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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Vengeance au Mont-de-Piété : mythe et jeux électroniques

Fabienne Caland et Bertrand Rouby

Un mortel lassé d’être le jouet sanguinaire des dieux de l’Olympe détrône Arès et devient le nouveau dieu de la guerre. Ivre de vengeance après avoir tué sa femme et sa fille, victime en cela d’une ruse d’Arès, il s’embarque dans une quête meurtrière qui le voit tuer les dieux, Zeus compris. Une semblable fureur anime Jason, qui recherche la Toison d’or et affronte les monstres du Tartare pour se venger des assassins de sa femme. Qu’on ne cherche point dans ces trames l’écheveau mythique originel : Kratos le Spartiate et Jason sont respectivement les héros de la trilogie God of War 1 et de Rise of the Argonauts 2 jeux vidéo qui réactivent et réinterprètent le matériau mythique pour un public qui en devient l’acteur. Au tréfonds de nos sociétés policées, où la justice se veut médiatrice plus que rétributive, s’agite un inconscient de colère ordonné en stratégies – la vengeance, paradoxe pulsionnel rationnellement ourdi. Quand la société humaine relève la vengeance, elle la dépasse dans le discours et la conserve dans cette couche du psychisme où l’individu se fantasme en dieu tout-puissant et sbire du chaos.

God of War
Rise of the Argonauts

La bonne valeur : Frappe de l’agir et de la parole 

Impulsion 

La dette et la ruse 

Politique et économique 

 

NOTE(S)

1 Sony Computer Entertainment America, 2005, 2007 et 2010. Voir l’introduction du jeu : http://www.veoh.com/browse/videos/category/anime/watch/v189058644RJbyJsh

2 Liquid Entertainment, 2008. http://www.console-life.com/Video/gameplay-3/rise-of-the-argonauts-gameplay-113

3 Voir le huitième chapitre des Skáldskaparmál, dans l’Edda en prose : Snorri Sturluson, L’Edda. Récits de mythologie nordique (trad. et annoté par François-Xavier Dillman), Paris, Gallimard, 1991, p. 128-131.

4 Jeu de Hildr = bataille, Hildr est le nom d’une valkyrie. C’est une kenning issue des Dits de Bjarki (les Bjarkamál). Elle est retranscrite dans la Saga de Saint Olaf de Snorri Sturluson, vers 1030. Il ne nous reste que quatre lignes, à la forme mi-eddique mi-scaldique : anonyme, L’Edda poétique (textes présentés et trad. par Régis Boyer), Paris, Fayard, 1992, p. 203. Exemples : le sang, « la mer des blessures », la tête « le char de la raison », la barbe « la forêt du visage », la langue « la mesure du poème ». Pour les heiti, lire les Alvíssmál, joute verbale entre Thor et le nain Alvíss : terre se dit « sol » chez les Ases, « chemins » chez les Vanes, « Toute-verte » chez les géants, « germinante » chez les Alfes et « argile » pour les dieux suprêmes.

5 Voir les Skáldskaparmál, traité d’art scaldique dans L’Edda en prose. L’art scaldique s’intéresse à la forme surtout, encore plus que l’Edda qui a l’art de la formule, de nature orale essentiellement.

6 Walter Burkert, Homo necans. Rites sacrificiels et mythes de la Grèce antique, Paris, Les belles lettres, 2005 [1972], p. 47.

7 Ibid., p. 44.

8 <World of Warcraft : Wrath of the Lich King - http://www.worldofwarcraft.com/wrath/

9 Jean-François Mattéi, De l’indignation, Paris, Table ronde, 2005, p. 21.

10 Voir la bande-annonce du jeu : http://www.youtube.com/watch?v=Zn6bsWzpu6w. Cette version s’éloigne des textes mythiques connus (Apollonios de Rhodes nous a fourni la plus célèbre) et des épouses aussi répertoriées (Médée, Glaucé). Elle réinvente la motivation de la quête de la Toison d’or, en s’adaptant à son époque, comme l’a fait avant elle Gladiator, film étasunien de Ridley Scott en 2000.

