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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Récits de la violence

Joanne Lalonde

section cybertheorie

L’hypermédia véhicule des voix et des histoires, personnelles et collectives, fantaisistes ou réalistes. Comme toute forme de création, l’hypermédia est, nous le savons, un lieu privilégié pour l’expression des enjeux liés aux identités individuelles et sociales. Les artistes et auteurs proposent à l’internaute de petits récits du quotidien qui se déclinent sous des formes diverses : témoignage, confession, mythographie, manifeste. Dans ce contexte multiple et pluriel, je propose d’examiner un phénomène plus ciblé, celui de la parole liée à la violence 1. Ma définition de la violence est très ouverte, elle désigne toute forme d’intrusion qui menace l’intégrité physique, psychologique, émotive, individuelle ou collective. Je présente donc ici quelques œuvres dont le moteur narratif se construit à partir soit de reconfigurations testimoniales d’un élément traumatique, soit de récits polyphoniques de violences vécues au quotidien. J’ai sélectionné des exemples qui agissent à des échelles radicalement différentes, du global au particulier, de l’individuel au collectif, pour faire ainsi entendre des écritures monodiques et des écritures polyphoniques.

Crier sa résistance 

Los dias y las noches

Los dias y las noches de los muertos (2004) est une œuvre d’activisme web de Francesca Da Rimini. Par activisme web 2, j’entends des actions de résistances politiques, sociales et féministes. Le point commun de toutes ces œuvres demeure la volonté de résister face aux différents modèles de domination et de contrôle qui peuvent être exercés par les formes de pouvoir propres à nos sociétés hypermodernes. Le panorama est vaste : figures de résistances face au sexisme, au racisme, à l’hétérocentrisme, au néolibéralisme, aux abus policiers et militaires de même qu’à une vision technophile des relations sociales. Ces résistances peuvent autant dénoncer au niveau micro, en s’adressant par exemple à une communauté spécifique, qu’au niveau macro, en déconstruisant de l’intérieur des types conventionnés pour remettre en question nos certitudes.

On entre dans le site par le lien « Enter the long night » qui déjà annonce un programme particulier basé sur la dénonciation. Par une série d'images et de courts textes qui sont présentés sous forme de citations et de slogans, cette oeuvre revendique clairement une position contre la violence et pour le respect des droits humains. Le message politique domine. L'artiste reprend des images médiatiques frappantes ou choquantes qui ont marqué notre passé récent, par exemple les photographies de l’assassinat de Carlo Giuliani lors du sommet de Gênes, ou encore celles de New York le 11 septembre.

Le projet utilise diverses sources, citations tirées des textes manifestes des Zapatistes, de sites de presse officielle et de sites de presse alternative, des images de sites de surveillance ou autres icônes médiatiques quelle présente dans un flux continu. Le thème central de l’œuvre tourne autour de la représentation d’un état de guerre moderne et constant, d’une guerre commerciale, financière, et surtout d’une guerre médiatique.

La reprise de ces clichés opère de manière critique par la réorganisation qu’en propose Da Rimini, juxtaposant slogans et événements, images de crises et cris de peuples. Da Rimini nous montre des victimes et des bourreaux mais aussi des rebelles, ceux qui réagissent à cet état de guerre transformant les drames en images. Elle nous présente enfin le souffle résistant de la rébellion qui parfois réussit à ébranler les architectures du pouvoir et du contrôle représentées par les icônes du militaire et du policier.

Cette œuvre pourrait aussi se comprendre par la recherche d’un effet de choc que fait ressentir l’image forte, une image brutale, une image associée à la violence de l’oppresseur ou de l’ennemi : Carlo Giuliani dans une mare de sang, le ciel de New York en fumée, un enfant apeuré, Colin Powel qui pointe un doigt menaçant, des missiles nucléaires. Des drames qui sont devenus des clichés au sens propre et figuré.

L’effet de choc iconique s’établit sur la base d’une présomption de vérité que l’image véhicule. Son impact tient à la crédibilité de la représentation. Le choc iconique ne vise pas nécessairement une préhension globale, unaire et relativement complète d’un événement 3. Il peut se construire à partir d’images partielles, de détails. Ce qui est le cas dans Los dias y las noches de los muertos où les images se construisent par fragments, par collage de fragments.

