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Humain, transhumain ! Banalisation du dépassement de l'espèce humaine

Marcin Sobieszczanski

section cybertheorie

Définition des biotechnologies et leur ancienneté 

En préparant le programme de ces conférences, nous nous sommes posé la question de la définition exacte des biotechnologies. On peut, effectivement, interpréter ce terme comme étant très ancien, puisque les techniques qui servent à assister et à modifier le vivant sont connues depuis l’aube de l’humanité. Toutes les techniques médicales, en premier lieu, mais aussi les pratiques courantes, familiales, comme celles des soins quotidiens et des prescriptions nutritionnelles et hygiénistes, également les pratiques ancestrales de la sélection nuptiale selon le rang social et les caractéristiques physiques et intellectuelles, en font partie. Le style de l’habitat et le genre de l’emploi se répercutent eux aussi sur le génotype humain et peuvent être considérés en tant que moyens de façonner notre espèce. Mais c’est à partir du moment où on entre, avec les grands fondateurs, tel Claude Bernard ou Matheu Joseph Bonaventura Orfila, dans la médecine scientifique de 19ème siècle, que les procédés médicaux peuvent légitimement porter le nom des biotechnologies. On ne peut qu’être étonné, alors, que ce terme dans son acception d’aujourd’hui semble se solidifier seulement depuis une dizaine d’années. A ce titre je voudrais évoquer, d’après le livre de Stanislas Lem de 2000 « Le clignement d’œil », la liste des technologies de 21ème siècle (Technologien des 21. Jahrhunderts) qui a été dressée par les experts en 1993, à la commande de Bundesministerium für Forschung und Technologie (Ministère Fédéral pour la Recherche et la Technologie allemand). On y énumère les nanotechnologies à l’usage de l’informatique et des machines miniaturisées, et effectivement ces techniques sont aujourd’hui en plein essor, mais nous n’en percevons pas encore les effets tangibles, les techniques sensorielles qui se développent d’une manière spectaculaire mais un peu trop discrète pour être repérables par une théorie sociale forte, l’adaptronique, qui devrait créer une nouvelle classe de systèmes techniques s’adaptant à l’environnement et a des conditions de fonctionnement variables, et qui se développe surtout en Allemagne et spécialement à Göttingen, la photonique qui remplacera les électrons de nos circuits informatiques par les photons, les matériaux biomimétiques qui font effectivement partie des biotechnologies actuelles, les fullerènes et spécialement des nanotubes, des structures atomiques de carbone appelées ainsi en l'honneur de Buckminster Fuller, architecte du dôme géodésique à Montréal, et en dernier lieu la neuroinformatique et l’intelligence artificielle qui sont en plein essor, certes, mais avec des résultats toujours incertains et parcellaires. Les experts, selon l’état de conscience de 1993, sont muets sur les fabuleux développements de World Wide Web, alors même que l’année 1993 est considérée aujourd’hui comme le point de non retour de ce système technique planétaire, mais ce qui est encore plus étonnant, pour Lem, dans ce rapport il n’y a pas un mot sur les biotechnologies à proprement parler.

