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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


La techno-éthique planétaire : art, technologie et conscience

Roy Ascott

section cybertheorie

Notre meilleur destin, en tant que co-habitants planétaires, est le développement de ce qu’on a appelé « conscience de l’espèce » – quelque chose qui se trouve au-dessus et au-delà de tout nationalisme, bloc, religion ou ethnie. Courant cette semaine d’incroyable misère, j’ai essayé de pratiquer une telle conscience et une telle sensibilité. Quand je pense aux victimes, aux auteurs et à l’avenir proche, je ne ressens que la tristesse, la honte, la peur de l’espèce. Martin Amis, Londres : The Guardian Newspaper, le 18 septembre 2001

Martin Amis exige que les événements épouvantables du 11 septembre soient inclus dans une perspective planétaire, ainsi que la manière de rendre la justice. Dans ce texte, j’aimerais étudier la question de la conscience planétaire et voir comment cela se lie à nos pratiques en tant qu’artistes et designers afin de réviser les nouveaux médias émergeants, afin de considérer les stratégies de design du bas vers le haut, que cela implique, et d’anticiper certains scénarios sur l’avenir proche, en vue de contribuer, en même temps, de quelque façon positive à ce présent agité. Avant de le faire, je crois que c’est utile de donner un bref aperçu de ma perspective sur ces questions en présentant les traits principaux de mon champ de pratique et les repères qui le distinguent des pratiques passées.

Une pratique de l’art interactive et entièrement différenciée 

L’art interactif procède par des concepts et a toujours un support technologique. À travers l’utilisation des médias télématiques et des systèmes computationnels, cet art travaille pour une convergence entre technologie et biologie vers ce que j’annonce, sous le nom de « moistmedia » (médias humides), comme le substrat de l’art du XXIème siècle ; l’assimilation des systèmes computationnels secs (dry) et de la biologie vivante humide (moist). Je décrirai ultérieurement l’étendue et les implications pour l’art des médias humides (moistmedia) plus en détail. Mais d’abord, permettez--moi de présenter sommairement le quintuple chemin qui, de mon point de vue, peut conduire à une pratique de l’art qui soit interactive et entièrement différenciée.

Une pratique de l’art interactive et entièrement différenciée .


Le changement de paradigme culturel que cette nouvelle façon d’aborder l’art qui nécessite, pour certains, une rupture des pratiques passées, peut être résumé ainsi:

Le changement de paradigme culturel.


Symboles et métaphores 

Mystics in the telematic embrace

Avant d’étudier de façon plus approfondie les développements en art interactif, permettez--moi un retour aux événements du 11 septembre. Afin d’aborder la question, j’aimerais, par respect pour la tristesse et le chagrin de plusieurs milliers d’américains, tout d’abord parler de façon modérée de ce qu’on peut appeler contre-interactivité. Car cela est sûrement au centre, et constitue en une grande partie la cause, du massacre du mardi 11 septembre. La terreur en tant que moyen d’une stratégie conçue aux dimensions planétaires ; un modèle du haut vers le bas, un projet sanctionné, dans la tête des fanatiques psychologiquement déséquilibrés, par le grand architecte des cieux ou par celui qu’ils considèrent son agent autorisé sur la terre. En fait, ce dont on est le témoin, ce sont deux conceptions (designs) du monde différentes, fondamentalement opposées à toute interaction entre elles-mêmes, deux réalités séparées, incapables de fusionner et qui sont contre tout dialogue. Durant plusieurs décennies, il y a eu, dans une mesure différente, de la violence et de la cruauté des deux côtés. À moins que la sagesse ne prédomine, cela entraînera des événements encore plus horrifiants. Comment est-ce qu’on peut concevoir un travail d’artiste en tant qu’artistes – et non pas en tant que pamphlétaires, travailleurs sociaux esthétisés ou experts politiques – qui puisse contribuer à une réconciliation, un respect et une compréhension mutuels auxquels ces réalités mélangées doivent parvenir ?