Los dias y las noches

Le site présente des morceaux, de petites vues parcellaires comme autant de relais, d’une image vers une autre, d’une image vers un texte, d’un texte vers une autre fenêtre. Répétition, reprise des séquences qui insistent sur le même message : partout sur la planète se trouve de l’oppression, la guerre n’est pas une simple question de géographie. Les détails ainsi rassemblés ne visent pas tant à reconstruire un tableau global cohérent, ils s’adressent avant tout à une sensibilité à l’écoute, à une réceptivité émotive. Il ne s’agit pas ici de tenter d’identifier chaque occurrence, ce que le spectateur lettré saura faire s’il est patient. Il s’agit d’écouter le bruit constant de la guerre, d’assister au spectacle d’un monde inquiétant peuplé des cris de la résistance.

Enfin, ces fragments reflètent aussi la difficulté première qu’il y a à montrer le drame, la catastrophe, la menace de manière transparente. Ils dénoncent l’impossible vision totalisante et unifiée d’un événement en montrant la confrontation constante entre les idées, les images, les mots et leur transmission.

Conséquences du trauma, récits polyphoniques du drame vécu de l’intérieur  

Face to face

Mon second exemple, Face to Face. Stories from the Aftermath of Infamy (2001) opère à un niveau très différent. Site de témoignage, Face to Face est un projet du réalisateur Rob Mikuriya en réponse aux événements du 11 septembre. On y explore ce que c’est que d’être américain, de vivre le quotidien de l’Amérique tout en ayant le « visage de l’ennemi ». L’œuvre met en parallèle deux événements traumatiques de l’histoire contemporaine américaine, l’attaque de l’armée japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, et les attentats du 11 septembre. Il donne la parole à des Américains d’origine arabe aux lendemains des attentats contre le WTC et à des Américains d’origine japonaise ayant vécu les événements de Pearl Harbor aux Etats-Unis. La partie principale de l’œuvre qui s’intitule Stories se construit comme un long récit polyphonique où quatre personnages racontent, à tour de rôle, leur expérience de la discrimination, de la violence, du racisme, des préjugés, de la solitude, de la peur et de l’enfermement qu’ils ont vécu à la suite de ces deux tragédies. Récits de l’inquiétude, de la douleur. Récits de l’incompréhension devant la montée subite de la haine. Récits de la perte, de l’identité scindée, du tiraillement entre l’identité nationale et l’identité culturelle.

Les témoignages sonores sont accompagnés de portraits photographiques des participants. J’attire l’attention ici sur la structure formelle du site : Récit polyphonique, une voix raconte à tour de rôle et de manière très limpide son histoire, son histoire de la violence vécue au quotidien. Le format reprend les caractéristiques classiques du mode confessionnel : visage en gros plan, adresse directe à la caméra, instance énonciative à la première personne du singulier, unité de temps et de lieu de la représentation et matériel biographique.

Face to face

Face to Face représente donc des visages, la visée est explicite, il s’agit de confronter les Américains à leurs propres différences, mais présente aussi et surtout des voix. Les voix des personnages touchent le spectateur, elles parlent de leurs drames, de leurs peurs, de leurs révoltes. Elles donnent une incarnation aux images toujours traitées de manière très minimale comme si la simplicité du dispositif «  anti-spectaculaire » ajoutait au récit une prime de vraisemblance.

Ces voix favorisent la contagion passionnelle, elles créent un effet de proximité. Elles sont uniques, par leur couleur, leur tonalité, leur accent, leur sexe ou leur âge, elles donnent une identité, une chair au portrait. Derrière l’image, se trouve une individualité, une personnalité, un personne de chair et d’émotions. Ces voix réintroduisent une subjectivité dans un portrait objectivé, parce que devenu très vite un mythe, celui du 11 septembre 2001.

De l’individu à la catégorie  

The Degradation and Removal of the/a Black Male

The Degradation and Removal of the/a Black Male (2001), de Wayne Dunkley est une mythographie 4. Dans cette œuvre, Dunkley réfère ouvertement à son identité noire pour aborder les thèmes du racisme, décrire les préjugés et les actes de violence auxquels il doit faire face chaque jour. C'est surtout par les textes racontant divers événements vécus par l'artiste que ces questions sont abordées et que les situations sont décrites. On découvre ces récits dans des cahiers de l’artiste présentés sur le site, ces cahiers combinent les formes du journal intime et du carnet de croquis. Wayne Dunkley travaille ainsi à partir de sa propre figure identitaire « Dunkley l’artiste noir canadien qui travaille en art contemporain » pour livrer un témoignage personnel en invitant les internautes à raconter à leur tour des récits personnels qu’il intègre à son site. Les expériences se ressemblent, elles parlent des diverses formes d’agression au quotidien et de l'introjection de la violence.