La façon de les problématiser 

Il existe différentes manières de problématiser les biotechnologies. Que ce soit dans la presse courante ou dans les publications scientifiques sérieuses, on adopte toujours quelques attitudes rhétoriques ou schémas de pensée, par rapport à ces phénomènes de la science et de ses applications, des attitudes contradictoires, qui reviennent sous diverses formes nuancées, toujours les mêmes. J’en dénombre quatre principales. Deux attitudes « grand public » et deux autres, plus expertes. Premièrement, nous avons le refus pur et dur des biotechnologies, pour des raisons idéologiques, éthiques, voire religieuses. Je ne veux pas entrer dans ce sujet, tout le monde sait comment les choses se présentent dans cette stratégie de récusation. La deuxième attitude a tendance à les minimaliser et à les marginaliser en les remettant dans un futur lointain, ou en les croyant confinées dans des pôles scientifiques et industriels élitistes et discrets, qu’on dirait frappés d’une sorte de secret, de secret « de défense », secret quasi-militaire ou secret d’état. C’est cette attitude qui alimente les plus grands fantasmes dans ce domaine, fantasmes que maints philosophes prennent encore aujourd’hui pour appuyer leurs théories. La troisième attitude consiste au contraire à se les approprier, attitude où même sans en avoir l’expérience directe on pense les biotechnologies sous un mode accompli, comme si elles étaient déjà à leur stade de maturation, voire de résultats ultimes. On évince allégrement toutes les difficultés techniques, économiques et intellectuelles qu’elles peuvent rencontrer, et on délibère largement sur leurs effets comme si effets il y avait déjà. On peut très bien trouver des publications, parfois sérieuses, où on parle, par exemple, du clonage humain comme d’un fait tout à fait accessible, réalisable, presque courrant, publications qui posent des questions sur l’opportunité de reproduire des célébrités, reconnues pour leurs caractéristiques athlétiques et leurs capacités de séduction, sur la légitimité des armées de clones serviables, performants ou offensifs, etc. Les thérapies géniques y sont déjà acquises, alors même qu’on les sait être à l’état de balbutiement, de même qu’on a la surprise de lire des traités sur la réversibilité de l’Evolution, comme si le processus du devenir de l’espèce humaine était déjà maîtrisé dans ses moindres détails. La quatrième attitude c’est celle où on regarde les biotechnologies telles qu’elles sont à notre échelle, à l’échelle de l’épistémè de l’homme qui est informé sans être expert, l’homme qui en tant que participant actif de son temps, avec les moyens qui sont les siens, est potentiellement bénéficiaire de biotechnologies appliquées.

Banalisation des biotechnologies 

Recherches, industries qui fonctionnent avec des brevets, commercialisation, nouvelles habitudes de consommateurs, tout cela forme la sphère des biotechnologies réelles et actuelles. Quels sont les secteurs où l’imminence des biotechnologies se fait sentir le plus ? Avant tout, le domaine médical, avec les thérapies géniques, la cancérologie et les interventions réparatrices, mais tout de suite après vient le domaine des cosmétiques et des soins corporels revitalisants. C’est par ce dernier biais qu’arrive aussi une sorte de banalisation du phénomène des biotechnologies. La banalisation ne signifie pas forcement l’industrialisation de l’application de ces recherches à grande échelle. La banalisation commence avec l’intrusion discrète et souvent inaperçue des produits et des méthodes dans la sphère de la vie quotidienne. Atteindre ce point signifie, pour des générations futures, de naître avec les biotechnologies et avec l’artificialisation du vivant qui feront désormais partie intégrante de l’environnement humain.

