archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Note de lecture de l'ouvrage de Pierre Musso Critique des réseaux

Frederique Entrialgo

section cybertheorie

Note de lecture de l'ouvrage de Pierre Musso Critique des réseaux (PUF, 2003), rédigée dans un cadre de réflexion qui interroge la notion dans l'art. Dans ce contexte, quatre grands thèmes ont été retenus : éléments de définition, la relation corps-réseau, l'ambivalence comme valeur d'usage, symbolicité et le réseau comme objet de représentation.

Introduction 

Critique des réseaux est un ouvrage à la perspective double qui éclaire un point de vue critique, celui du constat d'une « catastrophe du sens » dont la notion contemporaine de réseau ferait état, par une analyse historique dont découle l'argument de l'auteur selon lequel la pensée actuelle du réseau ne repose que sur le recyclage d'idées anciennes, et sur la dégradation du concept de réseau forgé par Saint-Simon au XIXe siècle. Au delà du positionnement critique de l'auteur vis-à-vis de la pensée contemporaine du réseau, cet ouvrage permet d'éclairer, voire d'expliquer, le flou sémantique auquel se heurte toute tentative d'analyse de la notion, de ses effets, de ses applications, de ses mises en scène.

La lecture de cet ouvrage inaugure pour moi un travail de recherche sur la notion de réseau dans l'art, pour lequel ce même constat d'une nécessité impérieuse de préciser le sens de cette notion s'est posé, et qui trouve là un écho dont l'articulation ouvre des pistes de réflexion à mener dans ce sens. L'inventaire des éléments qui pourraient venir ainsi préciser la notion de réseau, ainsi que leur ancrage historique, est donc l'un des premiers résultats obtenus de cette lecture. Trois autres matériaux, désignés comme des invariants tout au long du déroulement de l'histoire de la pensée des réseaux, ont également retenu mon attention dans le cadre du contexte précis d'une analyse de la notion de réseau au sein du champ artistique. La relation étroite, tout d'abord, entretenue entre corps et réseau apparaît comme essentielle en regard du rapport étrange, étranger même, que le corps entretient vis-à-vis du réseau, de ses interfaces, et de son interprétation fictive connue sous le terme de cyberespace. Le corps, dans sa totalité, y est le plus souvent considéré comme une figure inopérante, soit par l'inutilité constatée d'une partie de ses sens (à moins d'adjoindre des prothèses aux organes qui les génèrent), soit par l'absurdité même de sa matérialité impropre à voyager dans un univers dématérialisé. En regard de l'importance des pratiques artistiques qui recherchent des formes d'implication du corps au sein de ces univers, et même si le contenu de l'ouvrage à ce sujet n'est pas précisément explicite quant à cette problématique, le paradoxe qui se forme entre le lien originel du réseau au corps et leur apparente imperméabilité contemporaine rend digne d'intérêt une synthèse de l'histoire de cette relation. Un deuxième élément est celui de l'ambiguïté, de l'ambivalence de la figure du réseau, qui n'a cessé de s'affirmer et de se confirmer depuis les origines de la pensée du réseau jusqu'à ses formes actuelles. Cette construction historique autour de la notion d'ambivalence apparaît en effet comme particulièrement éclairante quant aux dialectiques paradoxales qui contribuent aujourd'hui à caractériser les réseaux numériques. Invariablement, les deux faces opposées d'un même sujet s'y confondent et transgressent leurs propres frontières. Ainsi, sont mises à mal et posent questions par exemple les notions d'espace intime et d'espace public, de sédentarité et de nomadisme, de liberté et de surveillance, d'intériorité et d'extériorité, de rupture et de continuité, d'unité et de globalité.

L'objet de la dernière partie fait suite à la présence dans le texte du terme de « plasticité » qui qualifie parfois le réseau et qui laisse entrevoir un potentiel formel fécond liéà un imaginaire prolifique. Le réseau y est donné comme une figure essentiellement graphique, dotée d'un pouvoir visuel constant et prononcé dans l'expression de sa propre structure, dans la représentation du monde ou d'idées dont il devient le symbole.

