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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


L'intégron et la cyberculture

Pierre Robert

section cybertheorie

La cyberculture incarne la forme horizontale, simultanée, purement spatiale, de la transmission. Elle ne relie dans le temps que par surcroît. Sa principale opération est de connecter dans l'espace, de construire et d'étendre les rhizomes du sens. (Lévy, 1997, p. 308)

C'est en ces termes que Pierre Lévy termine son livre-synthèse sur la cyberculture. Il s'agit en fait d'un rapport présenté au Conseil de l'Europe dans le cadre du projet "Nouvelles technologies: coopération culturelle et communication". En plus de faire montre d'une concision éclairée en ce qui a trait aux perspectives engagées par les NTIC, Pierre Lévy formule l'hypothèse que "la montée d'un nouvel universel" est le véritable enjeu de la cyberculture, un universel "différent des formes culturelles qui l'ont précédé en ce qu'il se construit sur l'indétermination d'un quelconque sens global" (Ibid, p. 14). Une idée qui reflète la synchronie cyberspatiale des échanges dans laquelle la transmission mondiale (universelle) n'est soumise à aucune idéologie totalitaire, une idée résumée par le quasi slogan: "L'universel sans totalité". Loin, toutefois, d'être un appel péremptoire à la mobilisation cyberculturelle, cette pensée s'inscrit plutôt dans les réflexions entamées par les McLuhan, de Kerckhove, Couchot et autres penseurs des effets technologiques affectant la condition humaine, que ce soit à travers la technesthésie (les effets sensibles produits par les technologies) ou les structures sociales de la communication.

Dans le champ spécifique de l'histoire de l'art, Walter Benjamin et Abraham Moles, entre autres, ont aussi anticipé une pensée technologique appliquée à l'esthétique. Le premier interrogeant l'impact et la valeur de la reproductibilité, dont le fameux "aura" qui se perd dans le multiple, alors que le deuxième s'intéressera, dans une perspective plus contemporaine, au spectateur en tant qu'acteur. L'un et l'autre ont ceci en commun qu'ils regrettent le temps de la vivacité humaine, de l'événement émanent, qui auraient pour qualité de pourfendre la morosité sans âme de l'uniformisation industrielle. Alors que Benjamin constate la perte de l'aura constitutif à l'objet "fait main" authentique, Moles conçoit le spectateur actif comme l'antidote à cette même perte.

Rappelons ici ce passage tiré de la Théorie des actes: vers une écologie des actions de Moles et Rhomer, dans laquelle est amenée la notion d'incertitude dans les processus:

La part d'aléatoire, la quantité d'incertitude qui lui est laissée, le nombre d'embranchements qui ont été balisés sur le sentier des possibles constituent le concept, familier aux mathématiciens et que le milieu artistique a mis beaucoup de temps à maîtriser, celui de quantité d'ordre (ou réciproquement de quantité de désordre) introduite dans un processus. (1977, p. 228).

Cette quantité d'incertitude correspond aux variations dans l'expérience esthétique apportées par l'action des intervenants. Cette incertitude est aussi le propre du cyberespace et de l'interactivité. Une notion d'incertitude soutenue et alimentée par la synchronie cyberspatiale des informations et des échanges. Dans cette grouillante sphère communicationnelle, la seule certitude repose sur le contexte actuel de l'échange, impossible d'y percevoir une totalité comme un objet stable ou sur lequel il serait possible de se référer.

Depuis l'avènement de la photographie, une pensée technologique chemine et la cyberculture, dans cette perspective, marque un point de non-retour. Un mouvement épistémologique cependant peu remarqué par les historiens de l'art. En effet, pour plusieurs la technologie est un passage obligé vaguement associé à l'industrialisation et aux entrelacs machiniques. On y fait référence sans y accoler un véritable ancrage dans la continuité. Cette attitude correspond malheureusement à un dualisme trop longuement entretenu à la faveur de la dissociation du corps et de l'esprit, un modèle dont on retrouve de multiples clones à différents niveaux. Cette dissociation n'a pas manqué d'être appliquée aux arts technologiques comme le souligne Louise Poissant: "[…] notre vieux fond dualiste refait vite surface en matière d'art technologique. On associe l'ordinateur à un cerveau et l'art qui en découle à des productions dépourvues de sensibilité." (Louise Poissant, Archée, décembre 1998).

