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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Digital Chile_08 ou Apercevoir et expérimenter pour voir

Louise Boisclair

section cyberculture

Troisième exposition internationale tenue à la galerie de la SAT, après celles de la Suède et de l’Allemagne, Digital Chile_08 mérite d’être apprivoisée autant pour en prendre acte que pour la transcrire. Quelle œuvre vous a attiré en premier, vous a retenu le plus longtemps et à laquelle vous avez eu le goût de revenir, pourrait-on demander au public qui a fréquenté l’exposition?

À prime abord, lorsqu’on entre dans la galerie, on éprouve un choc culturel produit par la force d’attraction des œuvres et peut-être plus encore par les premières associations que nous faisons spontanément avant même de bien les observer. On croirait participer à un «  buffet » où sur chacune des six tables «  une pièce montée » est dressée. Elles sont différentes les unes des autres. Seulement deux dénominateurs communs les relient : la provenance culturelle chilienne et l’empreinte du numérique. À la forme variable de leur écran s’ajoute leur degré d’interactivité, depuis le degré zéro, en passant par la mise en marche, la navigation ou l’activation jusqu’à l’expérimentation par le déplacement et le poids du corps.

Cyber birds dance de Yto Aranda

Sur le mur à droite, un poste d’ordinateur propose Cyber birds dance, une œuvre d’Yto Aranda où l’interactivité m’interpelle. Sur le mur opposé, Panorganic Vision, un assemblage photo d’Alberto Lagos, me semble à première vue de facture plutôt traditionnelle. Sur le plancher au centre repose Equilibrium explorer, de Roberto Larraguibel. Tout au fond, un petit salon meublé d’un divan, d’une vieille télévision à télécommande et d’une lampe, reçoit les visiteurs pour la diffusion de PubliK-O de Claudio Rivera-Seguel. Une fois descendu l’escalier de cet ancien bâtiment rénové partiellement, Like a second nature de Félix Lazo se donne à voir sur un immense écran texturé où la projection apparaît simultanément au recto et au verso. Où se trouve la sixième œuvre ? Elle est au sous-sol accessible par une ouverture dans le mur vers l’avant de l’immeuble. Body project de Klaudia Kemper me retiendra un bon moment avec, pour écran, une forme en trois dimensions suspendue au centre de la pièce. Je reviens au petit salon où m’interpelle PubliK-O, partagée entre l’attrait et le rejet. Ensuite je m’approche de Panorganic Vision, dont l’assemblage me laisse découvrir une structure narrative qui spatialise le temps.

Panorganic Vision d’Alberto Lagos

De ces premières impressions se dégage un constat. Pour se dévoiler, les œuvres médiatiques exigent la participation du public, elles ne se donnent pas d’emblée. Comme la page couverture d’un livre, la pochette d’un album, il faut tourner les pages, manipuler les fonctions, inscrire notre démarche dans une durée, pour les aborder, les percevoir et, au bout du compte, en débusquer une ou des lignes de sens. À quelle réflexion plus théorique pourrait-on associer après-coup ces premières impressions?

Avec Digital Chile_08, la citation suivante, extraite de la recension du recueil Prolifération des écrans/of screen qui sera diffusée dans Archée de février 2009, prend un sens éminemment concret. «  L’objet d’analyse, la prolifération des écrans, passe de «  l’écran matériel, objet neutre et indifférent aux contenus qu’il projette, à l’écran considéré comme un vecteur cognitif incontournable, déterminant de nouvelles approches épistémologiques et psychologiques. Plusieurs textes insistent sur la transition et le passage d’un paradigme mécaniste à une épistémé organiciste, pressentant plus ou moins précisément les changements dans la façon de percevoir, de penser et de ressentir, qui s’opèrent actuellement. » 1

Ici l’«  objet d’analyse » se constitue par la diversification de l’écran, en fonction de la taille, de la forme, de la texture, de la surface et de la localisation exploitées, mais encore davantage par le média qui l’électrifie ainsi que les médiums, les langages, les genres qui structurent et mettent en forme l’intention et le propos. De la même manière, le vocable «  plusieurs textes » devient six œuvres dont la fréquentation en chassé-croisé favorise l’interpénétration des paradigmes esthétiques de la contemplation et de l’expérimentation. Une sorte d’intrication de l’ancien [devant] et du nouveau [dedans, à l’intérieur, autour] qui se mêlent aux procédés habituels contemporains reliant les divers motifs culturels transportés par ces objets. Pour les six œuvres, le changement dans la façon de percevoir, de penser et de ressentir passe résolument par un appel à se déplacer devant, derrière, autour, à l’intérieur et, particulièrement pour deux d’entre eux, à manipuler, actualiser et activer. D’une certaine façon, à conduire.