Immortalité 

La médecine et les soins travaillant de concours apportent quelque chose qui est de l’ordre de l’accomplissement d’un mythe. Il s’agit, ne craignons pas ce mot, du mythe de l’immortalité de l’humain. Aborder cette question délicate suscite des réactions vives, parfois dramatiques, que l’on constate même dans les milieux les plus avertis, tel le milieu académique. L’immortalité, dans une première approche peut signifier tout simplement l’arrêt de l’évolution de l’espèce humaine. Si l’histoire devait s’arrêter sur une génération, si cette génération s’arrêtait progressivement de procréer, puisque elle se trouverait être tellement bien parmi ses propres membres qu’elle n’éprouvera plus de besoin d’en voir naître d’autres, cela signifierait tout simplement l’abrogation de ce merveilleux mécanisme de prospection innovante qui fut tellement bénéfique pour toutes les espèces et particulièrement pour la nôtre. Une autre conséquence serait l’émergence d’un nouveau problème existentiel de l’homme. Jusqu’à présent, et tous les philosophes s’accordent sur cette question, notre plus grand problème existentiel est notre finitude. L’éloignement du spectre de la mort, quand les principales causes de mortalité seront des accidents et des guerres, selon le fameux manifeste de 1999, Science in Warming to Intimations of Immortality du chef de Human Genome Sciences Inc. David Ignatius, ne signifie point la levée des inquiétudes psychiques ou métaphysiques de l’humain. Malgré le fait que l’Humanité, par la voie de sa réflexion philosophique et de sa sagesse populaire, comprenait que le vieillissement et la mort étaient des mécanismes d’amélioration et de pérennisation de la vie, le problème existentiel de la conscience identitaire et particulière n’en demeurerait pas moins intact. Quel sera alors notre problème fondamental dans l’hypothèse de l’immortalité ou de l’extension significative de notre durée de vie, au-delà de la durée de plusieurs générations capables d’enfanter ? Ce problème ne peut qu’être celui du vide qui se posera devant nous face à l’infini de notre propre destin. L’hypothèse pessimiste serait que les gens se trouvant dans cette situation inouïe réinventeront la mort… Ce processus pourrait prendre la forme d’une mortalité généralisée, restreignant la substance génétique en l’assignant à quelques spécimens clairsemés sur un espace autant étendu, que désert. Le sens du concept de population, concept fondateur de l’humanité, en serait changé radicalement. « Occuper », le Heideggérien wohnen, changera en « s’occuper ». Beschäftigen donnera sich beschäftigen (« occuper » versus « s’occuper »). Dans l’hypothèse optimiste, un changement ontogénétique spontané s’opérera alors chez une frange de cette dé-population triste à mourir. Un inexplicable désir naîtra, initié par l’action stochastique et non progénitrice d’un auto-accouchement des nouvelles divisions cellulaires. Cette étrange souche trans-humaine inventera une nouvelle sorte de technologie : l’évolution artificielle ontogénétique. Un nouveau mécanisme consistant en la possibilité de mutations du code génétique d’un individu de son vivant, sous l’influence de l’expérience personnelle. Cette technique dont on imagine encore mal les modalités concrètes sera en réalité un progrès définitif des technologies logiques de programmation. Elle s’appliquera à deux niveaux. Tout d’abord on verra s’ouvrir le challenge de défatiguer le cerveau qui devra assumer des périodes vitales inhabituellement longues. C’est autant la question de la régénération organique que la question de l’extension de l’avidité du cerveau par rapport à la quantité des informations entrantes et traitées. Vaste programme de déplacement de ce qu’on appelait la gnose, au-delà du cycle naissance / mort, individuel, collectif et même générationnel, qui jusqu’à présent constituait la référence et le cadre ultime de toute philosophie. Mais ensuite elle s’emploiera à faire évoluer la totalité du substrat tissulaire de l’individu selon une autopoïèse expérientielle entièrement ouverte à l’infini et à l’imprévisible. La nouvelle race de créateurs de cette programmation inédite quittera progressivement les laboratoires scientifiques. Ainsi, seuls les poètes et les artistes se lanceront dans l’immortalité la tête la première, comme ils l’ont fait jusqu’à présent, en adoptant gaiement des postures suicidaires qui ont tant de fois accompagné les agissements créatifs et esthétiques de l’humain pendant sa période mortelle. C’est à cette question qu’il va falloir in fine confronter la puissance intellectuelle de nos philosophes, dans la nouvelle période de l’Humanité qui nous attend à l’issue des développements des biotechnologies.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Marcin Sobieszczanski

Après des études en linguistique à Lodz (Pologne) et à Paris 7, Marcin Sobieszczanski présente un DEA en épistémologie des modèles à l'EHESS de Paris. En 1990, il co-fonde l'association Æsthetica-Nova dont il dirige la revue. En 1999 il soutient une thèse en art, sciences et technologies des arts, à Paris 8. Marcin Sobieszczanski a enseigné à l'Université Catholique de l'Ouest à Angers, à l'Université de Rouen, au Doctorat d'art et de pratique des arts à l'Université de Québec à Montréal et à l'Université de Sorbonne Nouvelle Paris 3. Il travaille actuellement au Département Sciences de la Communication à l'Université de Nice Sophia-Antipolis.

2004, Spatialisation en art et sciences humaines, (dir. de l'ouvrage collectif, en coll. avec Céline Lacroix), Bruxelles, Peters, collection Plaine marge.

2000, Éléments d'esthétique cognitiviste, Paris, L'Harmattan, collection Ouverture philosophique.

2000, Les artistes et la perception, Entretiens avec Z. Dlubak, J. Bury, E. Riveiro et B. Caillaud, Paris, L'Harmattan, collection L'art en bref.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).