Planetary Collegium

La terreur, que produit-elle (designs) ? Ou, plus exactement, comment est-ce que le monde se re-produit (is re-designed) par la terreur ? En deux mots, il s’agit de la manière dont le design opère toujours – à travers la création et la manipulation (ou l’effacement) de symboles, de puissantes métaphores. Dans le cas de Twin Towers, c’était nous qui avions créé le symbole. Son effacement était l’objet de la terreur. Notre réponse doit, je crois, être de combattre la métaphore avec la métaphore. Ce qui a été attaqué le mardi 11 septembre, c’est ce que les terroristes et leurs partisans considéraient comme des métaphores de force et de domination, massives et invincibles. Ceci ne veut pas dire ignorer la réalité effrayante de leur grotesque carnage d’innocents ; pourtant, la signification symbolique de la destruction de ces métaphores proéminentes dans la tête des terroristes est trop manifeste. Nous, en tant qu’artistes, nous sommes avant tout et surtout des faiseurs de métaphores. Ici, je me réfère évidemment à la métaphore dans son sens le plus puissant : métaphore structurale, comportementale et spirituelle. Nous créons des métaphores, nous critiquons des métaphores, nous sommes toujours attentifs, comme nous l’a rappelé Richard Rorty, à ces métaphores qui, ayant survécu à leur vie décorative, sont en danger de se scléroser en tant que vérités. Le traité pragmatique de ce philosophe américain sur la Contingence, l’Ironie et la Solidarité (Contingency Irony and Solidarity) demeure une leçon de grande valeur pour l’artiste des médias, puisqu’il montre comment le postmodernisme relativiste peut être dissocié de manière constructive de la négativité et du pessimisme qui a fait baisser la créativité de tant de ses adhérents. C’est Nietzsche qui a le premier clairement proposé qu’on renonce une fois pour toutes à l’idée de « connaître » la vérité. Sa définition de la vérité comme « une multitude mouvante de métaphores » équivalait à dire que toute idée de « représenter la réalité » par le langage, et ainsi toute idée de trouver un seul contexte pour toute vie humaine doit être abandonnée. Une telle pensée aide à décrire le contexte dans lequel l’art numérique le plus significatif (c’est-à-dire, non-ornemental) doit se produire. Il y a plusieurs prises de vue sur la réalité et plusieurs manières de les exprimer. Pourtant, là où l’art était le serviteur de cette expression, il devient dorénavant plus impliqué dans le processus de création de cette réalité, de construction de mondes, légitimant ainsi, en un sens, nos propres réalités alternatives. Ainsi, l’art est un agent de Devenir… un processus constructif, plus expressif que décoratif. L’artiste est prêt à faire appel à tout système, organique ou technologique, qui pourrait contribuer au développement de ce processus. Pour cette même raison, il doit être préparé à chercher partout, dans toute discipline, scientifique ou spirituelle, dans toute conception du monde même banale ou obscure, dans toute culture, immédiate ou distante, afin de trouver les processus qui vont engendrer ce devenir. Dans mon propre travail, par exemple, la cybernétique et le shamanisme peuvent co-exister joyeusement dans ce domaine multidimensionnel de connaissance et dans ses structures associatives. Cela réclame une disposition générale à l’optimisme, décrite comme « télénoïa » (la célébration de la connectivité et de la collaboration ouverte) qui peut remplacer la paranoïa, la grande inquiétude, l’aliénation et la solitude de l’ancienne ère industrielle et matérialiste.

Une telle ambition redéfinit le travail de l’artiste et lui donne de la pertinence dans le contexte politique aussi. Cela remplace le sens historique du rôle de l’artiste comme un « métier honorable » par l’idée du travail en tant que « vocation transformatrice » – un concept qui est central à la théorie sociale de Roberto Unger, un penseur brésilien et professeur de droit à l’Université de Harvard. Son programme de reconstruction sociale constitue une alternative radicale au Marxisme d’un côté et à la « démocratie sociale » de l’autre. Il montre comment, contre l’idée du travail comme purement instrumental ou comme métier honorable, une troisième idée a fait son apparition dans le monde. « Cela lie l’accomplissement de soi et la transformation : le changement de tout aspect du cadre pratique ou imaginatif de la vie de l’individu. Selon cette conception, afin d’être pleinement une personne, on doit s’impliquer dans une lutte contre les défauts et les limites de la société existante ou de la connaissance disponible ». (Politics: the Central Texts, Theory against Fate. Londres: Verso. 1997).