Comment le tout fonctionne : les éléments caractéristiques et fonctionnels. 

Avant de réfléchir sur deux questions reliées à cette démarche critique, il est intéressant de répertorier celles qui se posent tant aux créateurs, aux commissaires qu’au public.

Avec les créateurs, on serait tenté d’explorer les avenues suivantes. Quelle est l’intention première de votre œuvre? Quel média avez-vous privilégié pour la transmettre à la réception? Dans quel espace préfériez-vous qu’elle soit présentée? Quels médiums avez-vous utilisés? Quels langages avez-vous croisés? À quel genre narratif s’apparente-t-elle? Quel rôle attribuez-vous au public? Quels sens convoquez-vous?

Quant aux commissaires qui ont monté l’exposition du Chili et de Montréal, ces points d’interrogation susciteraient leur apport. Quels critères sous-tendent le rassemblement de ces œuvres? Ont-elles été créées pour l’exposition ou sélectionnées parmi un bassin d’œuvres existantes? Quelles valeurs de la culture chilienne désiriez-vous véhiculer? Quelles distinctions faites-vous entre la réception des œuvres à l’intérieur et à l’extérieur de votre pays? Quelle portée critique exercent-elles?

Pour sa part le public pourrait ajouter des éléments complémentaires sur la réception de l’exposition. Quel a été l’itinéraire spontané de votre visite? Que ressentez-vous devant une oeuvre médiatique, interactive? Qu’est-ce qui vous attire ou vous repousse? Sur quelle[s] œuvre[s] vous êtes vous arrêter le plus longtemps ? Préférez-vous l’atmosphère de lancement ou les heures peu fréquentées? Que retenez-vous des expérimentations interactives? Quelle œuvre vous a paru la plus nouvelle, accessible ou incompréhensible et pourquoi?

On s’en doute, faute de pouvoir accéder à la richesse des réponses des créateurs, des commissaires et du public, ce qui nécessiterait une recherche-action beaucoup plus approfondie que cette synthèse, référons-nous à un tableau comparatif des principales caractéristiques des œuvres présentées. À la suite du titre de l’œuvre et du nom de l’artiste se trouve l’indication du média, des médiums, du type d’écran, du genre et du langage, du degré d’interactivité, de la posture du récepteur et du thème propre à chacune de ces six œuvres numériques.



Tableau comparatif des œuvres de Digital Chile_o8

Œuvre / Artiste Média Médiums Écran Genre/langage Interactivité Position ou posture du récepteur Thème
Cyber birds dance / Yto Aranda Internet Peinture numérique, micro-animation Moniteur d’ordinateur Jouet interactifImage fixe et animée avec effets sonores Activation parclique de souris Debout en galerie ou assis à l’ordinateur Espèce menacée
Like a second nature / Félix Lazo Installation vidéo Vidéo, multi-projection Grande surface texturée recto-verso suspendue au centre de l’espace Image mouvement entière et fragmentée et son en continu On et off Debout ou assis sur un banc devant ou derrière Corps féminin et associations
Body project / Klaudia Kemper Installation vidéo Vidéo, multi-projection Écran 3D, formé de petites sphères au centre de l’espace Image mouvement et son quadra source Aucune Debout autour de la forme écran 3D et en immersion sonore Collage de mutilations de parties du corps humain
Panorganic Vision / Alberto Lagos Assemblage photo Impressions photos numériques Encadrement mural Images fixes séquentielles Aucune Debout, devant Fragmentation de paysages et démultiplica-tion de points de vue
PubliK-O /Claudio Rivera-Seguel Environnement télé Vidéo Graphisme Peinture scénique Moniteur télé Parodie / image, narration, musique Navigation d’un chapitre à l’autre Assis,en retrait Détournement de célébrités et recontextua-lisation
Equilibrium explorer / Roberto Larraguibel Plateforme synesthé-sique Traduction du poids en image acoustique, colorée et lumineuse Immersion spatiale Expérimentation synesthésique Cinétique, par déplacement et pression des pieds Debout au centre et en immersion Traduction synesthésique des vibrations et du déplacement corporels

