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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Les mémoires actives de Reynald Drouhin

Carole Rinaldi

« Comment connaît-on une ville ?
Comment connaît-on sa ville ? » 1
Georges Perec

« Ne pas essayer trop vite de trouver une définition de la ville, c'est beaucoup trop gros, on a toutes les chances de se tromper. D'abord, faire l'inventaire de ce que l'on voit. Recenser ce dont l'on est sûr. » 2

De mémoire, quelques images des banlieues françaises : les rideaux en dentelle accrochés aux fenêtres avec la vue sur les autres immeubles identiques, les escaliers en béton, les espaces vert gris, les pelouses galeuses et boueuses sous le mauvais temps, le bruit des trains de banlieue très cinématographique que l'on entend la nuit dans le lointain, les tables et chaises en formica, les assiettes marron caramel transparentes, les verres ronds avec un chiffre au fond, les verres à moutarde avec des personnages de bande dessinée. Les balcons carrelés et le linge étendu sur une corde, les paraboles blanches, les salons aménagés en velours orange, les téléviseurs recouverts de petits napperons brodés, les baignoires en forme de sabot. Les soirées à discuter dans son bonnet, sa capuche et ses baskets devant les ascenseurs en panne. Les voitures abandonnées qui deviennent des nids à pigeons, les poubelles jetées par la fenêtre, les enfants débraillés qui jouent au ballon, les camionnettes blanches, les chiens dangereux sans muselière, la couleur vert épinard des portes blindées, les graffitis avec des fautes d'orthographe, les graffitis anthropomorphiques sur les murs des terrains vagues, les familles nombreuses. La vue sur le parking, la gare ou l'autoroute. Les matelas sur le balcon, les voisins qui sortent le fusil, les femmes en robe tablier à fleurs, les terrains de basket ou de football déserts, les affiches du mois précédent, les boîtes à lettre innombrables. Les émeutes, les incivilités, le verre brisé des cabines téléphoniques, les arrêts de bus détruits, les bus incendiés, les voitures carbonisées, les bandes de jeunes, les jeunes de banlieues, les mains dans les poches, dans les sacs, les fouilles dans les lycées. Les contrôles de la police, les patrouilles, les camions de pompiers. Le travail des médiateurs, des associations, des maisons de la culture. Les gymnases, les bowlings, les patinoires. Les odeurs de cuisson chez la voisine, le marché couvert, les cabas en toile, les sacs en plastique rose. Les vacances de Noël dans la cité, les vacances de printemps dans la cité, les vacances d'été dans la cité. Les rêves dans le poste de TV, les voyages sur le câble, la vue sur le seul bac à sable. La visite du Maire, la visite du Ministre, la visite du Maire à la TV, la visite du Ministre à la TV, le discours du Président. L'année précédente, l'année suivante. Le futur ?

Le travail de Reynald Drouhin sur la banlieue de Vitry-sur-Seine 3 échappe à tous ces clichés, mais il ne les renie pas non plus. Le problème des banlieues est celui de la complexité du regard que nous portons sur elle et de notre œil, tantôt bienveillant, tantôt surveillant. La banlieue, la connaît-on vraiment? Quand on y vit et quand on y a vécu. Quand on en est loin, quand on ne la voit que de loin. Le travail de Reynald Drouhin – artiste de la Courtesy Numeriscausa 4 – se focalise ici sur l'enfance et sur la mémoire, une sorte d’anamnèse de ce lieu à la fois béni et banni qu’est la cité.