L'aspect horizontal (non hiérarchique) des échanges dans le cyberespace permet justement de contrer ce clivage entre la sensibilité et la machine, entre le corps et l'esprit. The Unreliable Archivist des artistes Janet Cohen, Keith Frank et Jon Ippolito propose une avenue fort intéressante dans cette direction. Non seulement parce qu'il s'agit d'une oeuvre dédiée a priori au Web, créée dans un esprit participatif, mais aussi parce que son matériau repose entièrement sur les archives de ce site pionnier qu'est adä'web. Nous nageons ici en plein cyberespace et en pleine cyberculture, un projet Web entièrement nourri par la virtualité. La 9 Gallery du Walker Art Center, dirigée par Steve Dietz (voir le profil de S. Dietz sur Archée), est l'initiatrice de ce projet.

äda'web, pour sa part, est considéré comme un des premiers sites dont le mandat visait à favoriser la communication entre les artistes contemporains et le monde en ligne. Le trio Cohen, Frank et Ippolito est, d'autre part, considéré comme une référence en matière d'expérimentations à partir des ressources interactives du Web. Il allait donc de soi qu'à titre inaugural, suite à l'acquisition par le Walker Art Centre de la totalité des archives d'äda'web (äda'web sur Archée), que Steve Dietz propose à ce trio de créer une oeuvre ayant comme matériau les archives elles-mêmes, The unreliable Archivist.

The Unreliable Archivist (Cohen, Frank et Ippolito) 

The Unreliable Archivist

L'animation présentée sur la première page de l'oeuvre reprend les icônes de la barre de navigation du site äda'web (une barre défilant sans arrêt de bas en haut), sauf qu'ici les icônes s'agglutinent dans le haut jusqu'à ce que le logo "The Unreliable Archivist" vienne fracasser le tout. L'objectif du projet consiste effectivement à déranger les données contenues dans le site d'äda'web. Cependant, le trio Cohen, Frank et Ippolito respecte les oeuvres et les archives d'adäweb et il se distingue en cela des "gribouilleurs" du langage HTML comme Vuk Cosic ou Jodi (voir l'article "Après avoir compris le gribouillis"). Si, pour ces derniers, la déconfiture du langage importe, avec les premiers nous sommes devant ce que certains appellent l'idiométrie, soit une façon personnalisée d'aborder le contenu d'une banque de données. Il ne s'agit donc pas d'une manipulation subversive mais d'une forme de parasitage:

The Unreliable Archivist, partakes of a genre of net art that is often described as parasite art. Far from being a derogatory term, though it is easily but incorrectly associated with the term derivative, in the ecology of the network, parasite art simply means that the work relies on its host. Usually, the relationship must be a healthy one to keep going, and in this way, a parasite is different than a virus. (Steve Dietz)

Ce parasitage ne correspond donc pas à la fulgurance d'un virus mais à un "être bactériel" intégré à un organisme "hôte" duquel il tire des informations à ses propres fins pour ensuite les redistribuer à qui veut bien les accepter. En biologie, le terme "intégron" sert à identifier les niveaux d'organisation indépendants du système biologique qui les accueille. Ils ont été découverts dans les années 80 et ils ont pour "particularité de contenir des "cassettes" de gènes indépendantes qu'ils peuvent aisément s'échanger d'une espèce à l'autre grâce à l'action d'enzymes, les intégrases, par une sorte de "couper-coller" génétique." (Tiré de "Traffic de gènes chez les bactéries", "A distinctive class of integron in the Vibrio cholerae genome" : Science, 24 avril 1998).

