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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Critiques du narratif.  Jenny Holzer, en quelques mots.

Bertrand Rouby

Jenny Holzer

Depuis que Jean-François Lyotard a évoqué voici trente ans la fin des grands récits 1, cet avis de décès est devenu l’une des antiennes les plus commentées et les plus incomprises de notre époque. Quiconque annonce une « fin », de la mort de l’auteur (Barthes) à la fin de l’Histoire (Fukuyama), s’expose aux réfutations et pire, aux raccourcis : la mort du métarécit entraînerait-elle en cascade celle de la fonction narrative dans une société où les messages se livrent par instantanés disjoints, façon slogan publicitaire ou microblog? Comme si les nouvelles formes d’expression entraînaient une défiance à l’égard du grand récit, de la fable d’une marche de l’humanité vers la fin des conflits, discréditée par l’éclatement des points de vue, et comme si cette défiance se répercutait sur la fonction narrative même dans nos sociétés… Ne verra-t-on pas dès lors, par effet de boomerang, se réaffirmer notre besoin d’histoires? Ainsi, lorsqu’au fil de l’exposition qui lui est consacrée à la galerie DHC/ART de Montréal du 30 juin au 14 novembre 2010, on voit Jenny Holzer délaisser les formes lapidaires du slogan, de l’aphorisme ou du proverbe pour afficher en d’immenses sérigraphies des rapports d’interrogatoires de prisonniers de guerre irakiens que le gouvernement américain a rendus accessibles, on croit observer un retour du narratif (certes sous la forme de textes troués, caviardés, censure oblige), de ces récits que demanderait la communauté à l’âge de la dissémination. Et le spectateur, fasciné, horrifié, de poursuivre sa lecture, oubliant un instant que sa visite devait servir une fin esthétique et non informative : avec la sérigraphie, qui ne semble guère apporter de plus-value esthétique, le dispositif tend à s’éclipser derrière le « message » que doit recomposer le spectateur.

Un corps-texte troué  

Micro-politiques du slogan 

 

NOTE(S)

1 La Condition postmoderne, Paris, Minuit, 1979.

2 Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 95-101.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, professeur d’anglais, Bertrand Rouby est maître de conférences à l'Université de Limoges (France) et mène sa recherche en association avec la Chaire du Canada en esthétique et poétique et le CRILCQ. Membre de l'équipe EHIC (Espaces Humains et Interactions Culturelles), il s'intéresse à l'expression du sacré dans la poésie britannique contemporaine et dans les productions et dispositifs médiatiques, électroniques, et numériques.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).