Parmi les six œuvres, deux d’entre elles se construisent par l’interactivité digitale ou «  pédestre », Cyber birds dance et Equilibrium explorer. Deux installations vidéo comportent des écrans texturés, Like a second nature, un écran géant texturé recto-verso, et Body project, une sculpture surface de projection quadra dimensionnelle. PubliK-O avec son environnement salon, nous offre la projection d’une vidéo dans un ancien poste de télévision, tandis que l’assemblage photo Panorganic Vision, se transforme en une scène, découpée en séquences distinctes avec de multiples points de vue et focalisations variées. Plusieurs médiums, procédés et genres tels que la peinture, la photo, le dessin animé, la sculpture, le tissage, le montage, le bricolage, le collage ou la scénographie se croisent à l’intérieur d’un même objet et de l’un à l’autre. Cinq des six œuvres présentées comportent une trame sonore, composée de son, de musique, de narration, d’effets sonores, etc. Deux objets ou interfaces permettent l’interactivité de façon manuelle pour l’un, vibratoire et «  pédestre » pour l’autre.

Ce tableau résume et rassemble la variété des médias transporteurs, des médiums spécialisés ou imbriqués, des écrans protéiformes, des langages visuel, rhétorique, verbal, corporel et sonore, des programmes numériques auxquels s’ajoutent certains degrés d’interactivité de navigation de chapitres, d’activation matricielle et de traduction synesthésique. Sur fond de perte de frontières, d’hybridation de genre et prolifération de points de vue, l’ensemble manifeste l’intention de traduire en propos saisissants la menace d’extinction de certaines espèces animales et végétales ou encore leur contamination sinon leur disparition et l’appauvrissement de la nature et de la vie humaine. Chacun des six objets culturels propose de façon singulière un espace d’exploration de cette thématique d’ensemble comme nous le détaillerons dans ce qui suit.

Cyber birds dance, de Yto Aranda, qui fait penser à une sorte de jouet Internet interactif, propose l’exploration de la forme d’un oiseau, composée de petits carrés et rectangles. En sélectionnant une micro-forme avec la souris et en cliquant, on active un deuxième niveau, où apparaît une forme éclatée, en mouvement, accompagnée d’un effet sonore. Ce simple jouet sur Internet nous invite à une expérience étonnante : chercher et expérimenter tout d’abord, se questionner et réfléchir ensuite, puis prendre conscience de notre désir à activer la projection pour contempler cette créature aérienne. Simple motif au départ, l’oiseau se fragmente et se sectionne en autant de petits oiseaux démultipliés aux prises avec une difficulté d’orientation.

Like a second nature de Félix Lazo

Toujours dans le registre de la nature mais cette fois en tenant compte de la sensualité et de l’instinct du corps féminin, le multimédia Like a second nature, de Félix Lazo, combine la diffusion d’une musique expérimentale à partir de quatre sources distinctes avec une projection visuelle. Celle-ci est projetée sur un tapis suspendu à la verticale, elle en accentue la texture en produisant l’effet inverse au verso. La même image en continu d’une femme qui prend le thé se fragmente et se diffracte, accompagnée d’un cri de baleine et d’une grimace peu flatteuse pour aboutir à un murmure sensuel. Une histoire de l’audiovision constituée par l’exploration sensuelle d’un corps de femme.

