archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Fictions du sacré. Puissance du croire et du créer dans le monde de la virtualité

Pierre Ouellet

James Turrel

Parler, peindre, écrire, graver, voilà sans doute la chose la plus étrange qui soit arrivée à une espèce vivante : vivre, soudain, ne suffisait plus, être n’était plus assez, devenir ne comblait pas, même apparaître n’était plus satisfaisant… Il fallait désormais quelque chose qui soit plus qu’être, qui aille au-delà du devenir, qui outrepasse l’apparaître. Homo sapiens s’est mis à vouloir accéder en tout temps à ce qui n’est pas là, au-delà de ce qui est, à ce qui n’est pas né ou à ce qui a disparu, par-delà tout devenir, ou encore à ce qui n’a pas d’apparence reconnaissable, à ce qui échappe au visible, à l’évidence, au banal. Il est le premier et peut-être le seul animal à s’intéresser, dans son champ de vision, à ce qu’on appelle l’horizon, et à ressentir, dans son champ de présence, ce qui en est absent : il « voit » ce que ses yeux ne voient pas, il visualise, il visionne, il imagine ce qui lui échappe dans le monde visible. Il a développé ce sixième sens qu’est l’intuition, émancipée des conditions concrètes de la sensation, qu’on appelle aussi l’imagination, soit la capacité de produire des images en l’absence de stimuli sensoriels précis, identifiables, reconnaissables, sans le secours des choses physiques dont elles sont censées être le reflet.

Bien sûr le lion, le tigre, le loup peuvent « imaginer » leur proie invisible dans le bruissement des feuilles ou le craquement des branches ou encore dans l’odeur de chair fraîche qui les met soudain à l’affût, prêts à bondir sur les formes de leur victime qui se dessinent dans leur conscience bien avant qu’elles n’apparaissent sous leurs yeux… Mais l’homme va plus loin : il imagine ce dont aucun bruit de feuilles n’est l’indice, ce qu’aucune odeur n’annonce, ce dont rien n’est la prémisse, ce que rien n’anticipe. Il visualise toutes les proies et tous les prédateurs possibles qui peuplent non seulement son champ de présence immédiat mais aussi le monde qui se prolonge au-delà de son horizon — vers lequel il se meut, toujours, en quête d’autre chose —, de même que le monde qui n’est pas encore advenu ou celui qui est déjà disparu, l’avenir et le passé, hier et demain, ce monde qui n’est plus ou n’est toujours pas le sien, cet autre monde, donc, qui regorge de « présences » de toutes sortes, désirables ou inquiétantes, devant lesquelles il se tient aux aguets comme si elles étaient là pour vrai… L’homme est un animal inquiet et désireux parce que sa « vision » à la deuxième ou à la énième puissance lui donne accès à l’univers du possible, qui est bien plus grand que le réel immédiat. C’est le monde de la fiction — ce qui aurait pu être là, ce qui pourrait être là-bas, ce qui pourrait arriver demain, ce qui aurait pu arrivé hier, etc. — qui commande ses sensations, ses perceptions, ses émotions, et non pas ce qui se présente d’emblée à son regard, dans l’évidence de son être, dans l’adéquation avec son apparaître.

Il « voit » plus loin que sa « vue » : il sur-voit. Il est déjà ce qu’on appellera plus tard un « visionnaire »… Il incarne ce qui poussera bientôt un Christophe Colomb ou un Amerigo Vespuci à traverser les mers et à franchir l’horizon, au risque de leur vie, afin de découvrir et révéler ce qu’il y a de l’autre côté, du côté qu’on ne voit pas d’emblée, qu’il faut aller voir en affrontant l’inconnu pour « réaliser » la vision ou l’imagination dans laquelle il s’est d’abord donné, prêté ou présenté sous la forme d’une pure fiction, donc, non pas d’une simple réalité. Produire de la fiction, aujourd’hui comme en tout temps, c’est revivre ce moment magique où l’humanité s’est proprement créée… en entrant dans l’univers du possible, du virtuel, de ce qui n’existe pas mais peut ou pourrait être, de ce qui n’est pas là mais ailleurs, bref, en pénétrant dans ce grand Dehors plus vaste que le dehors au sens strict, en infiltrant l’inconnu, en outrepassant la frontière du monde visible ou du monde présent, au-delà de laquelle tout peut apparaître, le plus désirable comme le plus inquiétant, mais en puissance seulement, non encore actualisé ou bien déjà désactualisé, où tout peut advenir ou survenir mais sur un mode qui n’est pas celui de l’existence au sens strict, plutôt sur celui de l’insistance, comme celle avec laquelle s’impose un rêve, un fantasme ou un souvenir obsédant, une persistence, en fait, une résistance, qui dure ou perdure par-delà l’absence des faits ou des choses qu’elle évoque ou convoque plutôt qu’elle ne les dénote au sens propre. Cet univers du possible, bien plus que le monde réel ou l’être actuel, constitue le vrai Dehors de l’espèce humaine, son environnement le plus englobant, en même temps que le plus étrange, le plus lointain, le plus inconnu… parce qu’il dépasse les limites de ce que nous voyons dans notre réalité tangible et parce que nous devons, à l’instar des grands explorateurs d’autrefois, y aller voir en transgressant les interdits, liés à nos peurs, à nos agoisses, mais aussi à nos désirs et à nos rêves les plus troubles, y tendre notre regard en une tension souvent extrême car l’horizon fuit et les limites reculent vers un ailleurs toujours plus extérieur, moins familier, plus étranger, obligeant chacun à un dépassement de soi toujours plus grand et plus exigeant.