Conscience et communication planétaire 

Considérons alors la valeur de l’idée de la Conscience Planétaire. Les questions de la conscience ont une place importante dans le monde de l’art et de la technologie, dans la formation de la culture post-biologique à laquelle nous contribuons. On n’a pas le temps de retracer le cours de son histoire à travers l’art du dernier siècle : juste assez peut-être pour citer l’œuvre de Kandinsky, Boccioni, Duchamp, chez lesquels les questions de la conscience, de l’esprit et du spirituel étaient prédominantes. La conscience est un grand mysterium qui incite artistes et scientifiques à entrer dans son domaine. Elle constitue la frontière ultime de la recherche dans plusieurs champs. C’est probablement une véritable recherche transdisciplinaire qui seule va nous permettre de couvrir les lacunes explicatives ou de naviguer à travers ses divers plans et de re-encadrer nos perceptions et expériences pour s’exprimer selon nos termes d’artistes. C’est dans la conscience que travaille notre imagination et c’est dans l’imagination que l’on mélange d’abord les réalités de l’actuel et du virtuel.

Là où la conscience évolue au niveau planétaire, une nouvelle sensibilité, une nouvelle manière d’évaluer ses attitudes et actions, émane. Cela émanait déjà de notre compréhension des processus du vivant, du mouvement et du flux de la nature, du continuum transformateur des énergies aux échelles à la fois cosmique et quantique, qui conditionnent et nos états matériaux et notre sens d’exister. Les technologies assistées par ordinateur nous ont permis de regarder de façon plus approfondie dans la matière et dans l’espace, de reconnaître des modèles signifiants, des rythmes, des cycles, des correspondances, des interrelations et des dépendances à tout niveau. Les systèmes computationnels nous ont amenés à une meilleure compréhension du design comme un processus émergeant qui remplace l’ancienne approche du haut vers le bas par une méthodologie du bas vers le haut. Les systèmes télématiques nous ont rendu capables de nous auto-diffuser en multiples locations, de multiplier nos identités et d’étendre notre portée à des distances formidables et à une vitesse formidable. Nous avons appris que tout est connecté et nous sommes occupés avec le processus technologique qui vise à tout connecter. Mais très souvent nous oublions que la connectivité doit être véritablement ubiquitaire et complète pour être cohérente et humaine, et que pour maintenir son ubiquité, elle doit être protégée et entretenue, une règle qui ne s’applique évidemment pas uniquement aux réseaux télématiques et communicationnels mais doit être généreusement étendue entre tous les êtres humains. Notre décision d’oublier ou d’ignorer collectivement tellement de peuples et de cultures dans le monde et, dans certains cas, d’activement entraver la communication avec eux, de réduire au silence leurs voix, souvent par simple indifférence mais aussi par avidité ou par méchanceté, joue un grand rôle dans la situation à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui.

Mixed Reality 

Dans l’histoire récente, d’où vient la notion de conscience planétaire et de conscience de l’espèce ? Bien sûr Marx l’a utilisée dans Propriété privée et Communisme en 1844 et plus récemment cela a été de nouveau accrédité par divers écrivains du New Age allant de soi disant info-mystiques jusqu’à des scientifiques plus orthodoxes comme le physicien de Pittsburg, Oliver Reiser, et son Psi-field en 1966. Peter Russelin avec son The Awakening Earth en 1982 a argumenté pour son émergence à partir de la complexité de nos télécommunications. D’autre termes ont aussi fait leur apparition dans ce contexte. Pierre Lévy a publié L’Intelligence Collective en 1994 et Derrick de Kerckhove, partisan inlassable du village planétaire de McLuhan, a publié Connected Intelligence en 1997. Aldous Huxley parlait d’un Esprit-du-grand -large (Mind – at – large) dans Doors of Perception en 1954 comme l’a aussi fait Gregory Bateson dans Steps towards an Ecology of Mind (1972). La noosphère de Pierre Teilhard de Chardin y a apporté une dimension spirituelle plus complète. Enfin, personne ne peut oublier la vision planétaire de Buckminster Fuller.

