archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


(De)SacrAsialisation

Boris Chukhovich

Bien qu’il y ait plus d’un siècle que Nietzsche a annoncé la mort de Dieu, les ombres et les spectres du divin restent encore très vivants. Les récentes expositions 100 artists see God, présentée par John Baldessari et Meg Cranston, Je crois, organisée par Oleg Koulik (2e biennale d’art contemporain à Moscou, Vinzavod, Moscou 1 ), Medium Religion, conçue par Boris Groys (The ZKM, Center for Art and Media in Karlsruhe, 2008-2009) et Les traces du sacré réalisée par Jean de Loisy et Angela Lampe (Centre Pompidou, 2008), ainsi que les deux prochains colloques internationaux conjoints Art + religion (Musée d’art contemporain de Montréal) et Sacrifiction (Musée d’art contemporain de Montréal en collaboration avec la Chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique) en témoignent.

Cet intérêt récent pour le sacré n’est pas nouveau : on observe ainsi les manifestations d’une quête de nouvelle spiritualité propre au modernisme et aux avant-gardes du XXème siècle, depuis le Carré noir de Malevitch jusqu’à la Chapelle de Rothko. Toutefois, les expressions de la nouvelle sacralité dans l’art contemporain sont ancrées, avant tout, dans le contexte actuel. Par exemple, l’attention de Boris Groys se focalise sur le transfert des anciennes pratiques socialistes qui visaient à refaire le monde via le domaine du religieux. Privée ainsi de son élément spirituel, la religion, avec sa nouvelle fonction instrumentale, devient un substitut matériel post-socialiste de la foi et de la théologie 2. Oleg Koulik parle d’un pressentiment de la « nouvelle religiosité » qui ne se rapporte pas aux « religions traditionnelles » et à leur caractère austère, mais évoque toutefois plusieurs notions de l’ancien glossaire du sacré : « mysticisme », « mystère », « temple de l’art ».  La plupart des participants de l’exposition Je crois ont accentué la différence entre « veryu » (littéralement : « je crois », évoquant la foi) et « verouyu » (ce qui évoque plutôt une croyance traditionnelle), en soulignant ainsi le refus des confessions anciennes en faveur des croyances nouvelles, probablement floues encore, mais souples et énergiques. Ce n’est pas un hasard si, à Moscou, le contexte de la préparation de l’exposition Je crois a été caractérisé par le refus de l’actionnisme des années 1990 : le 11 septembre a révélé aux artistes la  pauvreté de leurs moyens performatifs et l’absence de grands objectifs dans l’esthétique des communications. L’époque, manifestée par l’autodestruction de l’utopie communiste, avec son caractère absurdiste et ironique, s’est ainsi achevée : maintenant, les artistes cherchent plutôt des valeurs positives et prometteuses évoquant un nouvel avenir eschatologique (on en a la preuve avec les titres d’autres expositions russes des dernières années  : La dialectique de l’espoir, La victoire sur l’avenir, etc.).

L’objectif du colloque Sacrifiction reflète le désir des intellectuels occidentaux à vouloir échapper au vide régnant après la disparition des « grands récits ». Récits qui servaient d’abri temporaire à certains sentiments religieux qui perduraient encore au XXème siècle. D’après Pierre Ouellet, l’échec du marxisme, avec le pressentiment de la « fin de l’histoire » qui l’a succédé, a contribué à un intérêt pour les « sociétés anhistoriques », indifférentes à la téléologie des utopies religieuses ou idéologiques. Cet intérêt ne vise pas à restituer la foi ou certains traits de spiritualité, mais plutôt à redécouvrir et à recycler leurs fragments qui demeurent implantés dans la mémoire collective des communautés post-industrielles et post-modernes.

L’Asie centrale a été souvent un lieu de références important pour les chercheurs, écrivains et artistes qui participent au projet Sacrifiction, certainement parce qu’à leurs yeux, elle est perçue comme un « proche lointain ». En effet, d’une part, cette terre située parmi les immenses steppes eurasiennes, n’est pas facilement identifiable reste, comme à l’époque de Marco Polo, difficilement accessible encore de nos jours, nourrissant l’imagination de ceux qui recherchent encore de l’inconnu, par-delà l’œcoumène. D’autre part, l’Asie centrale, tout comme la Sibérie, l’Altaï, la Bouriatie ou l’Yakoutie, se retrouve souvent dans la ligne de mire des intellectuels nord-américains grâce à la parenté réelle ou imaginaire qui lie ses populations autochtones aux « premières nations » d’Amérique. Les pratiques chamaniques des Amérindiens avec leurs rituels cycliques et anhistoriques sont considérées par plusieurs comme la variation la plus proche des phénomènes culturels qui sont apparus en Asie centrale au cours des millénaires et semblent avoir ainsi une généalogie plus solide.