L’excroissance du possible 

Le for extérieur 

Un double dépassement 

D’aval en amont 

Une cure d’images et de paroles 

Une dette symbolique 

 

NOTE(S)

1 Roger Bastide, Le sacré sauvage, Paris, Stock, 1997 [1975].

2 Dante, La Divine comédie. L’Enfer, trad. par Jacqueline Risset, Paris, Flammarion, 1985, p. 26.

3 Ernst Bloch, Le principe espérance I, II et III, trad. par Françoise Wullmart, Paris, Gallimard, 1976, 1982 et 1991 [1954-1959].

4 Pour la notion de « Temps messianique », voir Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire » [1942], trad. par Maurice de Gandillac et Pierre Rusch, dans Œuvres complètes III, Paris, Gallimard, coll. « Folio essai », 2000, et, pour celle de « Rédemption », voir Franz Rosenzweig, L’Étoile de la rédemption, trad. par Alexandre Derczanski et Jean-Louis Schlegel, Paris, Seuil, 2003 [1976].

5 Jean-Luc Marion, Dieu sans l’être, Paris, Fayard, 1982, et P.U.F., coll. « Quadrige », 2002.

6 Jean-Luc Marion, Le croire pour le voir. Réflexions diverses sur la rationalité de la révélation et l’irrationalité de quelques croyants, Paris, Parole et Silence, coll. « Communo », 2010.

7 Jean-Luc Marion, Certitudes négatives, Paris, Grasset, coll « Figures », 2010.

8 Aristote, La poétique, trad. par Roselyne Dupont-Roc et Jean Lalot, Paris, Seuil, Coll. « Poétique », p. 133 (61b9-15)

9 Ibid.

10 Jean-Luc Marion, De surcroît. Études sur les phénomènes saturés, Paris, P.U.F., 2001

11 Voir Roberto Esposito, Communitas : origine et destin de la communauté, trad. par Nadine Le Lirzin, Paris, PUF, 2000.

12 Voir Bruno Latour, Sur le culte moderne des dieux faitiches suivi de Iconoclash, Paris, La Découverte, coll. « Les empêcheurs de penser en rond », 2009.

13 Emmanuel Lévinas, Autrement qu’être, ou au-delà de l’essence, La Haye, Nijhoff, 1974.

14 Voir Georges Bataille, La Somme athéologique, dans Œuvres complètes V, Paris, Gallimard, 1973.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Pierre Ouellet est professeur titulaire au département d’études littéraires de l’UQÀM, où il est responsable de La chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique. Il a publié une trentaine d’ouvrages, dont plusieurs essais sur l’art et la littérature : Le sens de l’autre (Liber, 2003), L’esprit migrateur (VLB, 2005), À force voir (Le Noroît, 2005, prix du Gouverneur général) et Où-suis-je ? Paroles des Égarés (Liber, 2007, 2010). Écrivain, il a fait paraître douze livres de poésie, dont Trombes et Dépositions (Le Noroît, 2009, 2007), et cinq romans, dont Légende dorée (L’instant même, 1997, Prix de l’Académie des lettres du Québec). Il est membre de la Société royale du Canada et de l'Académie des lettres du Québec.

 

haut de la page / retour à la page d'accueil /

 


 

Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).