« Comment connaît-on une ville ? Comment connaît-on sa ville ? Méthode : il faudrait, ou bien renoncer à parler de la ville, à parler sur la ville, ou bien s'obliger à en parler le plus simplement du monde, en parler évidemment, familièrement. Chasser toute idée préconçue. Cesser de penser en termes tout préparés, oublier ce qu'ont dit les urbanistes et les sociologues. Il y a quelque chose d'effrayant dans l'idée même de la ville ; on a l'impression que l'on ne pourra que s'accrocher à des images tragiques ou désespérées. » 5

Vues de ma fenêtre (1), 2006

En renonçant au discours des urbanistes et des sociologues, en renonçant à des images tragiques ou désespérées, Reynald Drouhin nous donne à voir des images personnelles de sa banlieue. Des angles nostalgiques de sa vie. Vues de ma fenêtre 6 est une capture de la réalité blanche qui se concentre sur différents points de vue dans des split screen de quatre images. Le cadrage sur les tours HLM de l’œuvre 1, 2, 3... 7 est une vidéo surveillance d’une cité du 94 en mode néo impressionniste, sous le soleil, sous la pluie et dans la nuit. Lorsqu'il avait 11/12 ans, Reynald Drouhin photographie ce qu'il voit de sa fenêtre. Il est dans l'innocence du regard. Vingt-cinq ans plus tard, il retourne sur les mêmes lieux et les explore de nouveau, cherchant à extraire des images satellites de son passé dans Google Earth. Qu'est ce qui a changé entre jadis et aujourd'hui ? Expérience trajective et inframince versus vision projective et surplombante.

Monolith Lego, 2007

Comme un enfant entouré par ses jouets, et non par ses jeux vidéo tel le célèbre SimTower 8, Reynald Drouhin sculpte un édifice de sa mémoire active. Avec des Lego des années 80 et des années 2000, il réalise un « monolithe de son enfance », une tour en plastique noir sans vis-à-vis ; telle une sculpture minimaliste de Carl André ou Donald Judd. Mais dans l'anonymat du matériau, Reynald Drouhin implémente de la mémoire. L'âge des Lego donne du temps à son monolithe. Il est vivant, comme l'ardoise ou le granit, même s'il est en plastique. Il est beau, léger et fascinant. Monolith Lego devient un petit monument.

Pourquoi ce travail sur l'enfance ? Sur l'habitat ? Mais sans êtres humains? Anonymat de la banlieue et marquage d’identité propre, lorsque tout se ressemble (mais que le monde devient de plus en plus dissemblable). Pékin adopte le « style international ». Tokyo, Singapour, New York, Boston, Montréal, Dubaï implantent et déploient leurs buildings. Les Twin Towers du World Trade Center seront remplacées par la Freedom Tower. Et la mémoire des jours, comment revient-elle ? Quand les tours s'écroulent sur les écrans du monde entier, à l'instar des tours explosées dans Détour 9 ? – oeuvre « appropriationniste » de l'artiste qui fait écho au 11.09.01.

Vitry en vues, (1), 2006

Vitry en vues : ready-made rectifié et imprimé, édition de cinq cents exemplaires. On attache de l'importance à des images. La carte postale, en lynacolor, Vitry en vues avec ses cinq points de vue de Vitry possède une vraie valeur pour Reynald Drouhin. Elle était conservée par sa mère quiavait marqué d’une croix au stylo sur la carte la tour et l’appartement où ils vivaient.

Vitry en vues, (ready-maderectifie?), 2006

« Les immeubles sont côte à côte les uns des autres. Ils sont alignés. Il est prévu qu'ils soient alignés, c'est une faute grave pour eux quand ils ne sont pas alignés : on dit alors qu'ils sont frappés d'alignement, cela veut dire que l'on est en droit de les démolir, afin de les reconstruire dans l'alignement des autres » 10. On voit des complexes d’immeubles, mais au centre de la carte postale, un petit coin de verdure apparaît. « Se souvenir que si l'on disait Saint Germains des Prés, c'est parce qu'il y avait des prés » 11. Où sont les prés ? Ready-made rectifié par la main de l'artiste qui n'a jamais vu cette verdure-là à Vitry-sur-Seine. Rectification du passé, mise au point personnelle en noir sur noir. Pour répondre à « l'apartheid humain » 12 des banlieues, Reynald Drouhin développe le projet de bâtir une ville numériqueen réseau sur Internet. La ville virtuelle se construit dans la continuité des banlieues standardisées. Dans le mouvement de ce que l’on pourrait définir comme une sorte de numérisation heureuse, Reynald Drouhin communique un autre regard sur la banlieue et son urbanisme répétitif en jouant sur les échelles.