Éléments de définition 

Un certain nombre de caractéristiques permettant de qualifier le réseau ont été dénombrées. Elles relèvent à la fois de sa structure ou de ses effets sans qu'il ne soit vraiment possible de les distinguer de ce point de vue. Cette impossibilité révèle le tout premier élément de définition qui constitue le réseau comme une figure « biface » au sein de laquelle s'imbriquent le réseau compris en tant qu'infrastructure technique ou concept et en tant qu'élément naturel ou artificiel. Cette caractéristique est également l'une des ambiguïtés fondatrices du réseau. Flux/circulation, interconnexion généralisée à l'échelle planétaire, modification du rapport au territoire et au temps, autorégulation, non-linéarité ou tabularité, « réseau de réseaux », valeur utopique : les critères relevés correspondent tous à une conception contemporaine du réseau et se dotent d'une profondeur historique par le récit et l'analyse de leur formation.

Les notions de flux et de circulation qui impliquent un mouvement continu, dont l'interruption signifie un dysfonctionnement, trouvent leur origine dans l'observation du corps humain depuis la médecine antique (Hippocrate puis Galien) jusqu'à la première cybernétique qui vulgarise l'identification du réseau de télécommunication au système nerveux, en passant la théorie de la circulation sanguine de William Harvey. Le réseau est observé dans le corps comme une structure visible ou invisible qui assure la circulation des fluides vitaux, relie entre eux les organes et établit la communication entre l'extérieur et l'intérieur du corps.

Avec les théories biologiques du vitalisme, de Lamarck (p.120-123), et l'apparition des machines de Watt et de Jacquard (p.135-139), le réseau devient le lieu au sein duquel circulation et connexion font advenir l'idée d'autorégulation, le moyen à partir duquel corps et machines se dotent d'une certaine forme d'autonomie organisationnelle. Transposées dans le champ du politique et du social, les fonctions de régulation ou de surveillance peuvent alors trouver leur sens ailleurs que dans une structure centralisée.

Relayée aujourd'hui par des auteurs comme Manuel Castells, la figure du réseau en tant que moteur de l'utopie sociale s'est clairement instituée au XIXe siècle avec Saint-Simon pour qui le réseau « vaut mise en mouvement de l'histoire » (p.189). Symbole d'une « l'association universelle », il est un concept qui assure le passage d'une sociétéà une autre et un outil matériel et industriel de transformation sociale. Selon Pierre Musso, cette valeur utopique du réseau se prolonge aujourd'hui dans ce qu'il nomme, de façon dépréciative, la « rétiologie » (une « utopie technologique » des réseaux), issue de la dégradation du concept saint-simonien par une fétichisation et une réification des réseaux (p.234). Or, les pratiques artistiques liées aux réseaux, si elles servent parfois une vision idéologique, adoptent pour beaucoup un positionnement critique vis-à-vis de cette vision et sont un lieu de remise en question de l'instrumentalisme technologique dénoncé par Pierre Musso.

La modification du rapport au territoire et au temps constitue aujourd'hui l'un des effets les plus évidents des réseaux numériques. Cet effet ainsi que le déploiement des réseaux à l'échelle planétaire, avait été présumé et quasi planifié par les saint-simoniens dans leur politique d'aménagement du territoire perçu et fabriqué comme un entrelacs de réseaux techniques (électricité, chemin de fer, télégraphe, fleuves et canaux) (p.218).

