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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Philippe Castellin, UPDATE!

Michaël La Chance

Une performance poétique de Philippe Castellin
par troiscarres

Update! de Philippe Castellin 1 constitue  en premier lieu un bilan réflexif et clair de la situation de la poésie numérique, il situe plus précisément le rôle de Docks, la revue qu’il codirige,  dans cette aventure de création qui part du livre et, en passant par l’oralité et la performance, mène à des virtuosités mèdiatiques. Ce livre est particulièrement riche par plusieurs  aspects : il y a une réflexion de fond, de nature déconstructionniste, sur le statut du livre et ses presupposés métaphysiques; il y a aussi un exposé très rafraîchissant sur sa propre position personnelle en tant que créateur. On est habitué de la part de nombre d’artistes français à une attitude plus défensive, où les quelques avancées dans le domaine, les quelques dispositifs (les patchs, les gadgets, etc.) et applications qu’ils auront développés pour l’occasion, deviennent des fonds de commerce jalousement protégés, qu’ils entendent épuiser avant de les divulguer. Par contraste, Castellin est un artiste-leader qui veut partager le plus librement possible le caractère très stimulant de son champ de création, qui fait connaître ses conclusions, qui livre gracieusement ses hypothèses de recherche avant même de s’approprier ces nouveaux territoires. Update ! constitue ainsi, par delà le champ spécifique de sa pratique, un modèle pour tout artiste qui, après vingt années où se sont bousculés tâtonnements stériles et trouvailles géniales, voudrait dresser son bilan.

Pourtant Castellin gravite dans un cosmos où n’existent principalement que des référents hexagonaux. Tout commencerait avec Heidsieck et se développe avec quelques poètes français (Tarkos, Espitallier, etc.), pour  parler d’interactivité on invoque des brésiliens, on  parle d’intermedia sans mentionner Higgins, on parler de medium tout en trouvant MacLuhan « outrancier », du  médiologique sans parler de Debray, — mais si je mentionne cette impression ce n’est pas pour marquer une réticence quant à l’ensemble très solide des arguments de Castellin, on ne saurait lui tenir rigueur de  nommer ses compagnons de combat. Ce qui laisse cependant l’impression que tout le reste a été absorbé dans l’univers de Bill Gates :  sait-on jamais, même John Cage, à peine mentionné, serait une expression de l’ultralibéralisme ?

Certes, le but de Castellin n’est pas de faire du name-dropping, il entend décrire le développement d’un domaine de création, ce qu’il fait de l’intérieur en exposant son propre parcours, c’est une incursion dans le monde instables des technologies, c’est aussi une lutte contre la surdétermination des toutes le productions contemporaines par un état social. Lorsque les œuvres d’art, mais aussi les images et les musiques, seraient soumises aux rythmes socio-économiques de la mondialisation, où la technologie est au service de l’ordre capitaliste. Le propos de Castellin rejoint le témoignage immémorial de l’artiste et du poète qui tentent de faire surgir du contenu depuis leur matériau en explorant la matérialité de leur langage lui-même. Ce propos révèle aussi une ambition que n’a pas abandonnée notre modernité : inscrire quelque chose de durable, instaurer l’œuvre en tant que fondement. Certes, nous avons déserté la scène classique où le livre était le relais de la manifestation d’une transcendance dans la société, — cependant, les arts de la technosphère n’ont pas renoncé à cette manifestation verticale, à cette différence près qu’elle se donne cette fois-ci comme immanence. Sur cette question Castellin nous semble à la fois captif et rebelle, il semble se distancier de cette mythologie de la source et du jaillissement, et tout à la fois il explore des thèmes connexes : comment l’œuvre serait organique et hors du monde, possédant un temps interne et atemporelle, faite d’états superposés et figée par la lecture, à la fois continue et non-linéaire, à la fois autonome et ouverte.

Update ! ne présuppose pas un cadre théorique de l’œuvre d’art, il multiplie les constats d’expérience issus de ses tâtonnements, d’années passées à suivre des pistes et creuser des filons, à se familiariser avec des codes et poétiser des procédés. Le DVD qui l’accompagne constitue une archive très précieuse de ses créations et expérimentations. C’est peut-être cette approche très franche et directe qui lui permet d’éviter de reproduire cette erreur trop fréquente chez les cognitivistes-analyticiens-sémioticiens, de réduire l’être humain à un décodeur. Ce qui me rend particulièrement sympathique la réflexion de ce globe-trotter du village de Fuller, dans la convergence de la poésie et de la technologie,  c’est que les efforts pour ouvrir l’œuvre : générativité, hypertexte, hasard, etc., s’accompagnent toujours du même effort pour reconnaître le lecteur (en passant, nous en finirons peut-être un jour avec les contorsions « spect-lecteur », « lect’acteur », etc.) comme étant lui-même un système ouvert, superposé, paradoxal. Castellin, en artiste complet, qne sous-estime jamais le récepteur. Il considère plus volontiers la danse élaborée de ces deux systèmes que sont l’humain et la machine.

Pour terminer ces remarques sur un ouvrage dont, on l’aura compris, je recommande la lecture, je dois mettre ici l’emphase sur la très intéressante réflexion sur la temporalité proposée par l’auteur, qui explique sa production récente d’images lentes qui bougent par morphing, interpolation etc. et autres techniques non-cinématographiques. Par un détour intéressant j’ai retrouvé ici une problématique de la lecture lente qui a été débattue ces derniers temps quand il semble admis que le numérique ne menace pas la quantité de livre sur le marché mais erroderait, selon Robert Darnton 2, notre capacité de concentration. Comme si Castellin voulait réintroduire dans la poésie numérique cette lecture profonde qui caractérise l’expérience de l’œuvre d’art. Je crois personnellement que c’est possible, même si nombre de productions récentes tiennent davantage du zapping visuel,  je crois en effet à la possibilité donnée, au détour des expérimentations qui nous sont proposées, de faire l’expérience du langage lui-même.

 

NOTE(S)

1 Philippe Castellin, UPDATE! (I…, Editions Dernier Télégramme, 2008, 64 p.

2 Robert Darnton, « The Library in the New Age », New York Review of Books, Vol. 55, Number 10 - June 12, 2008. Cf. aussi en français : Books, no. 1, décembre 2008-janvier 2009.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Michaël la Chance est philosophe (esthétique) et écrivain. Professeur en théorie et histoire de l’art à l’Université du Québec à Chicoutimi, spécialisé en art numérique et en performance, il a signé de nombreux articles de critique d’art, des catalogues d’artistes et aussi des contributions savantes en esthétique littéraire et visuelle. Il est membre du comité de rédaction de la revue Inter Art Actuel.

Parmi ses essais les plus récents : Œuvres-bombes et bioterreur, L’art au temps des bombes, Québec et Paris, Inter Éditeur et Productions New Al Dante, 2007, Capture totale. Matrix, mythologie de la cyberculture, Presses de l’Université Laval, 2006, Frontalités. Censure et provocation dans la photographie contemporaine, VLB, 2005,  son dernier recueil de poésie : [Mytism] Terre ne se meurt pas, Triptyque, 2009.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).