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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Image et scandale dans la photographie et la vidéo contemporaines

Pierre Ouellet

Les images existent malgré tout, comme l’écrit Georges Didi-Huberman 1. J’ajouterais quant à moi : malgré elles, malgré nous. Malgré le fait qu’on veuille qu’elles n’existent pas, parfois. Malgré le fait, aussi, qu’elles ont du mal à exister, souvent. Et pas seulement celles d’Auschwitz, d’Hiroshima, de la Kolyma. Les plus horribles, les plus terribles. Toute image, en fait. Dès lors qu’elle ne passe pas inaperçue, qu’elle « frappe » littéralement les sens et la conscience… et que cette frappe la marque en tant qu’« image » — les Grecs désignent souvent celle-ci par le terme tupos plutôt qu’eikôn : « marque imprimée par un coup », non seulement dans la matière sensible, comme l’« empreinte » ou le « sceau » ou même la « blessure » (que désigne également l’étymon du mot type), mais dans l’esprit aussi, mémoire et imagination comprises, comme toute « représentation » qui est toujours une « im-pression  », une « pression sur et dans » la substance propre à la conscience. Toute image frappe, donc… malgré tout, malgré elle, malgré nous.

Toute image, typique ou atypique, scandalise au sens fort de l’expression : elle « piège » la vue, capte, capture, viole la conscience, trouble l’esprit, nous fait émotivement monter, descendre, tomber ou nous emporter dans une sorte de lévitation ou de surcharge perceptive et affective, en changeant plus ou moins notre centre de gravité mentale, dérangeant notre équilibre ou notre stabilité psychique. Je parle par métaphores, bien sûr, pour décrire de manière hyperbolique, avec ses effets grossissants, l’événement cognitif singulier en quoi consiste ce qu’on appelle « conscience d’image », mais en me tenant au plus près du sens littéral de l’étymon du mot scandale lié depuis tout temps à celui d’image 2.

Le scandale nous frappe, nous fait faire un saut ou un sursaut, par un brusque changement de rythmes, sans doute imprévisible, qui nous « piège » et nous fait tomber : une embûche ou un obstacle sur lequel on bute puis chute, prenant ainsi une embardée ou une envolée. Bref, le scandale introduit dans le cours des choses une discontinuité ou une rupture, qui « dérange », bien sûr, change l’allure ou l’allant du monde, fait obstacle à sa belle continuité ou à son continuum, « piège » l’être, lui tend une embuscade… pour qu’on voie qu’il ne tient pas droit, debout sur son socle, mais qu’il oscille, sursaute, tombe ou s’emporte, selon une scansion si vive et brusque qu’elle empêche toute station, de l’être. Le scandale, c’est l’« achoppement », comme dit le mot grec : la « pierre d’achoppement » sur le chemin du monde ou dans le cours des choses, sinon dans le flux de la perception ou de la conscience, qui produit ce qu’on appelle un « choc » — on est heurté, blessé peut-être, on est atteint dans son intégrité. On a fait un brusque saut, on a fait une sorte de chute, on a perdu pied, pris au piège d’une autre « scansion » que celle du cours normal des choses, qui se met d’un coup à « scander », à « scandaliser ».

Or, qu’est-ce qu’une image ? Qu’est-ce que la « conscience d’image », selon la phénoménologie husserlienne, notamment, qui nous permet de comprendre qu’on ne perçoit pas les images de la même façon que les choses, qu’on ne voit pas l’eikôn (l’image) comme le to on (l’être), l’icône en tant qu’étant ? Il y a une discontinuité fondamentale entre le tableau et le mur sur lequel il est accroché, entre la sculpture et l’espace meublé de différents objets où elle est installée : cette coupe, cette coupure, ce découpage n’est pas lié au cadre délimitant la toile ou au contour apparent de l’objet sculpté, comme l’art contemporain nous l’a maintes fois montré — des grands dessins couvrant les murs et les plafonds d’un Sol Lewitt aux tuiles de métal couvrant le sol d’un Carl André —, mais à un acte noétique ou acte de conscience, donc, qui rompt la continuité du visible par l’attribution d’une visée (ou d’une intentio) à l’image, c’est-à-dire de « vues » et de « visions » que le visible en général ne possède pas. Il y a dans toute image une « tension » vers quelque chose ou vers quelqu’un — un intendere ou acte de « tendre vers », littéralement — qui fait que la conscience du regardeur se sent aussitôt visée, captée, piégée par ce qu’elle nous donne à voir, par ce qu’elle nous fait sentir, dont le statut de pure donnée du monde visible se trouve dès lors remis en cause : nous ne sommes plus devant le monde, mais quelque chose, dans le monde, est devant nous, nous fait face, nous fait obstacle, nous regarde. Nous vise, nous cible, nous capte : on est piégé par quelque chose qui ne se contente pas d’être visible, qui est aussi « vision » et peut-être « visage », au sens levinassien du terme, ce qui explique notre grand respect devant les œuvres d’art ou les objets de culte (paradigmes ou hypostases de l’imago) comme devant les êtres humains 3.

Ce qui nous choque, ce qui nous heurte soudain dans la belle continuité du visible, c’est que nous nous sentons visés dans notre intimité par ce drôle de visible que nous appelons image. Voilà le scandale, voilà où ça « achoppe » : le monde n’est pas uniformément donné dans la vision que j’en ai, qui lui confère son identité, son homogénéité, son unité ou sa mêmeté. Il y a des trous ou des solutions de continuité, des pièges et des obstacles dans le continuum du visible qui font que rien n’y est stable, moi-même ou ma conscience encore moins, qui peut à tout moment y subir un choc, un heurt, un saut, une chute, dans la mesure où elle est potentiellement visée, ciblée, touchée par cette part de visible dont relève l’imago (ou l’image), cette part qu’on peut dire « réversible » parce qu’elle nous vise davantage que nous ne la visons.

