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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Le spectacle de la faute : les sites Web de confession

Amélie Langlois Béliveau

Depuis quelques années, il est possible de trouver, sur le Web, des sites de confession. Ces sites se présentent comme un endroit où il est non seulement possible de se délester de secrets trop lourds à porter, mais également de se placer « de l’autre côté du confessionnal » et de lire les confessions des autres internautes. Les thèmes du secret et de la confession ont déjà été bien exploités en théologie et en science des religions, mais le thème précis de la confession sur le Web est resté inexploré. Il n’est donc pas encore très clair quels sont les enjeux épistémologiques de cette forme relativement nouvelle d’exposition – à la fois totalement ouverte et anonyme – de soi, de son intimité.

Je m’attarderai tout d’abord au bouleversement assez récent de la notion de subjectivité qui se vit à travers la « culture de l’écran ». Alors que l’intime, le secret étaient, jusqu’à une époque récente – certains diront jusqu’à la seconde guerre mondiale – constitutifs de la subjectivité, il semble qu’un renversement majeur de la notion de subjectivité se soit opéré en quelques décennies. Ce ne sont bien entendu pas les sites de confession Web qui sont responsables de ce changement de paradigme, mais ils en sont une illustration éloquente.

Je poursuivrai en étudiant la question de la confession en tant que telle, tant dans son sens traditionnel, religieux, que dans le nouveau sens qu’elle prend à travers ces sites Web. La principale différence entre les confessions traditionnelles et celles faites sur la Toile est que ces dernières se font sans confesseur, et donc, sans possibilité, ou sans besoin de rédemption, de rémission, de pardon ou d’absolution. La confession devient une parole jetée dans le vide, offerte à la fois à tous et à personne. Bien qu’il soit possible, dans quelques sites, de répondre aux confessions et d’instaurer un dialogue, celui-ci n’est pas rédempteur car il manque la parole d’autorité du prêtre ou du confesseur, qui seule a le pouvoir d’absolution. Toutefois, bien que le pardon ne soit pas possible, il semble que le sentiment de libération soit bel et bien présent chez les confessants Web.

J’illustrerai mon propos avec des exemples tirés de trois sites de confession : grouphug, not proud et daily confession.

1 Grouphug est un site américain créé en 2003 par Gabriel Jeffrey. Deux montréalais – Scott Huot et GW Brazier – ont lancé le site notproud en 2000 (grouphug y est fréquemment comparé) et le site dailyconfession, qui existe également depuis 2000 et qui a été créé par Greg Fox, est le plus populaire des trois (250 000 confessions, 2 millions de réponses). Dans le site grouphug, les confessions sont présentées par ordre d’arrivée. Il est possible de retrouver une confession lorsque l’on possède le numéro aléatoire qui lui a été attribué. Les deux autres sites proposent aux confessants diverses catégories dans lesquelles faire leur confession. Par exemple, notproud propose les sept péchés capitaux (ainsi que la catégorie « miscellaneous », pour ceux dont le péché croise plusieurs catégories…) et dailyconfession les divise entre les dix commandements. Les trois sites ont donné lieu à des livres, respectivement Stoned, Naked and Looking in My Neighbor’s Window : The Best Confessions from GroupHug.us (Justin, Charles & Co., Boston, 2004), Not Proud : A Smorgasbord of Shame (Simon Spotlight Entertainment, Riverside, 2005) et Coming Clean : The Best and Worst of DailyConfession.com (Andrews McMeel Publishing, Riverside, 2004).

La transparence 

La confession 

La confession Web comme mode de (re)présentation de soi  

 

NOTE(S)

1 Nous ne traiterons pas ici de confession vidéo, qui, bien que très pertinente dans le sujet qui nous occupe, élargirait trop notre corpus d’étude.

2 Pascal Bouvier, « Le secret, la transparence, la discrétion », Sémiologie du secret, Représentations du secret et de l’intime dans les arts et la littérature, Paris, Éditions Aleph, 2004, p. 53.

3 « Nouvelles technologies et subjectivité. Les frontières renversées de l’intimité » Sociologie et sociétés, vol. 35 no 2.

4 Philippe Breton, L’utopie de la communication : L’émergence de « l’homme sans intérieur », Paris, Éditions la Découverte/Essais, 1992, p. 23.

5 Philippe Breton, op. cit., p. 21, je souligne.

6 Dans Cybernétique et société, il dit : « Nous serons engloutis mais il convient que ce soit d’une manière que nous puissions dès maintenant considérer comme digne de notre grandeur ». (Cité par Philippe Breton, op. cit., p. 29)

7 Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Minuit, 1979, p. 31. Il est intéressant de noter que Lyotard utilise, pour décrire l’humain postmoderne, les mêmes expressions que Norbert Wiener – le système qui lutte contre l’entropie, les inputs et outputs – mais qu’il mentionne à peine le nom de ce dernier dans son ouvrage.

8 Cité par Breton, op. cit., p. 138.

9 Ibid., p. 34. « [the self] can never surmount its own ongoing nature, nor can it ever appease the constant tension between self-adequacy and dependency on others. Thus, in its first phase, confession never achieves stasis, never provide repose for the self. »

10 Ibid., p. 35. « Consequently, a third phase of the confession ‘bursts’ onto the scene, that of faith and hope, when a confessant finally recognizes the limits of self-expression, or confession of, and begins to trust in things not seen, as in confession that. She moves from reflexion and repentance, through prayer and entreaty, to faith proper, where she no longer lament personal flaws or begs for mercy, but places her faith in an Other. »

11 Les créateurs du site, Scott Huot et GW Brazier répondent ainsi à la question : « It's an idea we've considered before. We believe it would be well received, but would change the nature of the site. Opening up confessions to comments would take away some of the liberty that confessors presently feel. We know some element of the public would operate as spiritual snipers. It would make the site a less comfortable environment to confess in. We prefer to run a space free from judgement. » http://www.notproud.com/faq/ , site consulté le 2 mai 2006.

12 Il est toutefois important de mentionner que les internautes peuvent, sur le site de grouphug, être des « modérateurs », c’est-à-dire qu’ils lisent les confessions avant qu’elles soient affichées et décident si elles respectent ou non les règles. Si elles ne les respectent pas, ou si le modérateur décide qu’il n’aime pas la confession, il n’a qu’à choisir l’option « non » et la confession est éliminée. Est-il même nécessaire de dire que certaines confessions viennent des modérateurs eux-mêmes, qui se confessent de refuser les confessions trop longues, ou ennuyantes ?…

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

BOUVIER, Pascal. « Le secret, la transparence, la discrétion », Sémiologie du secret, Représentations du secret et de l’intime dans les arts et la littérature, Malissard, Drôme, Éditions Aleph, 2004, 140 p.

BRETON, Philippe. L’utopie de la communication : L’émergence de « l’homme sans intérieur », Paris, Éditions la Découverte/Essais, 1992, 148 p.

http://www.dailyconfession.com

http://grouphug.us

http://www.notproud.com

http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/pccs/documents/rc_pc_pccs_doc_20020228_church-internet_fr.html

LAFONTAINE, Céline. « Nouvelles technologies et subjectivité. Les frontières renversées de l’intimité » Sociologie et sociétés, vol. 35 no 2.

LYOTARD, Jean-François. La condition postmoderne, Paris, Minuit, 1979, 109 p.

SMITH, Les W. Confession in the Novel, New Jersey, Fairleigh Dickinson University Press Madison, 1996, 167 p.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).