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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Métamorphoses textiles, structures pneumatiques et architectures du vide dans la recherche et création de mode contemporaine. Comment la technologie révolutionne-t-elle le vêtement? L'exemple des créations de Ying Gao

Carole Rinaldi

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S’adapter au monde contemporain, s’inscrire en rupture et en continuité avec le passé, dessiner les formes de la création de demain, tels sont les enjeux de l’art actuel et de la création de mode. La mode ne se « démode » pas, elle est l’objet de permanentes réappropriations et réinterprétations. Les recherches innovantes dans le domaine du vêtement « technologique » et « communicant » nous conduisent vers une nouvelle garde-robe à travers la multitude de recherches en cours de développement sur le confort, la sécurité, la communication, l’écologie et l’esthétique. L’utilisation de matériaux « intelligents » et de technologies de pointe permet ainsi de redessiner l’apparence de nos vêtements, leur fonctionnalité et leur structure.

Nous découvrirons la nature de certaines de ces mutations dans la création de mode, à travers les vêtements pneumatiques, artistiques et mutants de Ying Gao, styliste et chercheuse dans le domaine du vêtement technologique contemporain et professeure à l’École de Mode de l’UQAM.

Origamis technologiques 

La série de robes créée par Ying Gao sous le nom de « Walking city » (2006) évoque l’hypersensibilité du vêtement technologique. Ces robes sont dotéesen effet de micro capteurscachésdans le tissu qui, en capturant les sons et les mouvements émis par le spectateur, y réagissent en manifestant un gonflement de leur structure. Ces éclosions textiles technologiques, et cet épanouissement volumétrique du tissu qui respire en rythme en se gonflant d’air, se manifestent dans la forme précise et délicate de l’origami de tissu (le terme japonais « origami » vient d’« oru » plier et de kami, papier).  Doit-on voir dans ces respirations structurales de la matière une manifestation de l’organique et du vivant? C’est davantage la possibilité de créer une architecture pneumatique dynamique qui s’exprime dans ce travail qui en appelle d’abord à la technique ancestrale du pliage, le pli ayant traversé toute l’histoire de la mode (comme celle de l’art).

Certains créateurs tel Issey Miyake ont fait du pli le centre de gravité de leur travail. La créatrice milanaise Nanni Strada a, quant à elle, inventé des vêtements aux plis fonctionnels qui permettent de ranger ses habits sans faire de faux plis, comme les robes « Pli Pla » (1993) destinées à un individu nomade au vestiaire « flexible » 1. « Pli Pla » se replie en effet en suivant la découpe des panneaux de tissu cousus dans la longueur. Pour Ying Gao, le pli est un moyen d’insuffler de l’air et de créer un rythme et un mouvement dans la coupe traditionnelle de la robe. L’ordre de communication habituel entre un objet statique et la contemplation passive de cet objet est renversé grâce à l’action du spectateur et à l’interactivité de la robe qui pilote ses propres métamorphoses. À travers ces mutations, la robe devient le support d’un message et d’un langage inédits : c’est en cela qu’elle devient « communicante ». Les termes vêtement « communicant », « wearable computer » et « cyber vêtement » sont utilisés pour définir ces vêtements chargés de « microélectronique » dans leur structure, au travers d’écrans tactiles, de microphones et de haut-parleurs miniatures, mais aussi de systèmes GPS, qui sont autant d’appareils de surveillance et d’écoute du corps. Si la recherche militaire a inspiré ces innovations, le secteur médical est lui aussi concerné avec ces vêtements capables de surveiller la température corporelle ou le rythme cardiaque.

Ying Gao, Walking city, 2006

Dans « Walkingcity » 2 l’air devient le matériau de construction d’une œuvre exceptionnelle. La problématique pneumatique apparaît notamment dans l’art moderne d’avant-garde en 1919 avec le ready-made de Marcel Duchamp « Air de Paris », une ampoule pharmaceutique vidée de son contenu qui contenait l’air de Paris. Cette ironie dada manifeste déjà la problématique de l’air contenu dans un objet, mais l’immatérialité de l’air et la représentation de l’invisible et les valeurs spirituelles qu’ils incarnent s’illustreront particulièrement dans le travail conceptuel d’Yves Klein. L’air et le vide véhiculent l’idée de l’infini et sont mis en scène dans plusieurs œuvres comme le lâcher de mille et un ballon dans le ciel de Paris en 1957, la vente des « zones de sensibilité picturale immatérielle » en 1959, à travers l’errance des spectateurs dans l’exposition d’une galerie vide en 1958, ou encore dans la photographie de la performance de l’artiste « Saut dans le vide » réalisée à Fontenay-aux-Roses en octobre 1960.

