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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Le poème électronique ou l’architecture comme cosmos

Pierre Boudon

L’avènement des nouvelles technologies de la conception architecturale (Greg Allen, UN Studio, Nox Arkitekten) au moyen de formules algorithmiques nous rappelle une expérience historique cruciale et peut-être quelque peu oubliée : la conception du Pavillon Philips (Exposition Universelle de Bruxelles, 1958) par Le Corbusier, Xenakis et Varèse. En tant que processus, de la conception à la réalisation, cette expérience aura révélé une homogénéité tectonique d’accomplissement que nous ne retrouvons peut-être pas dans les réalisations contemporaines où nous avons une grande différence entre un imaginaire développé algorithmiquement au départ et ce qui est réalisé finalement 1.

Le pavillon Philips

Rappelons quelques faits sur cette réalisation exemplaire empruntés à l’ouvrage Le poème électronique de Le Corbusier 2 (la commande vient d’une compagnie mondialement connue pour ses produits de haute technologie, et plus précisément de Louis C. Kalff qui sera l’un des grands artisans de ce projet) :

« Il s’est présenté : « Kalff, directeur artistique des Établissements Philips à Eindhoven, Hollande. Je viens vous demander de faire le Pavillon Philips à l’Exposition Universelle de Bruxelles. Nous n’exposerons aucun produit commercial. Vous serez libre de faire la façade que vous voudrez… — Je ne ferai pas de façade Philips, je vous ferai un poème électronique. Tout se passera à l’intérieur : son, lumière, couleur, rythme. Peut-être un échafaudage sera-t-il le seul aspect extérieur du pavillon ». J’avais mis comme seule condition à ma collaboration qu’Edgard Varèse, Français rencontré à New York après la libération, et “jeune de 70 ans” comme moi, soit le musicien qui déchaîne le torrent électronique musical. »

Exposition universelle, compagnie de haute technologie, multimédia esthétique (architecture, musique, photomontage complexe); nous sommes bien dans les conditions d’une expérimentation spatiale.

Le poème électronique 

Récit multimedia 

Morphologie architectonique 

Conception et conditions de constructivité 

Une analyse du Pavillon comme composition textuelle 

 

NOTE(S)

1 Parmi de nombreuses publications récentes, on retiendra l’ouvrage de Lars Spuybroek qui établit des liens généalogiques entre des œuvres et/ou théories antérieures (Gaudi, Semper, Frei Otto, Xenakis) et leurs conceptions présentes. Cf. Nox, New York, Thames and Hudson, 2004.

2 Cf. Le poème électronique, Le Corbusier, Paris, Minuit collection « Les cahiers forces vives » (J. Petit, dir.), 1958, p. 23.

3 A. Rivkin, article « Synthèse des arts : un double paradoxe », dans Le Corbusier, une encyclopédie (J. Lucan, dir.), Paris, Centre Georges Pompidou, 1987, p. 386-391.

4 Cf. M. Treib, Space calculated in seconds, Princeton, Princeton University Press, 1996, p. 116. Cette philosophie du “musée imaginaire” (on dirait “virtuel” maintenant) est issue d’une lecture assez simplifiée du grand travail de W. Benjamin, paru en 1936, sur les nouvelles expressions médiatiques qui « kaléidoscopisent » les œuvres. Cf. « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée », dans Écrits français, Paris, Gallimard, 1991, p. 147 sq.

5 L’idée d’un parallèle entre la création artistique et la fabrication alchimique d’un « métal pur » est déjà présente dans le Poème de l’angle droit (Paris, 1953) ; il en constitue même le « cœur » dans son déroulement iconographique, Cf. la séquence unique, D.3 FUSION, p. 117.

6 L’analogie avec les sculptures de Naum Gabo est également évidente, Cf. Treib, Op. cit. p. 32.

7 S. Sterken, dans l’ouvrage L’architecture moderne à l’expo 58, (éd. R. Devos & M. de Kooing, Dexia/Fonds Mercator, Bruxelles, 2006, p. 318-335), note :

« Plus exactement,  là où le Gesamtkunstwerk du XIXe siècle s’efforçait de créer un ensemble expressif homogène, Le Corbusier, tel un scientifique, scinde le monde en ses aspects phénoménologiques, image, couleur, rythme, son, propriétés constructives et acoustiques − pour “réassembler ceux-ci à la manière d’un ingénieur et en faire une œuvre d’art unique avec de multiples strates”» (extrait de Bart Lootsma, « Een ode van Philips aan de voorwitgang », wonen , TA/BK, 2, 1984, p. 141).

Le Corbusier tend délibérément vers ce qu’on appelle une diathèse : à l’inverse de l’idée wagnérienne de la synthèse des arts, le Poème électronique se compose de plusieurs niveaux de signification et de strates visuelles se développant de manière autonome dans le temps et dans l’espace. La synthèse des contrastes ou des parallèles „Ÿ fortuits ou non „Ÿ entre les différents éléments ne se produit pas au niveau matériel ou phénoménologique, mais dans l’interprétation du spectateur. »

8 Dans Le Modulor 1, p. 75 (Boulogne sur Seine, 1948), l’architecte précise,

« L’architecture n’est pas un phénomène synchronique, mais successif, fait de spectacles s’ajoutant les uns aux autres et se suivant dans le temps et l’espace, comme d’ailleurs le fait la musique ».