Body project de Klaudia Kemper

Poursuivant la thématique du corps, l’installation vidéo Body project, de Klaudia Kemper, projette sur un écran non conventionnel, constitué d’une centaine de petits ballons en plein centre de la pièce, des portions de corps humains en mouvement. Les projections divisées en 36 et 129 cadres nous montrent d’innombrables fragments de corps humains, encore plus déformés vu la concavité des ballons. Dans la totalité des fragments projetée sur la forme centrale, on aperçoit une reconstitution en mouvement de mutilations d’une centaine de corps, avec diffractions et perversions.

L’assemblage photo Panorganic Vision, de Alberto Lagos, qui montre des grands espaces et une faune aquatique, semble statique à prime abord, mais révèle en un deuxième temps, un dynamisme narratif insoupçonné. À première vue, cet assemblage fait penser au « film strip » des années 1970, par lequel on transposait sur film un diaporama. Ici, c’est comme si on avait décidé d’imprimer des cadres de film les uns après les autres et de les monter dans un assemblage linéaire pour constituer une narration. Cette impression sera vite remplacée. Il semble plutôt que ces assemblages, à la configuration de damier de trois, quatre ou cinq images sur trois ou quatre rangées ou croix de trois images sur trois, servent à spatialiser une scène visuelle depuis de multiples points de vue, avec une focalisation variée apparemment dans un même temps. L’œuvre donne à voir la reconstitution d’un espace et de son habitat abordés sous plusieurs angles.

PubliK-O de Claudio Rivera-Seguel

De cette vision d’un grand espace en perte de peuplement, on passe au registre de la culture populaire avec la cinquième œuvre «  vidéo-télé » PubliK-O, de Claudio Rivera-Seguel, dont la réception provoque un certain choc. En effet un temps d’ajustement de l’appareil visuel et une position assise sont nécessaires à l’appréhension de cette œuvre. L’utilisation d’un ancien poste de télévision et l’emprunt du genre publicitaire font référence à l’époque « rétro » des années 50, sauf que la télécommande permet de passer d’une séquence publicitaire à une autre, il se produit ainsi un effet de parodie. On y voit plusieurs célébrités altérées et détournées de leur contexte pour promouvoir des produits irréels de manière ironique et sexuelle. L’œuvre apparaît alors comme une sorte de parodie d’icônes culturelles.

Equilibrium explorer de Roberto Larraguibel

Se différenciant des œuvres précédentes, «  la trousse expérimentale » Equilibrium explorer, de Roberto Larraguibel, se déclenche par le déplacement de mon corps vers une zone délimitée. Il s’agit de déposer un pied sur une marche où selon que j’y laisse tout mon poids ou seulement une partie, des images de nature acoustique et lumineuse surgissent avec plus ou moins de force. Je suis ainsi entourée par une installation réalisées avec des hauts parleurs, les vibrations et le déplacement du poids de mon corps se trouvent captés par des censeurs reliés à un ordinateur qui retransmet les effets correspondants sous forme acoustique ou lumineuse.


De quoi nous parlent ces œuvres et comment les recevoir 

On peut dire que d’une certaine façon, les œuvres s’appréhendent différemment. Ainsi, pour Panorganic Vision, il faut se promener latéralement en s’arrêtant pour faire un zoom visuel. Tout se passe entre la mobilité du regardeur et sa capacité de rapprochement. Pour Body project, il importe de se promener autour de l’écran 3D et de tenter de déchiffrer ce que l’écran projette dans ses mini portions comme dans son ensemble pendant que le son nous englobe. Quant à Like a second nature, il faut accepter l’immobilité d’être debout devant un écran géant dont la texture produit des effets distinctifs pour laisser se construire l’image-son en mouvement tout en explorant le verso par la suite. De même Cyber birds dance nécessite la position stable, assise ou debout, mais cette fois avec la participation active des manipulations de clavier et de souris. Contrairement aux précédentes, PubliK-O se laisse découvrir assis et plus d’un visionnage peut être nécessaire pour vraiment comprendre l’œuvre. Résolument différente, Equilibrium explorer réside en une expérimentation qui se laisse découvrir en marchant et en montant sur une plateforme. Plus nous connaissons le vocabulaire et la syntaxe de l’interactivité, de l’immersion doublée à la contemplation, plus ces œuvres nous seront accessibles. Sans cet apprentissage, elles resteront des pages couvertures de livre, des pochettes de DVD ou des portes verrouillées d’univers étrangers.