Maquette du projet IP City (3), 2007

À partir de l'œuvre collective IP Monochrome 13, véritable mosaïque de monochromes des internautes du monde entier, les buildings croissent et se peuplent au rythme des connexions sur le site de Reynald Drouhin. Chaque internaute a en effet la possibilité de créer instantanément un monochrome grâce à son n° d'Internet Protocole. Alors, lorsqu’une à une, les lumières de la ville s'éteignent, le monde en réseau d’IP City s'allume et jour et nuit, nuit et jour, nourrit la matrice de l'œuvre, comme pour donner vie à « L'alignement du XXIe siècle » 14 d’Aurélie Nemours.

 

NOTE(S)

1 Georges Perec, « Espèces d’espaces », extrait de La ville , Galilée, 1974, p. 83.

2 Georges Perec, « Espèces d’espaces », op. cit., p. 83.

3 Vitry-sur-seine se situe dans le Val de Marne, en banlieue parisienne (Ile de France).

4 www.numeriscausa.com Centre d’art dédié aux arts numériques situé à Paris, Numeriscausa soutient les artistes dans la production et la diffusion de leurs œuvres en France et à l’étranger. Grâce à des expositions, du mécénat ou encore des co-productions d’œuvres et d’évènements, la Courtesy valorise l’hybridation entre les arts numériques, le design et l’architecture.

5 Georges Perec, « Espèces d’espaces », op. ci.t, p. 85.

6 http://reynald.incident.net/archive/vues-de-ma-fenetre/

7 « 1, 2, 3… » : http://reynald.incident.net/archive/1-2-3/

8 Sim Tower : The Vertical Empire est un jeu vidéo de gestion datant de 1994 dont l’objectif consiste à construire et gérer un gratte-ciel en veillant au bien-être de ses occupants (source : Wikipédia).

9 Détour est une vidéo appropriationniste qui reprend au ralenti une séquence du film Fight club de David Fincher (1999): http://reynald.incident.net/archive/detour/

10 Georges Perec, « Espèces d’espaces », extrait de La rue, éditions Galilée, 1974, p. 65.

11 Georges Perec, « Espèces d’espaces », op. cit.

12 apartheid humain est un terme de l’architecte et militant politique français Roland Castro qui a réalisé plusieurs réhabilitations de cités HLM.

13 Générez instantanément votre monochrome en cliquant sur: http://incident.net/works/ipm/ Vous faites désormais partie du catalogue ou mosaïque de monochromes engendrés par les connexions antérieures et actuelles des internautes sur le site de Reynald Drouhin. Texte complet sur IP Monochrome: http://incident.net/works/ipm/readme.html ou http://reynald.incident.net/archive/ip-monochrome/

14 L’alignement du XXIe siècle d’Aurélie Nemours : http://fr.wikipedia.org/wiki/Alignement_du_XXIe_siècle, http://www.rennes.fr/portfolioflash/portfolio.php?idGalerie=2
http://www.culture.gouv.fr/culture/dap/dap/pdf/nemours.pdf

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Carole RINALDI est critique d’art et chercheure. Elle a travaillé notamment sur le sujet Le monochrome est-il sublime ? et sur la notion de scandale dans l’art. Titulaire d’une Maîtrise en sciences de l’information et de la communication (Université de Nice, Sophia Antipolis) et d’un Master recherche en Théorie et pratique des arts (Université d’Aix-en-Provence), elle réalise actuellement un Doctorat sur le sujet Art, mode et technologies, le vêtement communicant (Université de Rennes 2 en co-direction avec l’UQAM). Elle a co-organisé deux colloques universitaires à Nice, « Les technologies numériques dans l’espace de la danse » (2004) en ouverture du Monaco Dance Forum et « Arts, entreprises et technologies » (2005).

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).