La frappe et la trappe 

Archaïsme de l’image 

L’œil de l’histoire 

Corps d’images 

Le trou de serrure 

 

NOTE(S)

1 Georges Didi-Huberman, Images malgré tout, Paris, Minuit, 2003, p. 56.

2 Le mot grec skandalon signifie en effet « piège », « leurre », « obstacle » : « piège placé sur un chemin », « obstacle pour faire tomber ». Le mot sanskrit d’où il découle, skandati, désigne l’acte de « sauter », alors que le terme latin qui en découle, scando ou scandere, veut dire « monter », « s’élever », mais donne en même temps lieu à de nombreuses variations morphologiques, notamment en latin médiéval, comme dans de-scendere, « descendre », « chuter », ou dans trans-scendere, « traverser », « transcender », de sorte qu’on peut parler, à propos du procès qu’il dénote, d’une véritable « scansion » ou d’un mouvement qui consiste à « scander » par sauts, chutes et élévations, arsis et thèsis, disait-on jadis pour montrer que tout ne va pas droit, à plat et en continu mais selon une forme particulière de mouvement, un rhuthmos, une pulsation, une frappe, une battue.

3 Le statut d’image revient à cette part ou cette contrepartie du visible qui s’en détache radicalement en nous « visant », en nous « tenant dans sa mire », si je puis dire, en déplaçant notre « point de vue »… du regard que nous lui portons à la vue et aux vues qu’elle a sur nous, à la vision qu’elle possède et nous donne de nous, dans cette intentio ou cette tension vers soi que chacun lui prête et qu’elle nous pousse à lui prêter.

4 puisque le noème de la « perception d’images », comme dit Husserl, consiste en l’appréhension d’une noèse qu’il rend manifeste ou fait apparaître, en l’aperception d’un acte noétique ou d’un acte de pensée

5 Voir Hans Belting, Image et culte. Une histoire de l’art avant l’époque de l’art, trad. de Franck Muller, Paris, Les éditions du Cerf, 1998 (1990), ainsi que, du même auteur, Pour une anthropologie des images, trad. de Jean Torrent, Paris, Gallimard, coll. « Le temps des images », 2004 (2001).

6 discontinuité que j’appelle skandalon, avec les Grecs, puisqu’elle est saut, scansion, butée

7 Georges Didi-Huberman, Images malgré tout, op.cit, p. 56.

8 Ibid.

9 Réunis notamment dans l’exposition Métamorphoses et clonages présentée au Musée d’art contemporain de Montréal en 2001 (Voir le catalogue du même titre, paru la même année, aux pages 46-47, pour Huan, 42-43 pour Tunick et 28-29 pour Beecroft). Sur cette dernière, on pourra aussi consulter le catalogue-rétrospective intitulé Vanessa Beecroft Performances 1993-2003, Turin, Skira, 2003.

10 sorte de « variation eidétique » autour d’un objet idéel, dirait Husserl

11 Voir Gérard Bucher, L’imagination de l’origine, Paris, L’Harmattan, 2003.

12 Voir, Vanessa Beecroft Perfomrances 1993-2003, op. cit., p. 340-352 (pour le premier) et p. 362-385 (pour le deuxième).

13 Ces interractions sont encore plus évidentes dans des performances antérieures comme VB33, qui a eu lieu à L’Institute for Contemporary Art de Londres en 1997 (Ibid., p. 200-205).

14 Vanessa Beecroft a effectivement travaillé avec des soldats et des marins (voir VB39 et VB39 Base, de 1999 [Ibid., p. 240-250]).

15 VB50, présenté à la 25e Biennale de Sao Paulo, en 2002, a fait « scandale » parce que certains modèles blancs avaient été peints en noir. Par ailleurs, VB47, présenté à la Peggy Guggenheim Collection de Venise en 2001, montrait des modèles masqués, dont la tête tout entière était recouverte d’une sorte de cocon qui les aveuglait et les bâillonnait complètement, ne laissant rien voir de leur visage ou de leur identité, alors que leurs parties les plus intimes étaient intégralement exposées.

16 On pense plus particulièrement à VB29 (Jesse), de 1997, où l’une des modèles est prise en solitaire (Ibid., p. 183-195).

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Pierre Ouellet est professeur titulaire au département d’études littéraires de l’UQAM, où il est responsable de La chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique. Chercheur principal de l’équipe Le soi et l’autre, il a publié une trentaine d’ouvrages, dont plusieurs essais sur l’art et la littérature : Le sens de l’autre (Liber, 2003), L’esprit migrateur (VLB, 2005), À force voir (Le Noroît, 2005, prix du Gouverneur général) et Outland (Liber, 2007). Écrivain, il a fait paraître douze livres de poésie, dont Dépositions (Le Noroît, 2007), et cinq romans, dont Légende dorée (L’instant même, 1997, Prix de l’Académie des lettres du Québec). Il est membre de la Société royale du Canada.

Vanessa Beecroft (page consultée le 4 février 2007), [En ligne], adresse électronique http://www.vanessabeecroft.com/frameset.html

Spencer Tunick (page consultée le 4 février 2007), [En ligne], adresse électronique http://spencertunick.com/, http://thespencertunickexperience.org/oldindex.htm, http://www.nakedworlddoc.com/naked_world.html

Zhang Huan (page consultée le le 4 février 2007), [En ligne], adresse électronique http://www.zhanghuan.com/

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).