En ce qui me concerne, j’ai proposé une Matrice d’Art Cybernétique (Cybernetic Art Matrix) dans Behaviourist Art and the Cybernetic Vision en 1964, qui voyait dans la communication planétaire un conduit nécessaire pour l’art devenant de plus en plus fluide, centré sur le processus, et transformationnel. À la fin des années soixante-dix, le National Endowment for the Arts à Washington m’a donné, fait incroyable, de l’argent pour mettre en scène le premier projet d’art télématique, Terminal Art, qui liait des artistes de deux continents. Au même moment, Kit Galloway et Sherrie Rabinowitz ont créé leur œuvre historique, Hole in Space, un satellite de communication en temps réel qui connectait visuellement les gens dans les rues de New York et ceux qui étaient dans les rues de Los Angeles. Les implications planétaires étaient claires. La plissure du texte : a planetary Fairy Tale était le titre du projet que j’ai créé pour l’exposition Electra de Frank Popper au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris en 1983. Des artistes se trouvant à 14 nœuds à travers le monde prenaient l’identité des personnages de contes de fée et créaient une narration non-linéaire à travers les réseaux. La perspective planétaire a été célébrée dans Planetary Network : Laboratory UBIQUA (Biennale de Venise) en 1984 que j’ai organisé en tant que commissaire international en collaboration avec Don Foresta et Tom Sherman. Dans Aspects of Gaia : digital pathways across the whole earth (Linz, 1989), j’ai créé une réalité plus mélangée. Et j’ai introduit pour la première fois le concept d’hyper cortex et d’esprit global (global mind) à Art Futura à Madrid et à FAUST à Toulouse en 1991. 

Assez d’histoire ; même si je crois que c’est très important de montrer que la conscience planétaire en tant qu’idéal, en tant que rêve, nous a déjà longtemps accompagné. Mais, je pense que maintenant nous devons travailler dans la direction de son émergence réelle et que c’est une question de nécessité. Les réseaux soutiennent et promeuvent l’intimité et, tout comme la technologie, de l’empathie, ils peuvent ainsi fournir les conditions pour l’émergence de l’amour et de la compassion. Dans ce contexte, je trouve le fait que mon texte Is there love in the telematic embrace ? soit très largement consulté dans les campus américains et ailleurs, très intéressant. De mon point de vue, le rapprochement des médias télématiques et de la technologie de Mixed Reality constitue un pas très important aussi bien en ce qui concerne la métaphore puissante que cela va apporter que en ce qui concerne le contenu que les utilisateurs puissent générer à travers les contextes que les artistes fourniront.

Pourtant, la conscience planétaire n’a pas seulement besoin du dynamisme expansif des réseaux télématiques. Une sensibilité aux cultures qui se trouvent en dehors du paradigme occidental est essentielle. Ici, malgré la référence évidente aux cultures islamiques (j’utilise le pluriel avec grande emphase) dont nous devons clairement nous approcher pour les comprendre plus intimement, je me réfère aux cultures « exotiques », indigènes, de l’Amérique du Nord et de l’Australie, qu’on ignore largement. Là se trouve une sorte de connaissance que trop souvent nous ignorons ou méprisons avec une attitude techno-aristocratique (contenant peut-être autant de peur que de démesure). Ici aussi le résultat est une réalité mélangée, dans laquelle les perceptions « ordinaires », la réalité ordinaire et le mode d’être ordinaire, se trouvent traversés, entrelacés, en conversion avec des états de vigilance et des états non-locaux de conscience. Tout comme en Occident, ici aussi c’est une technologie qui sert d’instrument à la production de la condition de réalité mélangée : mais c’est plutôt une technologie végétale qu’une technologie numérique qui y est à l’œuvre. Il ne faut pas se tromper là-dessus ; les capacités technologiques, les méthodologies et l’instrumentalité du shaman - guérisseur, qui est un mystique et un homme de lettres (et qui peut aussi être une femme, comme c’est le cas aujourd’hui en Corée et comme cela a toujours été le cas dans l’hémisphère sud) – constituant ce que l’Occident classifierait sous les noms de pharmacologie, botanique, biologie et psychologie – reviennent à une base de connaissance certainement aussi extensive et complexe que ce qu’on prise dans la science occidentale.

Tout comme cela arrive avec les outils avancés de l’Occident, les deux réalités du shaman se mélangent sur le plan de l’imagination et leur convergence offre le potentiel de nouvelles manières d’être, de percevoir et de se comporter. Mon sentiment est qu’on peut apprendre de ces cultures la façon d’intégrer la technologie de Réalité Mélangée dans notre vie en tant qu’environnement, et non pas uniquement en tant qu’outil aussi efficace et profitable que cela puisse être en chirurgie, en architecture, en ingénierie ou en spectacle. Nous avons, en effet, beaucoup à apprendre de ces cultures, dans le sens le plus large et le plus approfondi ; entre autres, comment arriver à gérer l’état de la double conscience, de l’identité multiple et de la réalité mélangée. Bien sûr, les instruments sont différents – dans le premier cas, pris de la nature, dans le second, fournis dans notre monde post-biologique, dans lequel la technologie a assimilé ou parfois même remplacé le processus naturel.