La notion de « réseau de réseaux », aujourd'hui consacrée par Internet en référence à la genèse de sa formation et les sciences sociales (p.299 et 309), se fait donc l'écho d'un concept énoncé au cours du XVIIe siècle par Leibniz (p.79) et dont l'origine remonte à l'observation du corps humain par la médecine galénique (p.61-66). Cette vision du modèle organique est transposée dans le champ du social par le saint-simonien Michel Chevalier pour qui « la traduction opérationnelle d'un “système général de communication” est obtenue par la combinaison de plusieurs réseaux artificiels. Un système est donc défini comme un réseau de réseaux, sur le modèle organique ». (p.21)

La relation corps-réseau 

Pierre Musso aborde la relation corps-réseau comme un objet fondateur du développement et de la pensée des réseaux. L'ouvrage est littéralement rythmé par les influences réciproques, les articulations successives du corps et des réseaux qui témoignent de l'élasticité d'une relation dont les deux parties se confondent, s'éloignent ou se rapprochent, dans un jeu d'assimilation, de métaphore ou d'analogie, depuis l'antiquité jusqu'à l'époque contemporaine.

Le réseau initie cette relation dans ses formes les plus primitives. Dans son sens étymologique désignant les rets ou toute forme de maillage, il est identifié au tissu qui enveloppe le corps. Dans la médecine antique, le réseau devient non seulement un support de formalisation à l'observation du corps (des « tissus » sont à leur tour observé dans le corps humain), mais encore comme une structure invisible permettant d'expliquer les manifestations visibles du corps humain (p.54). Plus tard, Galien inaugure la métaphore réseau/cerveau par l'observation du « plexus réticulé » relié aux autres organes du corps par ce qu'il nomme un « rete mirabilis », un merveilleux réseau. (p.61-67)

Au XVIIesiècle, le couple corps-réseau s'enrichit d'un élément supplémentaire : la machine. Réseau-corps, réseau-machine et corps-machine constituent à partir de ce moment un tryptique dont les formes ne cessent de s'actualiser encore aujourd'hui. Les théories de la médecine antique sont prolongées par celles de la circulation sanguine de William Harvey (1628) qui énonce le principe fondamental du mouvement circulaire adopté par le sang à l'intérieur du corps (p.72). Descartes établit alors son « modèle technologique du corps » (p. 70-79) pour lequel se combinent deux visions du réseau. La première est artisanale, issue de la conception antique du cerveau, et renvoie aux techniques et aux images du tissage, la deuxième est machinique, et correspond aux développements industriels de cette époque, liés à la machine hydraulique. Le réseau sert de modèle commun, à la fois technique et métaphorique, à l'élaboration de la machine d'une part et à l'observation et à la compréhension des mécanismes vivants d'autre part.

Au XVIIIe siècle, les théories biologiques de J.-B. Lamarck introduisent une rupture dans cette assimilation du corps à la machine par leur identification commune au réseau. Le réseau est caractérisé par Lamarck selon deux critères : ambivalence (« il est à la fois un lien qui unit et un corps intermédiaire qui sépare » (p.122) et faculté d'auto-organisation. C'est cette dernière notion qui marque un temps d'arrêt dans l'identification du corps à la machine. Sous l'action des réseaux qui le constituent, le corps n'est plus vraiment considéré comme une machine, mais comme une « masse matérielle qui s'organise progressivement par l'interaction des fluides et des contenants. » (p. 122). La structure réseau est donc assimilée à une fonction vitale. Il est considéré comme porteur d'une force interne à l'organisme (et non plus externe comme pour la machine) susceptible d'assurer son autoreproduction et son autorégulation.