Ying Gao, Walking city, 2006

Dans ces mêmes années, le thème de l’air traverse également le design et l’architecture avec l’apparition de multiples créations de structures gonflables dans l’habitat et le mobilier. Mobiliers gonflables et architectures pneumatiques deviennent l’expression d’un rapport nouveau au monde, fondé sur la transparence, le confort et la fonctionnalité. Les lits gonflables de Ronald Cecil Sportes (1967), les fauteuils et poufs gonflables de Quasar (1967), les « fauteuils valises » pneumatiques d’AJS Aeroland (1969) révolutionnent le design. Dans l’architecture des années 60, le collectif Archigram et de nombreux architectes réalisent des plans et des constructions pneumatiques, entre utopie et réalité, comme dans les architectures « Pneumo city » de Johanne et Gernot Nalbach, ou la «Maison pneumatique » (1967) d’Augustino Pace.

Ying Gao, Walking city, 2006

Les vêtements de Ying Gao s’inscrivent dans la continuité de ce travail architectural, notamment à travers leur titre, tel celui des robes « Walking city » précitées. Ce titre est en effet une référence aux architectures gonflables de Graham Stevens. Cet architecte est parvenu à redéfinir le lien entre l’homme et son environnement avec des œuvres monumentales proches du Land art comme « Walking on water  (Water land) » (1966) ou « Walking on air ». Le collectif Archigram représente donc le point de départ de la recherche conceptuelle de Ying Gao : aller à l’encontre du statique, faire corps avec l’environnement, tels sont les concepts promus par Archigram, également à l’oeuvre dans le travail de cette styliste.

Blanc épure 

Achromes

La blancheur de « Walking city » donne une dimension poétique à cette robe, mais la rend également impropre aux déambulations dans nos villes polluées. L’esthétique épurée du blanc libère le tissu, créant même une impression de transparence et de légèreté, comme l’air. Le blanc est aussi la couleur de la propreté, réputée antibactérienne. Dans le travail de Ying Gao, le blanc traduit à merveille la respiration de ces robes, et l’air qui les remplit. Dans l’histoire de l’art, les monochromes blancs et leur force d’attraction silencieuse se retrouvent dans les plis de « Walking city ». Il s’agit à priori de vêtements, mais très vite, ils se présentent comme des œuvres d’art au même titre que les « Achromes » de Manzoni ou le « Carré blanc sur fond blanc » de Malevitch. Il y a en effet un lien entre le travail de cette styliste et les œuvres monochromes de ces peintres dans le rapport à la construction d’un espace en relief, et l’on peut voir dans les espaces blancs des toiles de Malevitch ou de Manzoni la naissance d’un volume, de la même manière que le volume s’exprime ici comme une architecture à travers le gonflement d’origamis de tissu. On en vient d’ailleurs à oublier qu’on est en présence d’un vêtement, car il perd ses caractéristiques fonctionnelles habituelles.

L’art du pli et de la mise en volume dans le tableau monochrome blanc

C’est d’ailleurs tout l’objet du travail conceptuel de Ying Gao que de chercher à redéfinir le vêtement et ses fonctionnalités, en repensant sa forme dans une épure et une complexité de structure exceptionnelles.

Vêtements mutants pour des accidents de parcours  

Ying Gao, Accident de parcours, 2006

Si Graham Stevens voulait dénoncer une conception statique de l’architecture et de l’environnement, les vêtements de Ying Gao intitulés « Accidents de parcours » évoquent ce lien avec l’environnement à travers la problématique de la ville. Se perdre dans une ville métamorphosée, ici, Pékin, la ville natale de Ying Gao, inspire à la créatrice un travail sur la déconstruction des patrons de ses vêtements. Égarée dans des voies sans issue autrefois parcourues dans son enfance, elle confronte ses souvenirs face à un environnement cassé en vue de la reconstruction et de la modernisation de la ville pour l’accueil des Jeux olympiques; et cette mémoire abîmée par d’importantes modifications architecturales donne lieu à la création de vêtements « importables ». Les chemins tortueux réapparaissent alors dans le vêtement tricoté (car ici, il s’agit de tricots pour plus de souplesse) avec des ouvertures bouchées, tronquées, à travers la multiplication des cols pour une vision à 360 °, la tête emprisonnée dans une cagoule sur le mode « où suis-je? » Ces vêtements déboussolés et désaxés, difformes et mutants, nous rappellent ceux portés par les corps monstrueux des personnages photographiés par l’artiste contemporain Erwin Wurm, personnages inhumains, difformes et couverts de protubérances. Ils deviennent des « sculptures », au travers des corps repliés, contorsionnés et compressés dans un seul pull. Mais, dans ses « Accidents de parcours », Ying Gao n’exprime pas de volonté consciente et maîtrisée de transformer le corps en sculpture en créant des monstres, elle retranscrit plutôt dans des formes complexes, qui refusent le corps, la mémoire d’un rapport faussé à l’espace.

Ying Gao, Accident de parcours, 2006

En créant des vêtements « importables », Ying Gao s’inscrit en totale rupture avec la recherche et développement actuels dans le domaine du textile, qui confère à nos vêtements contemporains des propriétés innovantes avec l’utilisation de « microcapsules », chargées d’agir sur le corps à travers la maille du tissu. Il ne s’agit pas ici de protéger, de nourrir et de soigner le corps, mais de montrer à travers le vêtement un corps et une âme torturés de « ne faire plus corps avec » la ville et la mémoire des lieux éprouvés.