Mardi 11 septembre 2001 : un jour d’horreur et de barbarie extrêmes. Alors que c’est clair que la vie ne sera plus jamais la même pour nous tous, voire plus courte qu’on ne le croyait, nous devons, en tant qu’artistes et citoyens, attentivement réfléchir sur la dynamique de la situation que nous confrontons et rechercher la sagesse dans nos réactions et futures actions. Sous la lumière de la terreur répandue, le sens peut facilement échapper de la vie des gens. Notre métier en tant qu’artistes n’est pas d’apporter du nouveau sens mais de proposer les contextes dans lesquels du nouveau sens peut être construit ou en émerger.

Mon sentiment est que le canon de l’art digital, nos valeurs et aspirations esthétiques, peuvent proposer un modèle utile à la société civile face au terrorisme qui la menace de l’intérieur et de l’extérieur. C’est un art dialogique que le nôtre. J’ai fait allusion au « quintuple chemin » de la Connectivité, de l’Immersion, de l’Interaction, de la Transformation et de l’Émergence. Le sens est créé par l’interaction, et le dialogue peut transformer les attitudes et les comportements. C’est comme si l’art, l’art des médias, devait souligner plus clairement son caractère unique et communiquer ses valeurs plus largement dans le monde. Car ces principes appliqués avec sagesse pourraient rendre possible l’émergence d’un monde politique plus intégré et cohérent. Il ne faut pas se tromper là-dessus. Mon argument n’est pas de dire que l’art peut effectuer ces changements de façon directe. L’art, de n’importe quel genre, opère toujours, et c’est qu’ainsi que la société l’admet, au niveau symbolique, à travers la construction de modèles et de métaphores puissants. Il peut nous permettre de naviguer entre les nouveaux échelons de la conscience. En interaction avec le participant, l’artiste peut rendre possible l’émergence de nouveaux sens et expériences en créant des paradigmes de construction et de perception qui influenceront ultérieurement les événements ou les aspirations du monde social, politique et industriel. Pourtant, la relation est indirecte ; ce qui protège l’artiste et permet à nos rêves et visions d’être crédible et de survivre.

La réalité mélangée va constituer le centre autour duquel j’aimerais encadrer cette discussion sur une vigilance tech-noétique ainsi que ma description des gestes à prendre, dans le cadre de l’art et de la recherche, pour développer l’hypercortex et rendre possible l’émergence fructueuse de la conscience planétaire et de la conscience de l’espèce.

Les moistmedia 

GFP Flower

L’émergence de la technologie de la Réalité Mélangée indique un pas de plus dans notre quête de contrôler notre propre évolution, de redéfinir ce que c’est que d’être humain et de devenir activement responsables de la construction de nos propres réalités. C’est cette quête qui nous distingue des générations passées qui étaient soit prisonnières des superstitions soit sous l’emprise du déterminisme scientifique.

La Réalité mélangée, en faisant converger des événements dans l’espace actuel et dans l’espace virtuel, trouve un équivalent à la convergence de nano-structures et de systèmes vivants dans le monde matériel. Elle fournit une métaphore pour la convergence des cultures dont on a désespéramment besoin. Nous avons besoin de la capacité de vivre dans des réalités, des ethnies, des cultures mélangées tout en développant l’aptitude de changer de centre d’intérêt sans pour autant perdre de vue l’ensemble planétaire. Dans sa forme strictement technologique, la Réalité Mélangée est sous plusieurs aspects une répétition préparant aux véritables et énormes changements qui nous attendent pendant que les technologies numériques « sèches » (dry)  convergent avec le biologiquement « humide » et produisent ce que j’appelle les « médias humides »  (moistmedia).