Dans ce texte, nous mettrons en parallèle l’intérêt pour l’Asie centrale « atemporelle » et les processus de sacralisation et de désacralisation qui caractérisent l’art contemporain de cette région.

SacrAsialisation post-soviétique (les années 1990 – début des années 2000) 

SoviétAsiation post-sacrale  

 

NOTE(S)

1 http://2nd.moscowbiennale.ru/en/special_projects/67/

2 Boris Groys, « Religion in the Age of Digital Reproduction », in E-flux, url: http://www.e-flux.com/journal/view/49

3 Islam Karimov, Écrits, Livre 2, Vol.2, p.14, http://www.press-service.uz/ru/content/kn_2/tom2/page/14/#

4 L’arborescence de Saparmurat Tourkmenboshi le Grand : http://niyazov.sitecity.ru/ltext_2312092949.phtml?p_ident=ltext_2312092949.p_2312095525

5 Emonali Rakhmonov, « Tadjiki v zerkale istorii » (Les Tadjiks dans le miroir de l’histoire) : http://tajikistan.fromru.com/pub06.htm

6 Trad. du kazakh : Tracteur rouge

7 Valeria Ibraeva, « Otsy i deti kazakhskogo contemporary art » (Les pères et les fils d’art contemporain kazakh), Khoudojestvenniy journal, nos 43/44, juin 2002, http://xz.gif.ru/numbers/43-44/contemporary-art/

8 Oksana Shatalova, « Ounitchtoj Evropu » (Détruis l’Europe !), cité d’après la source électronique : http://www.camodern-art.tj/index.php?lng=ru&id=225&PHPSESSID=6950a4f13d3c8e753d27587d06edd87c

9 Alexandre Djumaev, « Kouda bredet karavan : kultura Tsentralnoy Asii v poiskakh novykh poutey i identitchnostey » (Où va la caravane : la culture d’Asie centrale dans la recherche de nouveaux chemins et de nouvelles identités »), dans Kurak, no 1 (7), p. 6.

10 Ulan Djaparov, « Antitezisy » (Antithèses), dans Kurak, no 3, 2008-2009, p. 46.

11 Vadim Dergatchev, « Kouda ikh gonit ? » (Où on les amène ?), dans Kurak, no 2 (8), 2007, p. 67.

12 http://www.centropecci.it/uk/htm/mostre/07/nostalgia/progressive_nostalgia.htm

13 Boris Groys, « Postsckriptoum k "postkommounistitcheskomou poststkriptoumou" » (Un post-scriptum pour "Le Post-Scriptum communiste"), dans Moscow Art Magazine, no 65-66, juin 2007.

14 Voir : Oksana Shatalova et Alla Girik, « Poloutoraglaziy strelets : partiya na kobyze. Zametki o tvortchestve khoudojestvennoy grouppy “Kyzyl Traktor” » (Le sagittaire à un œil et demi : partie au kobyz. Notes sur l’œuvre du groupement d’art Kyzyl Tracteur), Source électronique : http://www.camodern-art.tj/index.php?lng=ru&id=177&PHPSESSID=ba432c6e97885c596b3385078ef2ec2d

15 Oksana Shatalova, « Pieces of Evidence », in Halluzination: Erbossyn Meldebekov, Nurbossyn Oris, Roseinhaim, Contour, 2008.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Historien de l'art, muséologue, commissaire indépendant et artiste en arts numériques. Boris Chukhovich est auteur de plusieurs textes sur l'art moderne et contemporain. Il a fait deux stages post-doctoraux: à Paris (2000) et à Montréal (2002), a été récipiendaire d’une du Conseil des arts du Canada (2003) et résidant au Centre d'exposition de l'Université de Montréal.

Depuis 2003, il est chercheur associé à la Chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique (UQAM). Il a été commissaire de plusieurs expositions d'art contemporain, notamment l'exposition intermédiatique « Le nouvel orientalisme au Québec » (UQAM, 2004), « Retour de la métaphore » (Biennale de Montréal, 2007), quatre expositions du projet STILLS (Almaty, Duchanbe, Bichkek et Tachkent, 2009-2010). Il a été également conseillé pour deux expositions d'art contemporain d'Asie centrale à la Biennale de Venise (2005 et 2009). Parmi ses intérêts et réalisations, la muséologie virtuelle et les projets Internet universitaires occupent une place importante.

 

haut de la page / retour à la page d'accueil /

 


 

Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).