L’art numérique nous donne à voir ce que nous ne voyons pas dans notre quotidien parce que nos sens sont orientés vers une action déterminée et des résultats anticipés. Avec Digital Chile_08, l’écran devient une surface de perception, de captation, de projection et de transmission. Depuis longtemps le mur sert d’écran d’exposition d’œuvre visuelle, depuis beaucoup moins longtemps, l’écran sert de surface active de transmission et de diffusion et récemment, l’écran est devenu immatériel, se déplaçant dans l’espace au gré de la diffusion de jets de lumière colorés et d’effets sonores, suite à la retransmission de vibrations captées et traduites par ordinateur. En ce sens-là, cette exposition présente de façon comparatiste différentes fonctions des écrans. Écran de télévision, écran d’ordinateur, écran texturé, mural, fixe, central, contour, suspendu, petit, moyen ou géant, matériel ou invisible.

Digital Chile_08 renvoie à plusieurs préoccupations contemporaines : du « bousculement » de la vie, de la médiatisation de nos rapports, de la traduction incessante d’un sens à l’autre, de la captation des vibrations énergétiques qui se passe la plupart du temps à notre insu. Il est question aussi de l’environnement, de la nature et de la vie, dont les règnes minéral, végétal, animal peinent à survivre, menacés par la fragmentation, la contamination, la mutilation. Mais aussi de l’imbrication d’un médium dans l’autre, avec le prodigieux phénomène du numérique qui permet d’homogénéiser des médiums autrefois incompatibles, il est vrai que certains médias nécessitent encore des dispositifs particuliers, mais pour combien de temps. Ainsi dessin, peinture et sculpture se transforment par logiciels numériques interposés en images fixes ou en mouvement, tracées, pixellisées ou pleines, accompagnées ou non d’effets sonores et d’expérience synesthésique variée. De façon générale, le médium transite par le média mais, occasionnellement le média se transforme lui-même en médium artistique.

Il est question aussi du phénomène d’apparition et de disparition d’une figure par effet de détournement, retournement ou contournement. À partir de l’espace qui lui est propre et de sa fonction, on démultiplie la figure par sa fragmentation et la dispersion de ses éléments, par la multiplication du point de vue, de son rapprochement et de son éloignement. En résultent des déformations, des transformations et de nouvelles formations. C’est une sorte de jeu de déconstruction, de reconstruction qui se propose à travers une décontextualisation suivie d’une recontextualisation. La traditionnelle linéarité se voit transposée en simultanéité, en éclatement et en spatialisation d’angles complémentaires et de variation de profondeur de champs. L’ère de la perspective se trouve envahie par l’explosion quantique.

Que se passe-t-il au moment où je deviens conductrice d’une œuvre? 

Le véhicule nous mène dans la direction où ses capacités le permettent de même que celles de son conducteur. Les deux pièces à caractère interactif de l’exposition sont peut-être celles où cette question se pose le plus. Avec Cyber birds dance, que se passe-t-il quand j’interagis?

De nombreux chercheurs ont tenté de définir de ce qu’est l’interactivité : du point de vue de la machine, de celui de l’œuvre et du rapport humain-machine en termes de degrés d’interactivité, mais peu de chercheurs se sont penchés sur l’expérience esthétique du geste interactif. D’une approche pragmatique, au moment où je clique avec ma souris sur un carré ou un rectangle qui compose la forme de l’oiseau, je passe automatiquement au mode en attente, d’un changement, d’un effet fixe ou en mouvement, avec ou sans son. Cette attente ouvre un espace où je me sens détachée momentanément de la forme initiale, celle de l’oiseau. Vision active, passage au mode mémoire, opération à effectuer, mode attente, retour à la vision active. Diverses fonctions cérébrales sont sollicitées à tour de rôle interrompant la chaîne de saisie par celle de manipulation opérationnelle.