Robokoneko

Les moistmedia émanent de la convergence de Bits, d’Atomes, de Neurones et de Gènes : le Big B.A.N.G. de notre univers post-biologique. Comme exemple, on peut prendre le nano-bull d’Osaka (un modèle de taureau tri-dimensionnel de 10 micromètres de longueur – presque la taille d’un globule rouge), Dolly, l’agneau du Roslin Institute, Alba, le lapin fluorescent d’Eduardo Kac , Robokoneko, le chaton de Starlab, ou Lucy, le robot bébé orang-outang de Steve Grand, Les travaux d’Oron Catts et de Ionat Zurr du Tissue Culture Art à Perth, en Australie, et ceux d’Ulrike Gabriel à Berlin qui peuvent aussi être mentionnés dans ce cadre. Ce sont les signes annonciateurs de la re-matérialisation d’une culture, qu’on a cru auparavant immatérielle et virtuelle. C’est une question de dire « adieu Baudrillard ». En plus, on peut ajouter que, au niveau de Hollywood, le film IA ne doit pas être ignoré grâce à cette phrase : « son amour est réel, mais lui, il ne l’est pas ».

Les trois R. 

La valeur esthétique, ainsi que pragmatique, de la technologie de Réalité Mélangée ne doit pas pour autant cacher le fait que ce qui est habituellement vu comme une réalité « directe » et « directement appréhendée » est une construction au même titre que la réalité virtuelle avec laquelle elle fusionne de manière technologique.

Si l’on considère les outils de la Réalité Mélangée comme des extensions de nos propres systèmes organiques de perception et de cognition (constituant ensemble une faculté émergente ou cyberception), on peut plus facilement comprendre le flux global des événements dans ce domaine essentiellement tech-noétique.

En tout, on peut prévoir le développement d’une Réalité Mélangée qui sera composée de trois parties essentielles, qu’on peut appeler les Trois R :

La Réalité Validée,
concernant une technologie réactive et mécanique dans un monde prosaïque et newtonien,
La Réalité Virtuelle,
concernant une technologie interactive et digitale dans un monde télématique et immersif, et
La Réalité Végétale,
concernant des installations techniques psychoactives dans un monde enthéogénique (inspiré, généré par le divin) et spirituel.

Réalité Végétale ? La question ne peut manquer d’être posée : quelle sorte de relation signifiante peut bien exister entre les pratiques spirituelles de la forêt amazonienne et le matérialisme de  Silicon Valley ou les labos de biologie moléculaire ? Le lien réside peut-être dans le domaine de la recherche de l’ADN. Jeremy Narby, dans son livre Cosmic Serpent : ADN and the Origins of Knowledge, suggère que les visions du shaman proviennent de sa communication avec son propre ADN. On doit se rappeler qu’on ne sait toujours pas pourquoi notre ADN est là. Seul 3 % justifie toute la diversité de la vie. Narby croit que les informations du shaman viennent de cet ADN " inutile ", ce 97 % qu’on ne peut pas justifier. L’ADN d’une cellule échange des signaux avec celui d’une autre cellule. Narby suggère que quand quelqu’un s’enfonce dans son propre ADN, cela peut alors se communiquer à travers les organismes et les espèces – même à travers la frontière qui sépare les plantes et les animaux – que la totalité de tout l’ADN dans le monde forme une sorte de matrice. C’est une autre manière de rencontrer la conscience planétaire. Cette transmission de signaux entre les différentes cellules est effectuée par l’émission de photons les signaux sont en forme de lumière et leur longueur d’onde est visible par les humains.

L’hypothèse de travail de Narby est que les shamans peuvent amener leur conscience au niveau moléculaire et ainsi accéder à l’information liée à l’ADN, qui selon leurs termes sont des « essences animées » ou des « esprits ». Il écrit : « Là, ils voient des doubles hélices, des échelles tordues et des formes de chromosomes. De cette manière, les cultures shamanistes savent depuis des milliers d’années que tous les êtres vivants partagent le même principe vital et que sa forme ressemble à deux serpents entrelacés (ou à une plante grimpante, à une corde, une échelle…). L’ADN est la source de leur savoir botanique et médicinal, qui peut être seulement atteint dans des états dé-focalisés et non-rationnels de conscience même si ses résultats sont empiriquement vérifiables. Les mythes de ces cultures sont très riches en imagerie biologique. Et les explications métaphoriques des shamans correspondent tout à fait aux descriptions que les biologistes commencent à fournir ».

Avant d’écarter de façon critique ces idées comme « simplement métaphoriques » c’est-à-dire, comme non réelles selon les sciences génétique ou biologique, on doit se rappeler que peut-être la guerre de l’interprétation en physique quantique a été gagnée au moyen de la métaphore par Neil Bohr et son école de Copenhague, comme Mara Beller, du Hebrew University of Jerusalem, le montre dans son livre récent Quantum Dialogue ; the making of a revolution. Tout comme elle parle en faveur du discours dialogique et contre le dogme paradigmatique en science, je crois, en effet, qu’on doit tenter de construire un discours dialogique entre la science occidentale et les corpus de connaissances natifs.