11 Francis Bacon, Essais de politique et de morale (1597)

12 Hésiode, Théogonie, vers 651.

13 Blizzard Entertainment, 2008.

14 L’Edda poétique, op. cit., p. 49.

15 Homère, L’odyssée, chant XIII, trad. de Philippe Jaccottet, Paris, La découverte, 2004 (1982), p. 216. C’est sur le même terrain que Thétis implore Zeus d’intervenir en faveur d’Achille, en y mêlant une forme de chantage affectif : « Ah ! Je t’en conjure, donne-moi une véridique promesse, et appuie-là d’un signe de ton front. Ou dis-moi non : tu n’as, toi, rien à craindre ; et je saurai, moi, à quel point je suis méprisée entre tous les dieux » (Iliade, chant I, vers 514-516, Paris, Bordas, coll. « Classiques Garnier », 1988, p. 23). Les règles données sont bien celles du plus fort, physiquement et intellectuellement, à cette différence que, dans le monde grec, l’honneur à laver est avant tout le sien, tandis que les héros nordiques, comme les celtiques d’ailleurs, le font pour une postérité non pas singulière mais communautaire, indissociable de l’éclat de leur clan, de leur trace dans la parole des hommes.

16 Jean-Pierre Vernant et Marcel Detienne, Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Paris, Flammarion, coll. « Nouvelle bibliothèque scientifique », 1974, p. 101.

17 Sony Computer Entertainment, 2007.

18 Activision, 1998. Bande-annonce : http://www.youtube.com/watch?v=S7VpogvxrK8

19 Extrait de la « Gylfaginning », dans L’Edda en prose, op. cit.

20 Ibid. p. 42.

21 Ibid., p. 42 et p. 51.

22 Ainsi que l’on peut le lire à la strophe 40 dans la première partie des « Dits du Très-Haut », dans L’Edda poétique, op. cit., p. 176.

23 Extrait de la « Gylfaginning », dans ibid., p. 497.

24 Jean-Pierre Vernant, et Marcel Detienne, Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, op. cit. p. 28.

25 Il n’est pas pour autant le dieu de la vengeance que certains ont voulu en faire.

26 Homère, L’odyssée, chant XIII, op. cit., p. 220.

27 Ce que les jeux vidéo retiennent d’ailleurs, puisque les joueurs ne peuvent se contenter de leur seule force pour gagner ! Ceci est d’autant plus vrai dans les jeux vidéo inspirés de l’univers heroïc fantasy.

28 Clarisse Herrenschmidt, «  La civilisation élamite et l’écriture », dans L’Orient ancien et nous (Jean Bottéro, Clarisse Herrenschmidt et Jean-Pierre Vernant), Paris, Hachette Littératures, 1998 (1996), p. 101.

29 Ibid., p. 104.

30 Homère, Iliade, chant IV, vers 160-164, op. cit.,  p. 97.

31 L’Edda poétique, op. cit., p. 21.

32 Id.

33 Ibid., p. 182. Les Hávamál sont un ensemble de textes composites. Ici, c’est un extrait de la première partie : il s’agit d’un code de savoir-vivre.

34 Selon la philosophe Angèle Kremer Marietti.

35 Voir Pierre Clastres, La société contre l’État : recherches d’anthropologie politique, Paris, Minuit, 1991.

36 Le wergild : exiger des compensations pour la mort d’un parent « porter ses parents morts dans sa bourse » (voir Edda poétique, op. cit., p. 31).

37 Extrait de la Saga de Grettir, dans ibid., p. 113.

38 Daniel Pujol et Thierry Simon, Ceux qui aiment tuer. Tueurs en série : une tragédie américaine, Paris, Jacques Grancher, 1994, p. 213.

39 Ibid., p. 214.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Fabienne Claire Caland est chercheure en littérature et mythologie comparées. Après une quarantaine d’articles, des conférences et des communications en Europe et en Amérique du Nord, sa réflexion sur l’imaginaire occidental (mutations du concept d’humanité) l’ont conduite à l’écriture d’En diabolie. Les fondements imaginaires de la barbarie contemporaine, paru chez VLB Éditeur en 2008. L’année précédente, elle avait codirigé Horizons du mythe avec Denise Brassard (Cahiers du Célat). Elle est présentement chercheure associée à la Chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique de l’UQAM.

Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, professeur agrégé d’anglais, Bertrand Rouby est maître de conférences à l'Université de Limoges (France) et mène sa recherche en association avec la Chaire esthétique et poétique et le CRILCQ. Membre de l'équipe EHIC (Espaces Humains et Interactions Culturelles), il s'intéresse à l'expression du sacré dans la poésie britannique contemporaine.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).