Au sein de la métaphore corporelle, le cerveau a toujours été l'organe privilégié du processus d'identification corps-réseau. Initiée dans l'antiquité par un jeu de similitude formelle, elle se poursuit et se complexifie au cours du XXe siècle dans un mouvement réciproque de correspondance fonctionnelle. Dans un premier temps, le cerveau et l'image du « système nerveux » sont utilisés par les ingénieurs et les industriels des télécommunications et de l'informatique pour donner corps au réseau. La cybernétique, notamment, fonde ses recherches sur l'analogie réseau-cerveau et conçoit la pensée comme le résultat du fonctionnement en réseau des neurones (p.279). L'invention de la machine informatique annonce le retour de l'analogie corps-machine énoncée au XVIIe siècle (p.283-289). Sa complexité est telle qu'elle inverse le mouvement de la comparaison, si le cerveau a servi de modèle pour la mise au point des machines informatiques, celles-ci deviennent à leur tour un modèle pour l'analyse du fonctionnement cérébral. Dans la cybernétique de Norbert Wiener, la fusion est complète. L'organisme-réseau (ou « homme communicant ») et machine-réseau sont connectés au sein d'un même univers sans qu'il ne soit possible de distinguer clairement les « genres de transmission » auxquels ils participent respectivement (p.282).

Directement issue de cette tendance, la critique de la pensée contemporaine de l'organisme-réseau décrite par Pierre Musso met en évidence une intensification du processus d'assimilation corps-machine dans lequel chacun emprunte les aptitudes de l'autre (p. 329-340). Les « cerveaux planétaires » (Joël de Rosnay), « intelligence collective » (Pierre Lévy) ou « intelligence des réseaux » (Derrick de Kerkchove), produits de tous les cerveaux individuels connectés par le réseau mondial, confèrent à la machine-réseau une forme d'autonomie, alors que s'invente une forme nouvelle de corporalité. L'ancienne figure du corps-réseau matériel, considérée par les « rétiologues » comme un obstacle au sein du cyberespace, se dédouble d'un corps immatériel, fluidifié par sa propre numérisation, apte à voyager sur le réseau.

L'ambivalence comme « valeur d'usage » 

« Aspect biface », « ambiguïté », « effet contradictoire », « mélange des contraires », Pierre Musso multiplie les expressions qui qualifient ce qu'il identifie comme une spécificité essentielle du réseau : l'ambivalence. Sa faculté d'être à la fois le tout et les parties du tout est ce qui conditionne une grande part des fonctionnalités, des représentations et du concept de réseau. Cette propriété lui permet d'être défini avant tout comme une substance intermédiaire, qui sépare et relie tout à la fois, et par extension, comme un opérateur privilégié du passage d'un état à un autre, comme l'outil privilégié du dépassement de la contradiction. Pierre Musso insiste tout particulièrement sur cet aspect de l'ambivalence du réseau et en retrace l'histoire de sa mise en œuvre en tant qu'outil de régulation du social.

Là encore, ce qui apparaît comme un trait dominant des effets du réseau contemporain, se puise dans l'antiquité, dès l'époque pendant laquelle de forgent les fondements de la notion. Dans la mythologie, le foyer, depuis lequel Hestia tend ses fils vers les autres dieux, est le lieu symbolique qui relie les forces opposées de l'immobile et le mouvement (p.43-44). De même, la « Mètis » est un concept philosophique, une vision du monde caractéristique de l'Antiquité, construite à partir de l'expression métaphorique du tissage. Elle peut se définir comme une intelligence du fluide, de l'instable, du changement perpétuel basée sur un jeu d'aller et retour entre des pôles opposés, une capacitéà exercer son action dans une situation ambiguë et mouvante où deux forces antagonistes s'affrontent et peuvent dominer tour à tour (p.55-61). Platon inaugure la pensée politique du réseau inscrite dans cette ambivalence fonctionnelle du réseau révélée par ses formes et ses usages les plus précoces : « le réseau est toujours fondé sur une ambivalence fonctionnelle, comme le mouvement d'entrecroisement des fils qui l'engendre (...), du point de vue de cet usage, le filet-réseau retient et laisse passer (...) sa valeur d'usage est dans son ambivalence, sa substance est dans cet effet contradictoire qui consiste à“attraper vivant” : retenir et laisser passer. » (p. 39) Le filet et le tissage, chez Platon, servent en effet de modèles de régulation pour penser le gouvernement. Le roi est assimilé au tisserand, celui qui entrecroise des fils de différente nature, qui compose avec les contraires pour mieux les marier.