Alors, il se pourrait que l’émission hautement cohérente de photons de l’ADN explique la luminescence des images hallucinatoires du shaman ainsi que leur aspect tri-dimensionnel ou holographique. Sur la base de cette liaison, Narby a imaginé un mécanisme neurologique pour son hypothèse. Les molécules de la nicotine, ou di-methyl-tryptamine, que contient l’ayahuasca, la matière psychoactive préférée de la plupart des guérisseurs de l’Amérique du Sud, activent leurs récepteurs respectifs, ce qui déclenche une cascade de réactions électrochimiques dans les neurones conduisant à une stimulation de l’ADN et, plus particulièrement, à son émission d’ondes visibles que les shamans perçoivent comme « hallucinations ». Là, il conclut, réside la source de la connaissance : en l’ADN, qui vit dans l’eau et émeut des photons, comme un dragon aquatique qui crache du feu.

Je crois que cela vaut la peine de présenter ce compte-rendu du travail de Narby car cela amplifie l’intuition qu’il y a beaucoup à gagner, dans les sciences biologiques et dans les arts, d’une recherche qui s’intéresse aux correspondances et aux collaborations entre les deux technologies, de plantes et de machines, à l’intérieur de l’espace natrificiel des Trois RV ; la virtuelle, la validée et la végétale. En effet, l’idée pourrait être avancée que le mouvement écologique tout entier aurait beaucoup à gagner si un dialogue constructif avec la technologie s’instituait afin d’étudier les correspondances profondes entre la science occidentale et la connaissance archaïque. Le problème n’est pas la science mais le rejet de la partie éminente de la science en faveur de l’ancien paradigme scientifique, celui qui, par exemple, refuse aussi les implications spirituelles de la physique quantique, ou même l’intelligence des plantes que la biologie moléculaire va peut-être révéler.

À travers ces propos, j’ai essayé d’indiquer certaines des nombreuses questions qui demandent à être étudiées, réfléchies et pratiquées de façon innovante et élucidées de façon théorique, si l’on veut que l’art des médias mûrisse et trouve sa place dans le monde. Si l’on doit construire des images, des environnements, des systèmes et des structures puissantes, capables de défier les orthodoxies contraignantes de la pensée et du comportement, qui sont maintenant de plus en plus soutenues par la violence, et qui peuvent être soit ouvertement fondamentalistes soit secrètement répressives de nos libertés, des nouvelles conditions pour la pratique créative, l’interaction critique et la recherche transdisciplinaire, doivent être établies et maintenues. L’orthodoxie des universités et des académies d’art entrave plus ou moins, quand ils ne l’excluent pas en tant qu’illégitime, cette même transdisciplinarité. Des nouveaux instruments et organismes sont fortement nécessaires. CAiiA-STAR est une  proposition d’innovation de ce genre.

 

NOTE(S)

Ce texte a été diffusé sur le site du CIREN (Paris 8) en 2001et traduit de l’anglais par Madeleine AkTyPI.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Roy ASCOTT est le fondateur et directeur de CAiiA-STAR (Centre de recherche avancée dans les Arts Interactifs) à l'Université de Wales, Collège de Newport, et du Centre de Recherche en Art et Technologie (STAR) à l'Ecole d'informatique de l'Université de Plymouth, où il enseigne « l'art technoetic ». Il est aussi professeur adjoint en Design/Media Arts à l’University of California à Los Angeles. Il est fondateur du Journal international d’Art technoethic (www.intellebooks.comjournaltechnoetic). Il a participé en tant qu’artiste à de nombreuses manifestations comme les Biennales de Venise et de Mercosul. Ses recherches portent sur l’intégration de l’art et de la technologie et sur la conscience depuis 1960. Ses livres ont été traduits dans plusieurs langues comme Telematic Embrace : Visionnay Théories of Art Tehchnology and Consciousness, 2003.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

CAiiA-STAR et le Planetary Collegium
http://raq.caiia-star.net/directory.html
http://campus.uoc.es/caiia-star-2001/intro.html
http://raq.caiia-star.net/
http://www.isea.qc.ca/symposium/archives/isea94/pr103.html

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).