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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Téléphonie mobile : création et diffusion "Call-aboration"!

Nicolas Frespech

section cybertheorie

Chaque année universitaire dans le cadre de mes fonctions de chargé de cours (Centre universitaire Nîmes Vauban France) en Multimédia je questionne mes étudiants en arts plastiques sur leur équipement en matière d’accès à Internet. Il se trouve, que de par l’éloignement parfois obligatoire du domicile principal de l’étudiant, peu d’entre eux ont un accès à Internet. L’université propose des postes informatiques de consultation, mais la découverte de l’Internet culturel et plus spécifiquement du « net art » — ou œuvres artistiques sur l’Internet — n’est pas forcément facilitée. Alors que la quasi-totalité des élèves possèdent un téléphone mobile. Peu d’entre eux avaient conscience de l’opportunité créative de ce terminal téléphonique. C’est à partir de ce constat que la création multimédia autour de la téléphonie mobile a été envisagée puis expérimentée dans le cadre de projets personnels. Ce questionnement autour de la téléphonie mobile et de son rôle dans la création d’art contemporain répond aussi particulièrement à mes recherches personnelles débutées depuis plusieurs années.

Terminaux mobiles

Art et téléphonie 

La relation entre l’art et la téléphonie n’est pas nouvelle 1. Deux expériences majeures ont été réalisées dans les années 20 et les années 60.

Làszlo Moholy Nagy commande par téléphone en 1922 cinq peintures. Muni d’un papier millimétré et d’un nuancier, il pouvait demander à son interlocuteur de noter les mêmes références que lui, établissant ensemble une œuvre très précise, le dessin étant construit avec un outil commun : le papier millimétré, bien avant la synthétisation des images en milliers de pixels.

Art by telephone est une exposition du Musée d’art contemporain de Chicago qui s’est déroulée en 1969. Le concept de cette exposition était de demander à 36 artistes de réaliser une œuvre par le simple fait de la décrire par téléphone au commissaire de l’exposition qui se chargeait avec l’équipe du musée de la faire réaliser. Le directeur du musée dit à propos de cette expérience que les artistes voulaient « s’écarter de toute idée de l’art considéré comme objet spécifique fait à la main et précieux. Ils accordent plus de valeur au processus qu’au produit, à l’expérience qu’à la possession. Ils sont plus concernés par le temps et le lieu que par l’espace et la forme… » 2

La téléphonie mobile actuelle et les technologies offertes par les nouveaux réseaux et terminaux offrent de nouveaux champs artistiques encore sous exploités 3. Avant de présenter les créations et leurs enjeux, je tenais à ne pas re-ouvrir une polémique qui m’a valu quelques réactions désagréables sur ces expérimentations. Il m’a été reproché de soutenir une nouvelle forme de création en collaboration avec les différents opérateurs de téléphonie mobile actuels. Pour rappel, il se trouve qu’à ce jour seul trois opérateurs mobiles offrent leurs services sur le territoire français — en attendant les opérateurs alternatifs dès le second semestre 2005­ —, et sont incontournables pour avoir accès à des créations de téléphonie mobile. Le problème est le même à propos des prestataires d’accès à l’Internet, nous sommes tous obligés de passer par un provider pour avoir accès au réseau : consulter des œuvres, envoyer des courriels, etc. Pourquoi les artistes contemporains n’utiliseraient-ils pas ces différentes possibilités offertes par les technologies actuelles, en accord avec leurs recherches artistiques? À chacun de sélectionner le média le plus adéquat pour ses recherches et la pertinence de son discours.

Le réseau Internet pose aussi une question d’économie, l’accès aux différents contenus culturels sur Internet est gratuit pour la plupart des éditeurs. Les revues en ligne Archée ou Rhizome proposent depuis peu un accès à leurs contenus sous forme d’abonnement. Qu’en est-il des œuvres dénommées du « net art », devons-nous payer pour consulter une œuvre conçue pour le réseau? Quelle solution l’artiste choisit-il pour « vendre » de l’art sur Internet? Dans le domaine de la téléphonie mobile, c’est la situation contraire : la majorité des contenus est payante, simplement parce que le modèle technique permet d’y décompter l’accès — à l’acte ou à la durée — et ce directement sur la facture de l’utilisateur.

Les trois principaux opérateurs français adhèrent depuis 2004 à un portail de contenus communs : Gallery. Le principe est simple : fédérer les utilisateurs autour d’un annuaire de services et de contenus payants. Chacun peut intégrer ce portail en respectant un lourd cahier des charges. L’argent perçu est redistribué par le portail à l’opérateur et à l’éditeur. L’accès à ce service est disponible en page d’accueil WAP (protocole d'application sans fil) de l’opérateur, ce qui facilite grandement son accès et son succès.

Dans le domaine de la téléphonie mobile, des langages de programmation sont tout aussi libres que le classique langage HTML (Hyper Text Markup Language) que nous trouvons sur le World Wide Web (www) de l’Internet. Le WML (Wireless Markup Language) est une adaptation libre du HTML, alors que le Ihtml, ou I-Mode, est un langage propriété japonais de NTT DoCoMo pour la téléphonie mobile. L’arrivée des technologies sans fil — Wifi, Bluetooth 4 — et de la téléphonie troisième génération va voir se mettre en place de nouveaux standards de consultation et de création de contenus multimédia (jeux, vidéos, etc.). Aussi, il me semble capital d’offrir aux étudiants des outils critiques et techniques pour investir à leur tour le réseau mobile par une approche personnelle et artistique très éloignée du formatage culturel et économique associé à l’usage commun de la téléphonie mobile.

Les œuvres présentées dans cet article illustrent certaines recherches faites dans ce sens questionnant.

