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Du voyeurisme à l’exhibitionnisme : l’interactivité sur le Net

Mylène Cabana

section critiques
section cybertheorie

L’interactivité ou l’implication du participant 

Le couple voyeurisme-exhibitionnisme passe par le regard. Il base ses intérêts sur la présence de l’autre qu’il implique dans un univers teinté d'imaginaire. Le participant devient un élément primordial de cet univers dont le fonctionnement s’apparente au Net.art. Cet art réseau interactif permet en effet explorer le voyeurisme et l’exhibitionnisme par le biais de la participation.

C’est en abordant les œuvres Net.art à travers certaines caractéristiques propres au voyeurisme et à l’exhibitionnisme que le jeu esthétique nous fait entrer dans l’œuvre avec un intérêt lié à la promiscuité. « Il est généralement acquis en esthétique (…) que l’on doive traiter l’œuvre d’art comme une chose évidente, c’est-à-dire artistique, reliée immédiatement à une inclination du spectateur-auditeur à regarder, écouter, toucher, etc. » 1. La participation du spectateur mise de l’avant dans les œuvres Net.art qui requiert dans son processus une ou des actions de la part de ce dernier. Ainsi, la visite d’une œuvre Net.art débute à travers une interface qui doit être activée et qui nous permet d’entrer dans un espace réservé et privé; point d’observation idéal. Une œuvre Net.art s’expérimente d'abord par le regard, car elle se visite avant tout via un écran. Mais plus encore, on constate que le Net.art s’expérimente par un regard qui passe aussi par le toucher via l’utilisation de la souris; un appendice permettant d’avoir accès aux traces visuelles. Dans ce cas, on ne regarde plus seulement avec les yeux, mais aussi avec les doigts !

Le voyeurisme 

Le voyeurisme ici discuté diffère un peu de la définition classique, il se singularise par la possibilité d’observer les autres participants à travers la « trace » laissée par leurs interventions dans l’œuvre. Cette trace peut se révéler par un texte, une image, un son, ou d'autres composantes. C’est ainsi qu’en naviguant dans une œuvre, le participant actuel, bien à l’abri des regards indiscrets, aperçoit la trace des participants précédents. Le voyeur typique est, dit-on, un individu qui se plaît à regarder des gens, anonymes ou non, dans leur intimité, dans leur quotidien. Il s’immisce dans un moment privé à leur insu. Le voyeur du Net.art, quant à lui, n’observe pas nécessairement la trace de quelqu’un à son insu, car elle est le résultat d’un acte volontaire. On qualifie donc de voyeur le visiteur d’une œuvre Net.art qui a la possibilité de participer et de faire connaître sa présence, mais qu’il ne le fait pas. Il observe complaisamment les traces visuelles laissées par quelqu’un d’autre.

Ainsi l’œuvre < Rock >, axée sur le partage d’informations musicales, fonctionne tel un babillard ou un blogue sur lequel le participant est invité à écrire ses commentaires et à mettre en hyperlien son site de musique préféré. À travers cette œuvre, il se joint à un partage collectif de musique telle une tribune où il est possible d’accéder à la trace laissée par les participants précédents. Le participant d’une œuvre Net.art, par son expérimentation de l’interactivité et la possibilité d’observer la trace d’autrui dans l’intimité de son salon via un écran, rejoint ainsi certains traits et caractéristiques du voyeur classique. Avec l’œuvre < IIA : Information internationales alternatives >, le participant peut suivre le quotidien de correspondants résidant ou voyageant dans divers pays à travers des commentaires hebdomadaires, facilement accessibles par l’interface initiale de l’œuvre. Enfin, le voyeurisme associé au Net.art ne confronte pas le voyeur à des individus en chair et en os, mais plutôt à la trace, au vestige en quelque sorte, de leur présence.

Voyeurisme et intimité 

Interface principale de IIA

Bien qu’il requière la présence d’une autre personne, le voyeurisme est d’abord une « activité » qui se pratique seule, en intimité avec soi-même. L’observation de l’intimité est, selon Gérard Bonnet, une caractéristique du voyeurisme : « Depuis Krafft Ebing et surtout Freud, on parle de voyeurisme pour désigner la pratique qui consiste à épier autrui, souvent à son insu, dans son intimité quotidienne (…) » 2. On peut ainsi en conclure que le voyeur de Rock a le loisir de se promener dans l’intimité de plusieurs internautes, et ce, à l’abri des regards indiscrets. Le voyeur peut s’identifier et se comparer aux styles musicaux présentés et aux commentaires. Alors que le voyeur typique emploie des stratégies telles qu’un trou dans le mur pouvant ainsi faire apparaître et disparaître ce qu’il regarde à son gré, le participant voyeur choisit le moment et le temps qu’il passe à observer. Une différence toutefois, ce dernier n’a pas besoin d’attendre que sa « victime » se pointe dans son champ de vision. L’œuvre garde en mémoire les traces des interventions des participants précédents et les rend accessibles en tout temps. C’est ainsi qu’IIA : Information internationales alternatives apparaît à travers une interface simple sans artifice : une carte du monde qui est marquée par de petits points rouges indiquant l’emplacement des correspondants volontaires. Il suffit de cliquer sur un de ces points pour devenir voyeur et avoir accès à l’intimité et au quotidien textuel, ancré par du visuel.