The Unreliable Archivist est, dans cet esprit, un opérateur d'intégrons qui nous permet d'intervenir dans les archives d'äda'web sur quatre plans indépendants, soit celui du langage, des images, du style et de la mise en page ("Language", "Images", "Style", "Layout"). Chacun de ces niveaux d'organisation de l'information est subordonné à un curseur offrant quatre dimensions qualitatives: simple, énigmatique, remplie ou absurde ("plain", "enigmatic", "loaded", "preposterous"). Il est donc possible de sélectionner un langage énigmatique (enigmatic - Language) accompagné d'images simples (plain - Images) dans un style absurde (preposterous - Style) et une mise en page bien remplie (loaded - Layout). Toutes les combinaisons sont possibles. Au gré des déplacements des quatre curseurs, on voit instantanément sur la page les nouvels agencements. C'est donc par une interactivité visuelle et subjective que se présentent ce chassé-croisé avec les archives d'äda'web.

Les quatre découpes ("Language", "Images", "Style", "Layout") forment une barre de navigation comprenant deux modes. Le mode normal view sliders (slider signifie curseur) permet le réglage de chacune des découpes en position simple, énigmatique, remplie ou absurde. Le deuxième mode view sources nous dévoilent les archives utilisées pour la composition choisie, c'est l'envers du décor. On peut alors voir que les images, par exemple, proviennent de tel projet à telle adresse, que le texte provient d'un autre, etc. Chaque assemblage implique au minimum quatre sites référencés, mais il est possible que plusieurs sites participent à un même niveau d'organisation (ex.: deux projets distincts seront utilisés pour créer le niveau "langage" en position "énigmatique", ce qui veut dire en somme qu'on retrouvera deux textes énigmatiques sur la page et que ces deux textes ne proviendront pas de la même source. Des hyperliens amènent aux sources proprement dites.

Voilà une façon absolument inédite d'aborder l'information (les archives d'äda'web dans ce cas-ci). La désarticulation des archives n'est pas complètement aléatoire, elle est plutôt prédigérée. En effet, et c'est là l'intérêt majeur de cette oeuvre, plutôt que d'agir sur un plan de recherche impersonnel, The Unreliable Archivist permet à l'utilisateur d'introduire une couleur affective dans ses choix. Suis-je dans un état assez ombreux pour que l'énigme soit le moteur de mon investigation ou ai-je assez de liberté pour me permettre un peu d'absurde… La part créative est ainsi partagée entre les producteurs (chacun des projets archivés), l'éditeur (äda'web et ses choix éditoriaux), l'interface (le trio Cohen, Frank, Ippolito à travers The Unreliable Archivist) et l'utilisateur (vous et moi).

Reste à découvrir dans quelle mesure les projets référencés prolongent adéquatement, en tant qu'oeuvres entières, la tonalité d'une requête en croisé. Néanmoins, il s'agit là, à mon avis, d'une piste immensément riche d'avenues. Par ailleurs la notion d'intégron, en tant qu'élément actif et autonome dans l'organisation des données, s'avère un concept important pour qui voudra bien saisir les nouvelles complexités engagées par les oeuvres interactives. L'intégron serait, en ce sens, une des pierres angulaires de l'avancée vers un universel sans totalité.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Lévy, Pierre. 1997. Cyberculture : rapport au Conseil de l'Europe dans le cadre du projet Nouvelles technologies : coopération culturelle et communication. Paris: Éditions Odile Jacob, 313 p.

Moles, Abraham A. et Elisabeth Rhomer. 1977. Théorie des actes: vers une écologie des actions. Paris: Casterman, 265 p.

 

ARTICLES COMPLÉMENTAIRES

Pierre Robert - 06/2000 Le Web, l'art et le milieu : cinq propos divergents (en réponse à Johanne Chagnon)

Pierre Robert - 11/1998 Beyond Interface (Steve Dietz)

Richard Barbeau - 09/1998 Un site qui fonctionne bien

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).