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Evergon : intimité d’un moment de pose XXXL

Karl-Gilbert Murray

Alors Socrate s’assit et dit : « Il serait à souhaiter, Agathon, que la sagesse fût quelque chose qui pût couler d’un homme qui en est plein dans un homme qui en est vide par l’effet d’un contact mutuel, comme l’eau passe par l’intermédiaire du morceau de laine de la coupe pleine dans la coupe vide 1.

C’est dans une nouvelle série d’autoportraits/accompagnés – jumelés à de jeunes modèles masculins – qu’Evergon présente neuf photographies de grande dimension à la Galerie Trois Points, habituée au travail de l’artiste – mise en scène théâtrale et jeux d’accessoires –, ces photographies, ont de particulier, qu’elles questionnent l’origine du désir homoérotique à travers des références aux œuvres de grands maîtres du patrimoine imagier homosexuel.

Inspirées de représentations visuelles provenant de l’Antiquité à la Renaissance italienne, ces photographies « sacralisent », en quelque sorte, les modèles qui les ont inspirés. Elles ne sont pas des copies, précisons-le, mais des hommages – les titres l’indiquent – soulignant l’audace de ces maîtres anciens qui, en leur temps, défièrent, par le truchement de l’art, l’expression de leur homosexualité.

En puisant dans ce répertoire d’images « qu’on n’ose nommer », Evergon réactualise : Endymion, David, Bacchus, etc. qu’il modélise, selon des normes de présentation basées sur son expérience personnelle. Par souci de reconnaissance et de filiation identitaire, il réinterprète ces images « cultes » de l’histoire de l’art occidental en établissant un dialogue avec ceux qui ont su paver l’histoire d’homoérotisme.

De la transgression des vertus de la moralité à la remise en cause des modalités de la représentation photographique l’artiste s’engage dans un cheminement de retrouvailles, tel un pèlerinage : « In these most recent images of myself with another, there is an attempt to reclaim ones beauty and sexuality, and to regain control of ones own environment » 2. En cela, tel un mot d’ordre, d’ignorer cette démarche saurait faire fi des conventions qui ont modulé l’hétéro-normativité, insidieusement intériorisée, dans l’art et ce serait, par le fait même, omettre d’objectiver les modalités du médium photographique en ce qu’il témoigne clairement du projet d’intentionnalité de l’artiste : re-signifier le désir/plaisir gay dans l’histoire. En témoigne le choix des images citées, le titrage des œuvres, critiquant la hiérarchie des genres artistiques 3, aussi bien que l’intitulé : XXXL 4, moquant dans sa diversité d’interprétation le « Bigger is better » : « le 8 pouces et + gagne à coup sûr ! »

Un lieu intermédiaire : le genre masculin 

Le corps : orifices pluriels 

Corpus 

En définitive : une mise au point 

 

NOTE(S)

1 Platon, Le Banquet/Phèdre, traduction, notices et notes par Émile Chambry, Paris, Flammarion, 1964, 175c-176c, page 35.

2 Propos recueillis de l’artiste. (Échanges courriels), le 6 août 2006.

3 Les titres ont une double fonction. La première partie réfère aux grands maîtres de la peinture occidentale (Art majeur), la seconde partie, à des pièces musicales populaires (Art mineur). Cette juxtaposition pervertit les modes de catégorisation des œuvres dans l’histoire de l’art. Partant de cette critique sur les modes de classification des œuvres, nul ne peut s’empêcher d’attribuer à l’histoire de l’art, la censure de l’homoérotisme dans son discours et de l’avoir constamment qualifié d’art mineur.

4 Pour l’artiste, le titre : XXXL réfère aux petits cartons ficelés aux sacs de thé Red Rose sur lesquels étaient inscrit : « It is better…tall ». Interpellant de maintes significations (spécifiquement dans la langue anglaise), toutes plus ludiques les unes des autres : 1. Red Rose Bud ou Red Rose sont des euphémismes pour désigner l’anus. 2. Tea Bagging : déposer ses testicules sur le front de son partenaire. 3. Tea Trade ou Tea Room : toilettes publiques comme lieux d’échanges homo-sexuels anonymes. 4. Red tag : étiquette rouge signalant la vente d’articles à bas prix. 5. Big Red : pénis.

5 Nul ne peut nier la référence aux pratiques pédérastiques. Le « couplage » d’un jeune homme avec un homme plus âgé reprend les mœurs de la culture grecque. L’éphèbe (Éromenos/passif) en relation avec un homme de quelques années son aîné (Érastes/actif) formait le parfait exemple relationnel déterminant le rôle sexuel de chacun. Bien qu’Evergon respecte le modèle pédérastique dans sa présentation d’actes sexuels avec de jeunes hommes, il les reformule dans la versatilité apparente des rôles sexuels performés devant la caméra. N’empruntant que la forme, il substitue au mode traditionnel de partage homo-sexuel, la différence d’âge entre les partenaires afin de retrouver une certaine quiétude - la jeunesse régénère l’appétence sexuelle et, telle la beauté d’Endymion, figée dans un éternel sommeil, les jeunes modèles offrent leur jeunesse, métaphoriquement, garante d’immortalité dans l’exhibition de leurs attraits érotiques.

6 Paul Ardenne, L’image corps/Figures de l’humain dans l’art du xxe siècle, Paris, Éditions du Regard, 2001, page 185.

7 Judith Butler, « Faire et défaire le genre », texte de conférence donné le 25 mai 2004 à l’Université de Paris X-Nanterre, dans le cadre du CREART (Centre de Recherche sur l’art) et de l’École Doctorale « connaissance et Culture », Site Internet : http://1libertaire.free.fr/Jbutler03.html, consulté le 15 juin 2006.

8 On pourrait y voir une référence au Manuel d’érotologie classique de F. K. Forberg, publié en 1906 et aux gravures illustrant La nouvelle Justine ou Les malheurs de la vertu, du Marquis de Sade, publié en 1797.

9 René Payant, « L’érotisme de l’image », dans Vedute, Pièces détachées sur l’art 1976-1987, préface de Louis Marin, Éditions Trois Points, Laval, 1987, pages 229-247.

10 Platon, Op.cit., 181c-182d, page 41.

11 J’endosse cette position, dans la mesure où, les études queers participent du discours hétéro-normatif qui tente de reformuler les identités sexuelles et de genres sur la base de préceptes universalistes. Brandissant l’universalisme comme défense au particularisme identitaire, cette approche participe du « dégayement » de la communauté gay, de l’effacement de l’histoire culturelle et politique des gays et des lesbiennes. À titre d’exemple, mentionnons le discours officiel des Outgames, lequel s’incrivant, idéologiquement, dans un système d’inclusion des différences n’a su faire autrement qu’interchanger, continuellement, les termes gay et queer. Lire : Leo Bersani, « Trahisons gaies », dans Les études gays et lesbiennes, textes réunis par Didier Eribon, Paris, Éditions du Centre Georges Pompidou, coll. « Supplémentaires », 1998, pages 65-72.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Karl-Gilbert Murray

Historien, critique et commissaire indépendant, Karl-Gilbert Murray détient une Maîtrise en Études des arts de l'Université du Québec à Montréal. Depuis, déjà, plusieurs années, ses recherches portent sur la représentation de l'homosexualité masculine dans l'art.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).