Le journal de Marie-Josée Cecyre

Le participant a l’impression d’être voyeur, alors que l’intervenant a l’impression d’être exhibitionniste. Cette expérience esthétique permet de prendre conscience des autres, face à l’œuvre, mais aussi face aux autres participants.

Les œuvres Net.art favorisant la participation se renouvellent constamment afin de maintenir l’intérêt. Le voyeur fréquentant assidûment le site d’une œuvre peut y découvrir de nouvelles traces, lesquelles s’ajoutent, comme nous l’avons vue, au fur et à mesure des interventions d’où le maintien de l’intérêt. Dans une œuvre comme IIA : Information internationales alternatives, le participant-voyeur a un rendez-vous hebdomadaire suivant le rythme routinier de la mise à jour des écris des correspondants. À tous les dimanches, il a droit à un nouvel épisode du récit.

Voyeurisme et image 

Choisir son clone

Mais plus encore, avec < Clonez-vous en six étapes > de Dalia Chauveau, on observe une reconstitution du visage des participants, image qui se présente comme leur clone, soit une reproduction fidèle. Dans cette œuvre, le participant « commande » un clone sur mesure ou, encore, il en choisit un parmi ceux qui sont disponibles dans la banque de clones recyclés, c’est-à-dire des clones qui n’ont pas été réclamés par leur propriétaire ou qui ont été retournés à l’agence. Il a ainsi accès à une image fixe et entière qui se laisse regarder sans aucune pudeur, sans aucun effort.

Le simulacre

Cette idée de clone dans une œuvre Net.art met en évidence un phénomène auquel les internautes sont souvent confrontés : le simulacre. Les clones étant fabriqués d’après une banque d’images fournies par l’œuvre, il est évident qu’ils ne sont pas nécessairement représentatifs, ni identiques à l’individu dont ils prétendent être la reproduction fidèle. Le voyeur de Clonez-vous en six étapes se retrouve confronté à des clones d’individus qui n’existent peut-être pas, alors que le voyeur de IIA : Information internationales alternatives a accès à aux périples, peut-être inexactes, de correspondants. Il est toutefois approprié de se demander si cette possibilité de leurre nuit à l’expérience esthétique du participant voyeur ? Peut-être pas après tout, puisque véridique ou non, la présence de traces permet tout de même au participant actuel de reconnaître que d’autres ont visité cette œuvre.

En fait, la participation à une œuvre Net.art nous confronte avec nous-même et avec les autres de façon privée, seul devant un écran d’ordinateur, et publique, en communiquant avec les autres. L’expérience esthétique du voyeur le pousse-t-elle à s’exhiber, à vouloir faire connaître à tous sa présence ? Ne serait-ce pas là la finalité de l’œuvre Net.art interactive ? L’expérience du participant se fait en deux temps. Regarder la trace visuelle déposée dans l’œuvre et créer sa propre trace afin de s'inscrire dans l’œuvre et, par le fait même, devenir visible. Conséquemment, il est possible de dire que le participant voyeur, à travers une œuvre Net.art, observe des exhibitionnistes !

L’exhibitionnisme 

L’exhibitionnisme est difficile à séparer du voyeurisme pour le participant d'une œuvre interactive. Selon le schéma théorique de Freud, l’exhibitionnisme serait le prolongement du voyeurisme 3. Dès ses premiers contacts avec l'œuvre, le participant observe les traces d’autrui (il est voyeur) et sait pertinemment qu’en intervenant, l’œuvre conservera la trace de son passage et la rendra visible. De cette façon, participer à Rock, consiste à lire les commentaires et à y répondre à la manière d’un bref monologue, lequel est rendu public.

L'œuvre Rock incite à une réflexion sur l'accessibilité de la musique via Internet et utilise les commentaires des internautes pour augmenter son contenu et son visuel par l'ajout de caractères typographiques.

Interface principale de Rock

L’interface de Rock est divisée en trois principales sections dont deux sont directement reliées à la participation. Une première section représente plusieurs personnages qui, au contact de la souris, émettent un commentaire sur la musique rock et le « star système », probablement dans le but de stimuler le visiteur à participer à la deuxième section qui se présente sous la forme d’un blogue. Ici le participant peut lire les commentaires des autres et accéder aux sites de musique auxquels ils réfèrent par des hyperliens. Dans ce cas, le voyeur a accès à des traces visuelles laissées par d’autres et il est ensuite invité par l’interface de l’œuvre à y laisser sa propre trace (à s’exhiber) de la même manière.