D’autres stylistes travaillent sur le rapport entre le vêtement et son environnement, et parviennent à des expérimentations de l’ordre de la performance artistique. Hussein Chalayan, en enterrant une robe pendant six mois dans un jardin à découvert les motifs de la rouille sur sa surface — « Robe rouillée », printemps été 1995. La nature a ainsi créé, à sa place, un motif original et aléatoire.

Cardigan carapace 

Cardigan météorologue (2005)

La problématique environnementale dans le travail de Ying Gao en appelle aussi aux variations météorologiques enregistrées dans une période et dans un lieu donné, à travers le vêtement « Cardigan météorologue » (2005), lourd et couvert de couches de tissus, qui prend des allures de gilet pare-balle (même s’il n’est pas fait de kevlar – fibre très résistante –, car il est constitué de superpositions d’entoilages).Cette armure carapace est réalisée à partir de données numériques issues des variations de la température de Montréal. Rigide et lourd, ce cardigan renvoie ici encore à la dimension urbanistique des créations de cette styliste, qui travaille sur les modifications du vêtement en rapport avec un environnement, ici météorologique. D’autres créatrices contemporaines comme Élisabeth de Senneville se sont intéressées à la manifestation des variations météorologiques dans l’habillement en créant des « vêtements baromètres » qui changent de couleur en fonction du temps qu’il fait. Mais ici, le vêtement est devenu totalement inconfortable, car les matières textiles superposées deviennent des matériaux de construction, au même titre que le béton pour l’architecture.

Les multicouches de ce « Cardigan météorologue » au poids insupportable se situentà l’opposé des travaux récents de Ying Gao qui s’orientent vers l’allègement de la structure, la légèreté aérienne et la disparition progressive du vêtement.

Sortir de l’indifférence 

Ying Gao, Indice de l’indifférence, 2006

Un autre élément du répertoire de Ying Gao concerne la question de l’environnement social. Elle s’est ainsi intéressée à l’absence d’opinion dans les sondages interactifs pour créer une série de chemises nommées « Indice de l’indifférence » (2006). Ces chemises sont réalisées à partir de données numériques compilées dans un tableau, afin de créer une œuvre qui trouve son modèle dans l’univers des mathématiques. La réponse « sans opinion » obtenue par le biais des sondages interactifs porte la trace d’une présence anonyme sur le réseau, d’un questionnement resté sans réponse. Le neutre fonctionne ici comme un indice de l’appartenance du vêtement à une société de l’indifférence et transforme celui-ci, paradoxalement, en objet d’art singulier. Ces chemises, créées de manière aléatoire, aboutissent à des résultats improbables, accidentels et en cela même esthétiquement étonnants : manches trop longues, largeur de la taille inaccoutumée, etc. Le formatage des esprits et leur neutralisation dans des échanges standardisés concourent à la création d’objets originaux.

Esthétique de la disparition 

Ying Gao, « Absence », 2007

Dans ses œuvres vestimentaires récentes, Ying Gao abandonne peu à peu le corps. Omniprésent dans l’art contemporain, le corps qui soutient les vêtements, ce corps image dans l’image de mode, sublime dans le défilé de haute couture, disparaît peu à peu. La créatrice parvient ainsi, dans la continuité de ses travaux pneumatiques précédents, à faire le vide de toute corporéité en exposant une série de chemises à la structure squelettique nommée « Absence ». Ces chemises inspirées par la forme classique de la chemise d’homme sont ici réduites à un principe minimal. Sans poids, évidées, elles flottent dans l’air, en apesanteur sur un cintre, comme réduites à néant, en suspens et en lévitation; refusant de faire corps avec un quelconque mannequin de bois, et plus encore avec un mannequin vivant. Déliaison d’avec le corps qui nous relie au monde dans une pure contemplation esthétique.

 

NOTE(S)

1 Mutation/Mode 1960 – 2000, Musée Galliera, extrait de « La Marche de la technologie, la poésie de la création », « Plier », p.79

2 Voir les vidéos de « Walking City » n° 1, 2 et 3 sur le blog de Ying Gao : http://cavaaller.blogspot.com/

Carole Rinaldi réalise actuellement un Doctorat sur l’art et la mode, plus particulièrement sur le sujet « Le vêtement technologique, analyse de l'invention d'un objet industriel et artistique » dirigé par Pierre MUSSO (Université de Rennes) en codirection avec Louise POISSANT de l’UQAM. Titulaire d’un Master recherche en Théorie et pratique des arts sur la question du monochrome et du sublime (Université de Provence, Aix-en-Provence, 2005) et d’un Master en Sciences de l’Information et de la Communication sur la notion de scandale dans l’art (Université de Nice, 2004), elle participe à l’organisation de colloques sur les thèmes « Art, entreprises et technologies » (2005) et des « Technologies numériques dans l’espace de la danse » (Monaco Dance Forum, 2004). En parallèle à sa recherche, elle exerce une activité de journaliste et de critique dans le domaine de l’art contemporain et de la mode.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).