The Degradation and Removal of the/a Black Male

L’œuvre propose également une réflexion sur la dynamique entre identités individuelles et identités sociales. Dunkley y présente de manière récurrente des reproductions photocopiées de son portrait, sous forme de poster, qu’il a installées dans le paysage urbain et qu’il a photographiées. Chaque poster est sous-titré de l’inscription « a___ » ou « the ____ », invitant le passant à remplir les cases blanches et à inscrire des qualificatifs se rattachant à l’image. Une kyrielle d’étiquettes se retrouvent parsemées dans le site web, répertoire des grandes types conventionnés du racisme. En s’affichant comme image multipliée, la figure de l’artiste glisse vers la catégorie, elle devient une extension généralisante et un stéréotype : a black male, vidé de sa substance et devenu pure convention. À la fin de ce parcours, on arrivera à se demander comment ces identités pourraient-elles se penser et surtout se vivre en dehors de toutes conventions, stéréotypes et étiquettes?

Moment du trauma, persistance du trauma 

Ces trois œuvres présentées bien succinctement ici visent l’émotion partagée d’un trauma ou d’une situation difficile, de la violence ou du racisme. Elles s’offrent comme souffles de la résistance. Elles exploitent leur visée épistolaire, en mettant en circulation un message social, politique, poétique. Elles rappellent que la violence comporte toujours deux aspects, le moment du trauma et la permanence du trauma, lourde de conséquences. En choisissant d’illustrer la permanence du trauma, elles donnent à voir un monde complexe de subjectivité, des réponses individuelles aux expériences d’une violence anonyme que Slavoj Zizek décrit comme « violence objective » 5. Cette dernière est la plus pernicieuse à mon avis, car elle construit un contexte au sein duquel on finit par ne plus pouvoir identifier l’agent responsable. Les pratiques artistiques résistent à cette dissolution en insistant sur le drame individuel que cache le mythe et en remettant la responsabilité au cœur du narratif.

 

NOTE(S)

1 Ce texte a fait l’objet d’une présentation lors du Colloque États de violence, présenté à l’Université de Poitiers, Maison des sciences de l’Homme et de la société en octobre 2008. Je tiens à remercier Marianne Cloutier et Émilie Houssa qui m’ont assistée dans le repérage, la description et l’indexation des œuvres qui font l’objet de la présente analyse.

2 J’ai travaillé récemment la notion d’activisme web dans une perspective féministe, voir « Webféminisme, panorama de résistances  », ETC Montréal, no 83, automne 2008.

3 En ce sens il se situe à un autre niveau que celui de l’image dite mythique qui s’offre comme synthèse d’une catastrophe.

4 La mythographie est une écriture visuelle ou littéraire de la projection fantasmatique d’un sujet lui permettant de multiplier ses extensions identitaires. Voir «  Mythographies web : les identités fabriquées », Archée 2003

5 Je réfère à une conférence intitulée « On violence » de Slavoj Zizek, University of Leeds, où le psychanalyste fait la distinction entre violence objective (sans responsabilité partagée et sans responsable identifié) et violence subjective. Zizek insiste sur un paradoxe prégnant dans les sociétés actuelles, celui où la violence subjective serait de plus en plus tabou alors que la violence objective serait de plus en plus importante.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Joanne Lalonde est professeure au département d'histoire de l'art et vice-doyenne à la recherche et à la création à la Faculté des arts de l'UQAM. Ses recherches portent sur les pratiques d'art réseau et médiatique. Elle est membre du Laboratoire Nt2 et du Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire Figura. Spécialiste de la vidéo canadienne, elle s'intéresse également aux représentations de genres et aux figures du métissage sexuel dans l'art actuel ainsi qu'aux modalités de l'interactivité dans l'art contemporain.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

The Degradation and Removal of the/a Black Male, Wayne Dunkley (2001)
http://www.sharemyworld.net/Intro%20Page%202a.htm

Face to Face Stories from the Aftermath of Infamy, Rob Mikuriya (2001)
http://www.itvs.org/facetoface/intro.html

Los dias y las noches de los muertos de Francesca Da Rimini (2004)
http://dollyoko.thing.net/LOSDIAS/INDEX.HTML

Ce texte nos a été offert gracieusement par l’auteur.

 

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).