Au XVIIIe siècle, les conceptions biologiques du vitalisme (p.110-120) pour lesquelles l'ensemble du corps est observé comme un réseau de réseaux, internes (flux sanguin) externe (tissu-peau) et intermédiaire (communication entre l'intérieur et l'extérieur du corps, entre le corps et son environnement), sont synthétisées par Lamarck dans la figure de l'ambivalence où le réseau est pour les organes à la fois « un lien qui unit et un corps intermédiaire qui sépare » (p.121). Diderot s'empare de cette perception renouvelée du réseau pour déplacer la notion vers le champ politique et social grâce à l'analogie corps humain/corps social et instaure avec sa vision « biopolitique » du corps social, ainsi que la nomme Pierre Musso, la fonction d'opérateur du passage conférée depuis lors au réseau. Il oppose le centre du réseau (qui correspond au despotisme, à la surveillance et à la mémoire) et sa périphérie (qui correspond à la communication et à l'anarchie). Diderot désigne par la métaphore comparée du réseau les deux grandes figures modernes du contrôle social : la surveillance centralisée qui s'oppose à la circulation permanente des flux. Pour lui, la force de la figure du réseau est dans sa capacité à passer ou à faire passer d'un modèle à l'autre de contrôle social, à permettre la transition entre deux types de politique, autrement dit, à rendre possible le changement social. (p.123-132).

Une grande partie de l'ouvrage est consacrée à Claude Henri de Saint-Simon, qui au début du XIXe siècle, va consacrer le réseau dans sa fonction de transformation sociale et politique et lui donner sa coloration utopique (p.150-196). Dès 1803, Saint-Simon conceptualise la notion de réseau pour en faire l'instrument de réalisation de l'utopie sociale. Il reprend et prolonge les théories biologiques de Lamarck sur l'« organisme-réseau » et postule que l'organisme est un réseau pris dans l'entrelacs d'une infinité de réseaux qui l'entourent. L'ambivalence de la notion de réseau ainsi que sa facultéà assurer le passage d'un état à un autre se perçoit dans la théorie saint-simonienne dans l'interprétation de la philosophie hégélienne selon laquelle la contradiction est considérée comme l'essence de tout phénomène. Pour Saint-Simon, cette contradiction, qui peut se résumer à celle des fluides et des solides, peut être réduite si on les réunit dans une totalité. L'instrument de cette réunion serait la connexion. Le réseau serait donc ce qui assure la médiation entre la contradiction élémentaire et la totalité. De ces réflexions émane ce que Pierre Musso nomme la « conceptualisation du réseau », résultat de l'épistémologie des réseaux forgée par Saint-Simon. À partir de la question qui consiste à se demander comment faire advenir le nouveau système social que la Révolution Française porte en elle, Saint-Simon applique la notion de réseau à la société, présente et future, sous trois variantes différentes dont celle du « réseau-concept » défini en tant que modèle pensée qui permet de passer d'un état à un autre. Dans ce contexte, le réseau comme paradigme social est un état temporaire, il correspond au temps du passage, parce qu'il correspond justement parfaitement à cette idée d'être intermédiaire, outil privilégié pour créer et aménager la transition. De même, pour Michel Chevalier, et conformément à la logique saint-simonienne selon laquelle le dépassement de la contradiction s'obtient par l'intervention du réseau, le « dualisme » entre Orient et Occident se résoudrait par la mise en place d'une infrastructure réticulaire qui envelopperait les territoires concernés dans une vaste sphère de communication (p.200-203).