Dès qu’apparaît la nouvelle insertion d’image-son, je suis intéressée à des degrés variables. L’image qui apparaît peut maintenir une cohérence avec celle qui précède même si elle marque un contraste. S’il n’y a pas suffisamment ou au contraire trop de nouveauté, je peux m’en désintéresser. Satisfaite ou non je passe à la suivante. Ce va et vient peut facilement prendre la forme d’un procédé. Les liens non pertinents seront assimilés à du bruit. Cet effet conduira tôt ou tard à mon désintéressement. Au contraire, avec Cyber birds dance, les effets produits par le clique de souris d’un carré ou rectangle à l’autre sont suffisamment nouveaux tout en respectant une cohérence satisfaisante. Ainsi je peux vivre une expérience sur Internet ou, tout au moins, déclencher des apparitions d’image et de son par l’interactivité. Il suffit d’activer des micro animations. Avec la durée de l’expérience, un niveau d’ensemble apparaîtra, une gestalt pourra être produite. Je commence à questionner l’expérience au niveau symbolique et à évaluer l’expérimentation dans son rapport entre image-son, médium, média et message.

Louis-Claude Paquin, professeur montréalais et chercheur de l’UQAM, utilise à ce propos les critères d’évaluation proposés par B. Sneirderman [1987] pour les interfaces en général et les médias interactifs en particulier. Il s’agit de procéder de la sorte : à chacun des cinq facteurs suivants, un seuil optimal doit être déterminé notamment en fonction des tâches dont l’activation est confiée à un « interacteur » :

1er facteur : le temps d’appropriation, soit combien de temps d’apprentissage est nécessaire à l’interacteur novice pour développer un comportement pertinent en fonction de ce qui est attendu;

2ème facteur. le temps de rétention, soit combien de temps un interacteur consacre à une séance d’interaction;

3ème facteur : le taux d’erreur, soit le nombre d’erreurs commises par rapport ax actions et aux réactions attendues et signifiées par le système;

4ème facteur : la satisfaction objective, soit le degré de confort, de plaisir et d’émotion ressenti […];

5ème facteur : le souvenir, ce qu’il se rappellent de l’expérience vécue, des connaissances acquises après un délai d’une semaine, d’un mois. » 2

Pour Cyber birds dance le temps d’appropriation est très rapide. Il suffit de promener son curseur et de cliquer sur un carré ou un rectangle et de répéter le geste sur d’autres figures contenues dans la forme oiseau. Le temps de rétention est variable. La première fois, on cherche à comprendre ce dont il s’agit. Par la suite on désire explorer plus en profondeur, goûter l’œuvre dans son déploiement, en varier la vitesse d’exécution, trouver une symbolique. Y a-t-il des parcours plus intéressants? Quand on maîtrise parfaitement les opérations possibles et qu’on connaît les limites du degré d’aléatoire, on se laisse aller à construire intérieurement une explication de l’œuvre. La recherche de sens entre en jeu, aidée par l’effet miroir du média interactif, où à partir de la forme initiale de l’oiseau, j’active sa prolifération en autant de motifs distincts et variés, assistant à la multiplication d’oiseaux de toutes les couleurs, associés à des sons multiples, à des mouvements disparates, porteurs et transporteurs d’émotions. Le taux d’erreur est quasiment nul. Si on clique et qu’il ne se passe rien, on essaie un autre carré, voilà tout. La satisfaction objective varie de la simple découverte au punctum de la compréhension, selon notre intérêt à documenter notre expérience et en forger un sens. Pour ce qui est du souvenir, il demeure longtemps tout en s’effaçant graduellement.

Avec la seconde œuvre interactive, Equilibrium explorer, l’enjeu est fort différent. Il s’agit plutôt d’un «  bricolage » à expérimenter que d’un jouet interactif menant à une recherche de sens. L’effet esthétique diffère. Aucune histoire n’est créée. Par le transfert d’informations, leur captation et leur retransmission, une expérimentation est vécue. Elle consiste à transformer en son et lumière colorée des vibrations captées et couplées à un logiciel qui les traduit et les rediffuse. Il ne s’agit pas de rendre visible l’invisible. Il serait plus juste de dire qu’il s’agit de simuler de manière audible et visible la captation de données corporelles. Somme toute, ce dispositif permet d’expérimenter une traduction synesthésique par l’entremise de l’ordinateur, une simulation en quelque sorte du transfert d’informations vibratoires et énergétiques en vibrations lumineuses et sonores. Cette expérimentation exerce un effet sur la propioception, l’audition et la vision. C’est l’intensité de ces sensations qui produira ou non un état de confort selon la sensibilité de l’expérimentateur. Ce genre de dispositif ne stimule pas chez moi pas une réflexion symbolique. L’absence de forme et de figure, remplacée par des effets abstraits déclenche tout au plus des sensations de curiosité ou d’étonnement. La synesthésie naturelle qu’on peut ressentir, notamment par le surgissement de couleurs lumineuses produites au moment de l’audition d’un bruit soudain quand on a les yeux fermés, dépasse l’effet produit par ce dispositif.

