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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Rongorongo génératif : Œuvres de Charles Sandison et de Ni Haifeng

Fabienne Claire Caland

« Faire symbole » extraits du texte Le devenir-symbole et le rester-signe, conférence présentée lors du colloque Sacrifiction

Présentée de mars à août 2009 à l’espace culturel Louis Vuitton à Paris, l’exposition Ecritures silencieuses a donné à voir trois moulages de tablettes de rongorongo, jusqu’ici seulement visibles au musée du Saint-Siège au Vatican (depuis 1925). Parmi les œuvres des artistes convoqués autour de la fascinante énigme rapanui, notamment des artistes conceptuels (Lawrence Weiner, Barbara Kruger), deux installations vidéos se détachent de l’ensemble : la Cryptozoologie lumineuse de Charles Sandison et le mur de livres avec écran de signes qu’une main efface, sous le titre de Xeno-writings de Ni Haifeng Partant du principe que, malgré son usure, la réflexion sur le langage, l’empreinte et la trace, de même que sur l’esthétique des signes dépourvus de sens, demeure encore productive, alors ces deux installations des « écritures silencieuses » nous projettent dans un univers du génératif. Volontairement ou non, elles fictionnalisent deux éléments-clefs du rongorongo : 1) A x B = C et  2) la prolifération qui conduit à l’infini ; auxquels j’ajoute le mouvement du syncrétisme et le constat qu’une langue perdue se fait silence, afin de saisir en quoi le passage du passé au présent, d’un code culturel à un autre n’invalide pas la question du relais d’un mode symbolique.

Charles Sandison, Gejajja, Denver Art Museum

L’Écossais Charles Sandison est un démiurge qui privilégie l’anarchique plutôt que l’ordonnancement : le génératif couvre les murs, le plafond, de signes colorés. La vidéo de Sandison dynamite le système de l’intérieur comme une attaque virale, en somme. Le désordre, l’hétéroclite et l’aléatoire qui en découlent exposent visuellement cette déstabilisation qui devient néanmoins, par sa projection sur les murs, le milieu environnant où baigne le spectateur. On ne déchiffre pas, on défriche. Le corps humain du spectateur et son ombre sont attaqués par des signes qui colorent tout, sans être lisibles. Y a-t-il entrelacement de mots plutôt que ligne de lettres que le sens n’en est pas aidé, les mots en question étant soumis à l’aléatoire d’un logiciel informatique. Mieux encore qu’une forêt tropicale, parce qu’elle est charnelle, sexuelle, la langue de Sandison s’animalise, au regard du titre de l’installation (« Cryptozoologie », terme désignant l’étude des animaux disparus ou à l’existence douteuse). Le rongorongo serait-il le yéti, le sasquatch, l’almasty des langues ? Si son existence ne peut être sujette à caution, si l’on ne peut nier ni les preuves testimoniales des Rapanui ou des voyageurs, ni les preuves matérielles collectées par les anthropologues (tablettes, bâton de chef…), le rongorongo appartient en fait à la catégorie des animaux disparus de la terre, au même titre que le ptérodactyle, le mastodonte ou le dodo. Et son support privilégié, l’essence de toromiro a d’ailleurs aussi disparu de la surface de la terre.

Sandison rejoint le principe génératif du rongorongo par la ligne courbe ou par l’envahissement total de l’espace, tout en conservant une démarche syncrétique. C’est une remontée dans le temps et l’espace à partir d’un art actuel qui joue de la saturation, qui déforme ses propres codes et détourne sa technologie. À ce sujet, Xeno-writings de Ni Haifeng insère sa réflexion dans l’univers livresque, quand le rongorongo n’y était pas entré au moment de sa disparition. Des livres ? On se prend à imaginer que ce sont des romans, ceux-là qui, rappelle Lévi-Strauss, sont nés de l’exténuation du mythe (L’origine des manières de table, 1968), mais en réalité il semble, à lire les titres des tranches, que ce sont davantage des essais philosophiques, psychologiques, etc. Mis en bloc, rangés de façon à ne faire voir de face que leurs tranches de différentes couleurs, ordonnés de manière à former une barrière, ces livres-remparts s’accordent avec cette « graisse des livres » qui nous menace de noyade, selon Jean-Christophe Rufin dans Globalia. Et sur ce bloc transformé en support, une vidéo projette une main humaine plus grande que nature, déformée par les irrégularités dudit support. Cette main efface tous les signes d’une écriture cabalistique constituée d’une suite de chiffres et de signes mathématiques (multiplier et virgules), après les avoir écrits, après avoir signalé donc l’entreprise symbolique par engendrement. Des livres surgissent d’autres livres, nous dit-on ici, à l’infini, comme si les premiers étaient sexués.

Ni Haifeng, Xeno-writings

Chez Sandison et Ni Haifeng, l’art pense les miettes, la désagrégation et la déliaison, moins dans la lignée du « perdre, mais perdre vraiment pour accéder à la trouvaille2 » d’un Guillaume Apollinaire et plus en accord avec les desiderata postmodernes valorisant l’aplat. Il insiste aussi sur les multiples embranchements possibles qu’offre le monde des signes et revient, conformément à l’esprit d’un Occident du Sujet, à la « pièce justificative d’identité » du symbolus latin qui précise le « signe de reconnaissance » grec. Le sacré vient déstabiliser ce que nous aurions tendance à prendre pour un fade produit postmoderne, il déséquilibre l’ontologique au profit du théologique (la position démiurgique et la cosmogonie) et du zoologique (le langage animal pour l’humanimal de Michel Surya). Victoire peut-être mince, mais victoire quand même de la sacralité par ce lien entre l’invisible et le visible qu’est le symbole : l’époque moribonde non seulement demeure branchée sur un monde symbolique ancien, mais en plus elle propose autre chose que le rongorongo des Rapa-nui a exprimé sous le mode du génératif. Cela ne va pas de soi, non plus : la tension est flagrante entre un « faire symbole » dont on a tant voulu se défaire que depuis quelques années il nous saute plus violement à la gorge et un « rester signe » du côté de la dissémination, de la prolifération et de l’horizontalité. On se prend à espérer que de cette tension aboutira à la création d’autre chose qui passe par le langage. Éclora-t-elle ? Pour l’instant, elle ne convoque rien. Au moins, elle laisse la place libre à l’interprétant, utilise l’indice, fait trace et creuse un sillon profond.

 

NOTE(S)

1 Guillaume Apollinaire, « Toujours ».

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Fabienne Claire Caland est chercheure en littérature et mythologie comparées. Après une quarantaine d’articles, des conférences et des communications en Europe et en Amérique du Nord, sa réflexion sur l’imaginaire occidental (mutations du concept d’humanité) l’ont conduite à l’écriture d’En diabolie. Les fondements imaginaires de la barbarie contemporaine, paru chez VLB Éditeur en 2008. L’année précédente, elle avait codirigé Horizons du mythe avec Denise Brassard (Cahiers du Célat). Elle est présentement chercheure associée à la Chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique de l’UQAM.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).