Proudhon, dans le milieu du XIXe siècle, donne à la notion d'ambivalence un sens moderne qui résonne encore aujourd'hui dans les discours émis à propos des réseaux numériques. Pour lui, réseau technique et société se définissent réciproquement par la similitude de leurs structures, autrement dit le choix d'un système d'infrastructure technique en réseau détermine également un choix de système social. Il oppose donc deux types de réseaux : le réseau en étoile (artificiel, symbole du pouvoir centralisé) et le réseau en échiquier (naturel, symbole d'un système égalitaire). S'élaborent alors sous son influence les premières critiques des représentations sociales ambivalentes du réseau technique : malédiction, symbole de puissance contre bénédiction, symbole de l'égalité, que l'on retrouve aujourd'hui dans la littérature consacrée à Internet (p. 225-232).

La « rétiologie » contemporaine est donnée par Pierre Musso comme étant le lieu où s'actualise la figure du « réseau-passage » initié dans l'antiquité — le réseau y est plus que jamais perçu comme la promesse du renouveau social — avec pour médiateur principal l'auteur Manuel Castells et son ouvrage La société en réseaux. Les formes du passage s'y dessinent à leur tour sous l'emprise de l'ambivalence par les traits à la fois disjoints et entremêlés du « réseau-pont » où le passage s'inscrit du passé vers le futur selon un schéma linéaire, et du « réseau-flux » où le passage s'inscrit en revanche dans le présent, par la connexion et l'immersion dans une société fluide et en mouvement perpétuel (p.350-358).

Si l'ambivalence du réseau est abordée dans l'ouvrage de Pierre Musso dans sa réalisation en tant que paradigme social, elle renvoie néanmoins à la série d'effets contradictoires mentionnés en introduction. La mise à jour historique de l'ambivalence du réseau, référée à ses formes les plus archaïques, en révèle l'essence et leur dessine une profondeur dans un contexte contemporain qui n'en dévoile que la surface.

Plasticité/objet de représentation 

Face à l'aspect monolithique des états et des formes du réseau contemporain dont Internet et ses représentations cartographiques constituent aujourd'hui le support dominant, Pierre Musso, dans son parcours historique et analytique, ouvre le regard sur la capacité du réseau à se résoudre dans une multiplicité d'états, dans une multiplicité formelle et symbolique remarquable vis-à-vis de sa mise en œuvre artistique. Le cortège d'images, de figures symboliques, de lieux d'interprétations sans cesse mis en lumière dans l'ouvrage, anoncé et dénoncé tout à la fois comme force, mais aussi acteur et résultat de la perte de sens de la notion de réseau, forme, du point de vue de la création, un ouvroir propice à l'imaginaire et à l'expérience artistique. La « plasticité » de la notion de réseau, sa force graphique, son pouvoir symbolique, son iconographie usuelle ou merveilleuse, ses processus de formalisations mathématiques, sa mythification, sont autant de supports propices à la manipulation d'images, à la représentation, à l'interprétation.

Le terme de « plasticité » (p.180) employé par l'auteur à propos de la capacité de la notion de réseau à se fondre dans des états différents (métaphore, concept, matrice technique) inaugure, par voie de collision lexicale, la rencontre entre art et réseau. Capable de « plasticité », le réseau peut devenir « matière ». Cette « plasticité » est telle que liée à sa capacité d'être modélisé et formalisé mathématiquement, il devient une « forme de représentation générale du monde ». Au XVIIIe siècle, des domaines aussi divers que la philosophie, la cristallographie, la cartographie, l'aménagement civil et militaire du territoire, la géologie, l'astronomie dessinent le réseau sur le monde des idées, du vivant et de l'inanimé (p.68-108).

Il apparaît d'une manière générale comme doté d'une « force graphique », historiquement issue de l'analogie entre sa forme textile et celle des tissus organiques, Pierre Musso cite à ce propos l'anthropologue Jack Goody pour qui le réseau offrirait une « raison graphique », autrement dit un procédé« essentiellement graphique » au même titre qu'un tableau (p.30). Lieu du regard et de l'observation scientifique, « le réseau “parle aux yeux” et permet de “saisir d'un coup d'oeil” le réel et sa complexité » (p.95).