L’exhibitionnisme correspond donc à la possibilité d'indiquer sa présence en laissant une trace dans l’œuvre. Cela diffère de la définition « classique » de l'exhibitionniste selon laquelle ce dernier se dévoile devant des individus qu’il choisit et qu'il peut voir, dans des circonstances prédéterminées. Dans le contexte d’une œuvre Net.art interactive, l’exhibitionniste se montre par l’entremise d’une trace, mais il ignore toutefois quand elle sera vue et par qui. En effet, celui-ci ne contrôle pas les allées et venues des visiteurs ni ne connaît leurs véritables identités. Le participant exhibitionniste du Net.art laisse une trace de son passage par le choix de la langue utilisée dans ses commentaires ou par les références culturelles évoquées dans ses écrits. Dans l’œuvre Rock, l’exhibitionnisme visuel est prévu, encouragé et intégré à la structure de l’œuvre. Le participant ne s’exhibe pas seul. Il sait que d’autres l’ont fait avant lui, il en a la preuve.

En fait, dans sa forme actuelle Rock s’identifie en partie au schéma d’un blogue. Il s’agit d’une tribune où les participants sont libres de leurs écrits. Ce type de babillard emprunte au journal intime, à la discussion et au cadavre exquis, étant donné que chacun peut lire ce qui a été écrit auparavant sans nécessairement y faire suite dans la rédaction de son billet. De la même façon, certains sites fonctionnent à la manière d’un blogue, mais n’échangent que des images construites par les participants. C’est le cas de Visual response du dispositif < Australian Infront Project > qui demande de créer une image autour d’un mot thème, par exemple « Fear » ou « Sorry ». En entrant sur le site, le participant découvre des images de participants précédant, il lit les critères d’exécution (type de logiciel à employer, format), crée sons image sur son propre ordinateur puis il la fait parvenir au site qui la mettra en ligne et la rendra ainsi accessible à tout internaute.

Le narcissisme 

Observer et exhiber ainsi sa propre image réfère finalement au narcissisme qui, faut-il le rappeler, signifie l’admiration de soi, l’attention exclusive portée à soi. Le narcissisme semble s’appliquer tant sur les pôles du voyeurisme que de l’exhibitionnisme. Selon Gérard Bonnet : « (…) la première base du voyeurisme est narcissique, mais la pulsion (de regarder) passive : l’exhibition maintient l’objet narcissique avec échange de sujet » 4. Avec le narcissisme, ce même participant crée une de ces traces qu’il pourra par la suite regarder. Dans Clonez-vous en six étapes, il commande un clone en remplissant un simple questionnaire qui lui permet de construire le visage de son double (du choix des sourcils à celui des lèvres et du menton) et ainside se regarder en montrant son identité visuelle, qu’elle soit réelle ou fictive. Dans ce cas, le participant est amené à laisser sa trace dans l’œuvre qu’il s'empressera de rechercher par la suite. À la manière de Narcisse, il pourra ainsi s’observer autant qu’il le désire et se comparer aux autres s’il le souhaite. Le narcissisme est un lien psychologique de plus entre le participant et l’œuvre interactive. Ainsi, le voyeurisme, l’exhibitionnisme et le narcissisme, auquel ils prédisposent, font partie intégrante du processus interactif dans une œuvre Net.art, laquelle confronte le participant à une œuvre en perpétuel changement.

Somme toute, le jeu « regardant-regardé » est une thématique commune au Net.art. Participer à une œuvre de ce type n’implique pas nécessairement les deux pôles de cette dialectique, mais en favorise l’émergence. De simple voyeur, le participant découvre la possibilité d’une expérience esthétique qui va au-delà du regard, de la simple observation. L’esthétique des œuvres réseaux favorise et encourage une certaine exhibition du moi, peu importe s'il s’agit d’un leurre ou d’une identité véritable ! Enfin, la possibilité d’observer sa propre intervention permet de flatter l'ego, d'exercer son côté narcissique... Que demander de plus ?

 

NOTE(S)

1 http:/www.webphilo.com/

2 Gérard Bonnet. 1983. Les perversions sexuelles. Coll. Que sais-je. Paris : PUF, p.105.

3 Anne Mathonet. 1996. Regard et voyeurisme dans l’œuvre romanesque de Simenon. Liège : C.É.F.A.L., p.56.

4 Gérard Bonnet, op cit., p.113.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

L’œuvre Rock : http://www.panoplie.org/rock/

L’œuvre IIA : http://www.er.uqam.ca/nobel/m220470/accueil.html

L’œuvre Clonez-vous en six étapes : http://www.cloningagency.com

Le site Australien Infront Project : http://www.australianinfront.com.au/

 

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