9 R. Jakobson parlait d’un montage métaphorique dans le premier cas et d’un montage métonymique dans le second, Cf. Essais de linguistique générale, Paris, Minuit, 1963, p. 61 sq.

10 Le Corbusier avait déjà réalisé selon ce principe un photomontage en 1931 dans son Pavillon suisse de la Cité Universitaire. Cette esthétique du montage tabulaire peut être vue comme la poursuite du cubisme des papiers-collés de Picasso et Braque, selon d’autres moyens iconographiques.

11 Les tritrous constituaient des motifs graphiques abstraits bougeant en rythme sur les parois, semblant commenter les autres projections simultanées. Sachons que celles-ci s’effectuaient sur les deux parois intérieures du pavillon, ce qui fait que nous avions une projection en double exemplaire, sorte de schize de la même apparition.

12 Les coups de gong dans la partition musicale ne sont pas non plus sans faire penser à la présence du Destin.

13 L’article « Sortir de l’enfer cantorien », à paraître dans Intellectica (49 pages), Paris, 2009.

14 Ce document a été repris par R. Evans dans, The Prospective Cast, Architecture and Its Three Geometries, Cambridge, MIT Press, 1995, p. 319.

15 Cf. G.C. Argan, « L'église de Ronchamp », dans Projet et destin, Art, Architecture, Urbanisme, Paris, Les éditions de la passion, 1993 [1956], p. 183.

16 Dont l’écho se retrouve dans son ouvrage contemporain, Quand les cathédrales étaient blanches, Paris, Plon, 1937, dont une grande partie porte sur son voyage aux États-Unis.

17 Cf. Vers une architecture (éd. J.-L. Cohen), Paris, Flammarion, 2005 [1923], 54-55.

18 Dans, Le paradigme de l’architecture, Montréal, Balzac, 1992, p. 101.

19 Sous ce double aspect céleste et terrestre, réunis dans un même lieu, le Pavillon Philips n’est pas sans évoquer le Cénotaphe à Newton de Boullée au XVIIIe siècle où ces deux aspects, ouvert et fermé, reproduisent également le rapport alternatif entre le jour et la nuit.

20 Cf. I. Xenakis, Musique Architecture, Paris, Casterman, 1976 [1957], p. 139-140.

21 On pense évidemment aux conditions imposées à Brunelleschi dans la construction de la coupole de Ste Marie-de-la-Fleur à Florence.

22 Cette notion de module en béton précontraint — sorte de voussoir moderne — montre bien qu’il s’agit de voûte et non de forme haubannée.

23 Cf. I. Xenakis, Op. cit. p. 154-155.

24 Notre compte rendu de lecture de l’ouvrage de F. Varela, E. Thompson, E. Rosch : L’inscription corporelle de l’esprit, Sciences cognitives et expérience humaine (Paris, 1993), Intellectica, 1996/2, 23, Paris, ARC-CNRS.

25 Notre, « Champ de perception, image spéculaire », dans le collectif Image(s), Working Papers and pre-publications de L’Universita di Urbino n° 267-268-269, série F, 1997.

26 Dont la coordination remarquable pour l’époque a été l’objet principal des ingénieurs de chez Philips.

 

Bibliographie

G.C. Argan, 1993 [1956], Projet et destin, Art, Architecture, Urbanisme, Paris, Les éditions de la passion.

P. Boudon, 1992, Le paradigme de l’architecture, Montréal, Balzac.

P. Boudon, (1996), Compte rendu de lecture de l’ouvrage de F. Varela, E. Thompson, E. Rosch : L’inscription corporelle de l’esprit, Sciences cognitives et expérience humaine (Paris, 1993), Intellectica, 23, Paris, ARC-CNRS.

P. Boudon, (1997), « Champ de perception, image spéculaire », dans Image(s), Working Papers and pre-publications de L’Universita di Urbino n° 267-268-269, série F.

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P. Boudon, (2007), « Le champ kaléidoscopique de la représentation » dans Actes du Colloque SCAN07 sur la conception architecturale numérique, Liège.

P. Boudon, (2008, éd.), Sémiotique et Architecture : quel apport offre cette discipline à une science du projet ? Numéro spécial en ligne des « Nouveaux Actes Sémiotiques », PULIM, « Introduction » (7 pages) et article, « Le processus architectural et la question des lieux » (20 pages), Limoges.

P. Boudon, (2008),Categorization of the‹SEATS›, Examples of a Domain of Notions in the Lexical Field”, FLAIR colloquium on Artificial Intelligence, Miami.

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I. Xenakis, 1976 [1957], Musique Architecture, Paris, Casterman.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Pierre Boudon est sémioticien, associé, d’une part aux recherches sur l’architecture et l’urbain (groupe de recherche LEAP, Laboratoire d’Étude de l’Architecture Potentielle, Université de Montréal), et d’autre part aux recherches sur le discours (Le réseau du sens, une approche monadologique pour la compréhension du discours, 2 vol., Berne, Peter Lang, 1999 et 2002). Il est l’auteur de nombreux articles dans les différentes revues de sémiotique et de linguistique (Communications, Semiotica, Protée, Nouveaux Actes Sémiotiques, LangagesModèles linguistiques, Cahiers de lexicologie).

Ce texte nos a été offert gracieusement par l’auteur.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).