L'histoire de la notion de réseau traverse également celle de ses représentations et de ses formes symboliques et ouvre le champ formel du réticulé vers un ailleurs dénué de toute connotation technonumérique. Le fil et le tissage (p.33-48), le rétiaire ou le rétiolum (p.36), le réticule optique (p.88), le cercle (p.59), le poulpe (p.56), l'horizontalité par opposition à la verticalité (p.181-196), en sont des formes d'usage et des symboles qui renvoient les formes dominantes actuelles du réseau vers d'autres sources d'imaginaire.

Sa relation à la symbolicité en tant que référent ou signifiant symbolique constitue d'une manière générale un propos récurrent de l'ouvrage. Il est symbole de continuité, d'absence de rupture dans son rapport au tissage, symbole politique de « l'association universelle » et du « nouveau christianisme » saint-simonien et par extension symbole de la société idéale, symbole du passage et du mouvement dans sa capacité à générer le flux et le changement. D'une manière générale, il ressort de l'ouvrage que cette symbolicité tire sa force de son rapport aux religieux, au sacré, au démiurgique. Depuis Galien et son « rete mirabilis », aux origines de la métaphore organistique mise en œuvre par la rationalité scientifique pour expliquer les mystères du vivant, le réseau est ce qui relie l'invisible et le visible, l'inexpliqué et le perçu, l'immatériel et le matériel, la vie et la mort. Il s'impose ainsi peu à peu dans une fonction démiurgique et endosse le rôle du sacré pour devenir, selon Pierre Musso, la figure du renouvellement divin qui « réenchante la vie quotidienne et réinterprète le monde contemporain ».

Conclusion 

Le parcours historique de la pensée du réseau qui constitue la majeure partie de l'ouvrage se clôt par le point de vue critique de Pierre Musso sur ce qu'il nomme la « rétiologie » qui projette selon lui la promesse du changement social réalisé grâce à la technique. En véritable démarche du déterminisme technologique, elle suggère que la connexion, le branchement, l'immersion dans les flux, autrement dit, la mise en oeuvre du réseau technique constitue la fin et le moyen de penser et de réaliser l'utopie sociale. Le concept et la symbolicité du réseau ne nous parviennent plus aujourd'hui que sous la forme du « dogme industriel » d'Internet, partie visible de la « prothèse invisible » que constituent les réseaux techniques appliqués à la société.

La « rétiologie » ressemble, telle que nous la présente Pierre Musso, à un monstre phagocyte autour duquel, de la production théorique et critique sur les réseaux, rien ne subsiste. Cette tendance à l'amalgame, bien qu'elle soit discutable, nous incite néanmoins à nous interroger sur la relation qui se crée entre ce que l'on nomme aujourd'hui « l'art en réseau » et la « rétiologie » par la mise en regard d'une part des stigmates "rétiologiques" révélés par ces pratiques artistiques (mise en oeuvre des aspects techniques du réseau, promesses de renouvellement artistique, affranchissement des contraintes matérielles, territoriales et institutionnelles) et d'autre part, la charge critique qui en constitue le matériau d'élaboration.

 

NOTE(S)

1. Le poulpe de Marseille : dans le cadre de RIAM 03 (Rencontres Internationales des Arts Multimedia, 28 novembre – 9 décembre 2006) s'est déroulé une intervention du collectif d'artistes APO33 intitulée Le poulpe de Marseille. Ce projet consistait à mettre en place des points de diffusion radiophonique dans différents lieux de la ville, à les interconnecter et à partir de ce matériau sonore de diffuser sur Radio Grenouille un programme aléatoire et automatisé. [http://riam.info].

2. Joël De Rosnay, L'homme symbiotique. Regards sur le troisième millénaire, Seuil, Paris, 1995; Pierre Lévy, L'intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, La Découverte, Paris, 1994; Derrick De Kerckhove, L'intelligence des réseaux, Odile Jacob, Paris, 2000.

 

haut de la page / retour à la page d'accueil /

 


 

Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).