Digital Chile_08 : apercevoir et expérimenter pour voir 

Uniquement par l’entremise de six œuvres numériques, l’exposition Digital Chile_08 a réussi à nous immerger dans un univers culturel tributaire du numérique qui demande au public de se plier à certaines contraintes physiques afin de se les approprier. De plus elle a conjugué l’ancien et le nouveau tout en associant deux paradigmes esthétiques qui s’interpénètrent, tantôt sollicitant la contemplation, tantôt l’action, sous forme d’expérimentation.

Selon Roy Ascott, fondateur et directeur de CAiiA-STAR (Centre de recherche avancée dans les Arts Interactifs) à l'Université de Wales, « [l]'art ancien était fait pour être vu de l'extérieur. Le nouveau est fait pour être construit de l'intérieur. » 3 L'art transmute des ingrédients vivants ou inertes, à travers un processus langagier numérique, vers la proposition d'un objet culturel que la réception transforme en objet esthétique. L'œuvre interactive prend une forme matricielle que l’usager développe. Le récepteur, regardeur, ou le participant, conducteur, en fait un objet qu'il module de près ou de loin, qu'il voit ou construit dans une proximité plus ou moins grande.

Où s'arrête l'ancien et où commence le nouveau? D'emblée, l'ancien s'oppose au nouveau et le nouveau déclasse l'ancien. Mais les couches de l'ancien ne sont-elles pas sédimentées sous les apparences du nouveau. Si l'art nouveau, interactif, télématique nous interpelle de l'intérieur et l'art ancien nous sollicite de l'extérieur, on peut facilement conclure que Digital Chile_08 représente une alliance de l’ancien et du nouveau, de la vision externe et de la vision interne, de la posture contemplative, active sur le plan imaginaire, et de la posture d’expérimentation, active sur le plan physique. Toutefois, dans certaines œuvres, notre point de vue cède la priorité à notre «  point d’être ».

Selon Derrick de Kerckhove, directeur du programme McLuhan de recherches sur la culture et la technologie de l'Université de Toronto, il faut nous « déprendre de nos points de vue unidimensionnels et […] reconnaître qu'ils sont rapidement dépassés par la nouvelle perception de notre « point d'être ». Au lieu de me distancier de la réalité comme le fait un point de vue, dit-il, mon « point d'être » devient mon point d'accès à un partage du monde.» 4 Ainsi, d’une œuvre à l’autre ou dans une seule œuvre, nous passons du point de vue externe au «  point d’être » interne. N’est-ce pas ce que nous ressentons quand, pour interagir, nous devons quitter momentanément la posture de contemplation et accéder à la posture d’opération pour faire advenir l’oeuvre dans une version qui nous est personnelle. Apercevoir et expérimenter pour voir.

 

NOTE(S)

1 Proliferation des écrans/ of screens, sous la direction de Louise Poissant et Pierre Tremblay (2008), Québec, Presses universitaires de l’Université du Québec, coll. «  Esthétique », 436 p., p. 5.

2 Louis-Claude Paquin, professeur, École des médias, Université du Québec à Montréal, cf ses notes de cours accessibles à l’adresse :

http://multimedia.uqam.ca:16080/profs/lcp/

3 in Poissant, Louise (dir.) (1995) Esthétique des arts médiatiques. Sainte-Foy, Presses de l'Université du Québec, tome 1, p. 363 .

4 ibid, p. 198.

