engendrées par la modélisation 3D, dénommées rendu ou, de l’anglais, rendering, a d’ailleurs atteint un tel niveau de perfectionnement qu’il est parfois difficile de les distinguer à l’œil nu des images, au contraire, importées de la réalité, au biais, par exemple, de la photographie ou de la numérisation. L’emploi de ces images s’accorde aussi à de nouveaux usages du visuel, en dévoilant, dès lors, des problématiques méconnues aux anciens débats sur l’iconicité du signe.

En particulier, la technologie et l’utilisation d’instruments informatiques appliqués à la création et la visualisation non seulement ont changé les modalités de production et réception des images, mais ont aussi touché la perspective de leur définition vis à vis de la question du statut iconique. Pour réfléchir sur ce point, nous allons approfondir la question de l’emploi du rendering dans la présentation des projets d’architecture, en faisant référence notamment aux images dans les sites en ligne. Si ces considérations pourraient aisément s’étendre et s’adapter à d’autres formes projectuelles du rendering comme celles propres au design d’objets, ne seront, par contre, pas inclus ici certains emplois, comme les simulations tridimensionnelles de jeux vidéo, où la recherche d’un réalisme iconique ne présuppose, au moins en principe, ni une correspondance factuelle ni une intention performative en dehors du monde virtuel. En outre, pour simplicité d’étude et facilité d’accès au matériel, nous renverrons aux seuls renderings d’images fixes, en délaissant volontairement les vidéos 3D, qui toutefois, avec les opportunes spécificités, pourrons retrouver une certaine affinité avec les problématiques rencontrées pour les images non mouvantes.

Le design d’architectures, ainsi que d’objets, se sert du rendering comme moyen technique et de divulgation non spécialisée pour représenter le projet proposé. En dépeignant l’espace créé ou entourant l’objet, on montre l’aspect général et/ou les diverses facettes prévues dans sa réalisation, de même on y préfigure l’emploi et/ou l’environnement pour lequel il est destiné. Puisque la tendance est, en général, de susciter une idée réaliste, proto-photographique, de l’actuation du projet, compte tenu des conditions matérielles et effectives où il va s’insérer, nous pourrions avancer l’idée d’un iconisme projeté au futur, qui modèle l’objet dont l’image voudrait être signe.

Pei Partenership Association, Forum cultural Guanajuato, León, Mexico, images du projet.

Si la littérature sémiotique a beaucoup traité l’idée qu’une icône est telle aussi en absence de son objet, un rendering qui préfigure l’objet de référence et qui contribue à générer des attentes dans l’imaginaire collectif sur sa réalisation a tout au moins un statut sémiotique plutôt complexe. En fait, non seulement il est légitime de penser à un objet dynamique, interprété et simultanément produit par l’image rendering, mais il faudrait également considérer le moment diagrammatique et téléologique qui, suivant les termes de Charles Sanders Peirce, fait du rendering la visualisation iconique du projet plus que de sa mise en œuvre finale. L’ambigüité ou l’ambivalence naît du changement de perspective engendré par rapport aux théories sémiotiques de l’iconicité, parce qu’à l’aspect référentiel ou esthétique, historiquement et amplement discutés, se juxtapose ici une question projectuelle dans laquelle l’image devient médium, au sens littéral, c’est-à-dire moyen du faire, en statuant en même temps sur l’être.

Le rendering d’architecture 

Sémiotique et efficacité d’un médium 

L’art du rendering 

 

NOTE(S)

1 Cf. Roland Barthes, « Le message photographique », L’obvie et l’obtus. Essais critiques III, Paris, Seuil, 1982, pp. 9-24.

2 D’après Charles Sanders Peirce (Collected Papers 2.248), l’index diffère de l’icône du fait que ce n’est pas la similitude à l’objet qui le rend signe, mais l’effective modification qu’il subit de la part de l’objet. En revanche (Collected Papers 2.276 et 2.277), les icônes, en vertu seulement de leur qualité et indépendamment du mode d’existence de l’objet, sont une pure possibilité (hypoicône) et se distinguent en images, diagrammes et métaphores. Cf. les extraits des Collected Papers (Cambridge, The Harvard University Press, 1931, 1932, 1934 et 1935), traduits en italien, dans Massimo A. Bonfantini, Letizia Grassi et Roberto Grazia (éds), Peirce. Semiotica. I fondamenti della semiotica cognitiva, Turin, Einaudi, 1980, spéc. pp. 140 et 156.

3 Entre autres, Peirce (Collected Papers 4.532) explique comment une icône est capable d’exhiber une nécessité, un Devoir-être. Cf. Bonfantini, Grassi et Grazia (éds), Peirce, op. cit., p. 222.

4 Dans son analyse des « représentations en perspective » (ou rendus ou renderings), Sophie Houdart souligne aussi comment l’emploi de ces figures, tirées de catalogues à l’usage des architectes, « des photographies de personnes “toutes prêtes”, “prédécoupées”, en situation mais sans contexte », vise à « convaincre », à « rendre des usages » et « donner l’idée d’un lieu habité, investi »; Sophie Houdart, « Des multiples manières d’être réel. Les représentations en perspective dans le projet d’architecture », Terrain. Revue d’ethnologie de l’Europe, « Effets spéciaux et artifices », 46, mars 2006, Paris, pp. 107-122, spéc.108 et 116.

4 Cf. Stefania Caliandro “Empathie et esthésie : un retour aux origines esthétiques”, Revue française de Psychanalyse, 3, LXVIII, juillet 2004, Paris, Pressses Universitaires de France, pp. 791-800, et Stefania Caliandro, “Attempt to raise hell, ou du pouvoir hallucinatoire dans l’art contemporain”, in Anne Beyaert-Geslin (a cura di), L’image entre sens et signification, Paris, Publications de la Sorbonne, 2006, pp. 89-100.

6 Cf. Roger de Piles, Cours de peinture par principes [1708], Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon, 1990, pp. 74-75; cité par Dominique Chateau, Sémiotique et esthétique de l’image. Théorie de l’iconicité, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 11.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Docteur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris, Stefania Caliandro développe ses recherches en théorie de l’art.

Après sa formation initiale à l’Université de Bologne en Italie, elle a mené des recherches dans plusieurs universités au niveau international : Laval et UQÀM au Canada, Université d’Aarhus au Danemark, Université de Louvain (KUL) en Belgique et Université de Fribourg en Suisse. Elle a enseigné à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, a donné un séminaire intensif à l’Université Autonome Métropolitaine à Azcapotzalco, au Mexique, et a été professeur invité à l’Université de l’État de Rio de Janeiro, au Brésil.

Elle a collaboré à l’organisation d’expositions d’art contemporain avec le SMAK ou Musée d’Art Actuel de la Ville de Gand et, en qualité d’assistante de direction, avec la Galleria dell’Oca à Rome.

Auteur de nombreux articles et du livre Images d’images. Le métavisuel dans l’art visuel (Paris, L’Harmattan, 2008), Stefania Caliandro a préparé le numéro thématique “Perceptions” pour la revue canadienne Tangence (69, été 2002, http://www.erudit.org/revue/tce/2002/v/n69/index.html), un recueil d’essai intitulé Espaces perçus, territoires imagés en art (Paris, L’Harmattan, 2004) et a contribué à l’édition d’un catalogue d’exposition.

 

haut de la page / retour à la page d'accueil /

 


 

Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).