 

Références en interactivité et multimedia

Bolter, Jay David and Diane Gromala (2003) Interaction design, digital art and the myth of transparency, Cambridge, MIT Press, 182 p.

Boussemaer, Jean-David (2003) L’interactivité dans le Web-art, tome 1, mémoire de maîtrise en histoire de l’art, 191 p.

Bureaud, Annick (1998) Pour une typologie de la création sur Internet,colloque R.A.T. (Réseau Art Technologie) organisé par CYPRES.

Bureaud, Annick (2004 ) Les Basiques : Art «  multimédia,  © Leonardo/Olats & Annick Bureaud, accessible à l’adresse Internet :
http://www.olats.org/livresetudes/etudes/typInternet.shtml#0-Introduction

Daniels, Dieter (2000) «  Strategies of Interactivity », in Actes du colloque «  passages Imaginatives III Workshop on Multimedia Art », Fondation La Caixa, Passeig de San Joan, 21-22 janvier 2000.

Esse arts + opinions, Numéro 63, Arts réciproques, Mutual actions, Montréal, Printemps-été 2008, 80 p.

Gansing, Christopher (2003) The Myth of Interactivity or the Interactive Myth?: Interactive Film as an Imaginary Genre, Melbourne DAC, p. 38-45

Golberg, R., Multimedia Producer’s Bible, IDG Books Worldwide inc., USA, 1996, 665 p.

Hutchison, Andrew (2003) Analysing the Performance of interactive Narrative, Melbourne DAC, p. 63 –71.

Manovich, Lev (2002) The Language of New Media, disponible à http://www.manovich.net/LNM/Manovich.pdf

Manovich, Lev (2001) The language of New Media, Cambridge, MIT Press, 354 p.

Paquin, Louis-Claude (2006) Comprendre les médias interactifs, Isabelle Quentin, coll. «  Somme », 539 p.

Poissant, Louise, De Kerckhove, Derrick, Aubin, Maurice-André (1994) Le Multimédia, le retour des sens. Université du Québec à Montréal TVOntario ; Télé-Université , Collections: Ne art (Vidéocass.),11, 29 min. 50 sec.

Weissberg, Jean-Louis (1985) « Le simulacre interactif », thèse de doctorat en Science de l’éducation, Université Paris 8, cité in La place du sujet dans l’œuvre interactive.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Auteure, artiste multidisciplinaire, conseillère et formatrice, depuis 2006 aux Ateliers LE CHEVAL DE TROIE, Louise Boisclair offre des ateliers de créativité par le mandala et la peinture gestuelle. Durant sa carrière en communication, elle signe de nombreux articles, dont des écrits d’art pour Parcours Arts visuels et, depuis 2006, pour Vie des Arts, INTER ART ACTUEL et ARCHÉE. Elle a créé et produit une cinquantaine de vidéos dont quatre Vidéo-Mag primées. Elle a réalisé Variations sur le hook up, un film d’art expérimental, Variations sur le dépassement et L’écho du processus de création, un mémoire-création ainsi qu’un interconte numérique, Variations sur Menamor et Coma et Vitrine Cosmos, dont elle a réalisé le prototype Flash. Ses recherches actuelles portent sur l'impact du numérique dans le processus de création médiatique, la résurgence d'enjeux anciens dans les oeuvres contemporaines et la pragmatique de la réception des œuvres médiatiques, notamment interactives. Entre autres causes, elle promeut l’épanouissement des enfants victimes d’abus en collaborant à des collectifs.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Digital Chile_08
http://www.sat.qc.ca/post.php?id=50&post_id=1459&lang=fr

Prolifération des écrans/ Prolifération of screens, colloque 2006
http://www.torontomontreal.org

Together Elsewhere/Ensemble ailleurs, colloque 2008
http://www.imagearts.ryerson.ca/torontomontreallille/

Collection Esthétique, PUQ
http://www.puq.ca/fr/auteur_fiche.asp?noIntervenant=01851&type=aut

Illustrations : adresses Internet des photos des œuvres citées
Digital Chile_08 PB recto
http://www.sat.qc.ca/post.php?id=50&post_id=1459&lang=fr

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).