Messages et formes intrusives 

Le texting est l’utilisation que nous faisons tous des SMS (Short Message Service) sous sa forme écrite. Dès le début des années 2000 au Japon, un grand groupe de jeunes gens a commencé à communiquer exclusivement par SMS, créant ainsi une nouvelle formulation du bouche-à-oreille où une information courte circulait instantanément de terminaux en terminaux échappant à tout contrôle et créant ainsi un réseau parallèle d’information — ou de désinformation. Dans un registre plus graphique, l’utilisation de caractères pour créer des formes simples en code à 8 éléments ou ASCII (Amercian Standard Code for Information Interchange) art permet à certains artistes de s’exprimer en composant une œuvre avec les lettres d’un clavier alphanumérique. Les smileys sont quant à eux de petits portraits composés de quelques caractères exprimant une émotion particulière : joie, tristesse, étonnement, etc.

L’artiste Tim Etchells avec Surrender Control 5 de 2003 a expérimenté le SMS en envoyant à des participants volontaires des messages. Nous pouvons retrouver ce principe d’envoi dans le cadre des alertes SMS ou dans celui d’un abonnement à un service particulier qui permet de recevoir à tout instant une information sur son téléphone. Une chose importante dans la mise en place de son projet artistique a été de contacter ces différentes personnes et de les « déranger » alors qu’elles se trouvaient dans des endroits ou des situations particulières et non connues avant l’envoi des messages. L’expéditeur sollicitait alors le receveur du message en lui demandant de réaliser certaines actions « Mettez votre doigt dans la bouche », etc.

Nous pouvons aujourd’hui recevoir sur notre terminal des messages à faire suivre, suivant l’idée des chaînes de l’amitié ou de solidarité. Ces chaînes virtuelles jouent sur nos croyances et exploitent numériquement nos superstitions. Ces chaînes peuvent être composées de dessins ASCII. La personne qui reçoit ce message se voit par exemple menacée d’un événement négatif si le message n’est pas transmis à d’autres supposées victimes. Nous avons testé ce type de chaîne en image, mais si cette chaîne n’est pas basée sur un thème fédérateur — amour, amitié, sexualité —, elle ne fonctionne pas. Le seul message ne suffit donc pas, mais un thème fédérateur est nécessaire.

Dans le cadre de mes cours, des étudiants se sont particulièrement emparés de la proposition que je leur ai faite d’appropriation de la téléphonie mobile. Marie-Line Paty, étudiante en arts plastiques, a réalisé une intervention SMS autour du spam. Le spam est un courrier non sollicité qui s’introduit dans les messages e-mails ou autres. Elle a prolongé cette expérience pendant une période d’un mois courant novembre 2004. Le spam devient alors une forme d’art intrusive. Elle n’envoyait pas de messages publicitaires, mais une phrase récurrente, prenant la forme d’un harcèlement textuel. Tous les jours à une heure fixe, elle envoyait à des personnes de son entourage ou inconnues le même message obscur composé de 160 caractères : « Un monstre sacré déchu de gentry te brigue d’étayer à son pourvoi : accoster en Bohème. S’emboire cette dépêche à un mortel A.D.A te fera jouir de ce que tu guignes… ». Ce message s’avérait en fait former une suite de synonymes en référence à la phrase suivante : « Un artiste déchu du monde te demande de l’aider à reconquérir le jardin d’Eden bohémien. Fais passer ce message à une personne pour laquelle tu souhaites vie artistique et réussite, contre quoi tu auras réussite et joie ».

Pendant le temps de l’intervention, cette jeune artiste a tenu un journal papier composé d’autoportraits réalisés par le moyen du Photomaton et de notes sur le travail en cours décrivant des impressions, des réactions. Elle y retraçait son expérience artistique mise en parallèle avec un événement familial dramatique. Suivant le même type de démarche, elle envoyait des SMS à des inconnus pour proposer une rencontre réelle. Un rendez-vous sans aucune autre indication que « rendez-vous dans 10 minutes », puis dix minutes plus tard elle retardait ce même rendez-vous, et ceci sur une période d’un jour. Le rendez-vous ne se concrétisait jamais même si ces SMS mettent déjà en place un semblant de relation.

En s’impliquant dans les technologies mobiles et en détournant leurs principaux usages, les artistes questionnent de part leurs créations la communication contemporaine. La mise en place d’une relation intrusive impose un lien virtuel. Le message et le rythme d’intrusion artistique dans la vie personnelle peuvent s’apparenter à du harcèlement publicitaire. Cette relation virtuelle et fantasmagorique a une incidence sur celui qui reçoit les messages. L’artiste décide de la manière (contenu, rythme, heure d’envoi) dont il va envisager et conditionner cette relation. Il peut à tout moment stopper ce lien mobile (et par là même « finir » sa création), laissant le récepteur en attente, dans une position d’insatisfaction, de frustration.

Une autre étudiante, Alice Derain, a réalisé un journal intime à partir de récupérations d’envois et de réceptions de messages SMS. Tous les jours quatre personnes : une inconnue, une autre qui ignorait son identité et deux autres qui connaissaient le principe de cette intervention recevaient un SMS. Alice imposait la création d’une intimité en dévoilant et en questionnant les autres à travers ses messages : « Une seule chose m’importe : que la fréquence et l’orientation de mes pas soient proportionnelles à celles des gouttes afin de les contourner sans me mouiller… »; « Ma singularité? Peut-être ne pas être douée. Deux heures pour faire du orange (sic), quelle artiste ! Il avait raison en disant que c’est difficile. Dure soirée… ». Elle réalisait en parallèle un carnet de suivi de sa réalisation dans lequel elle réunissait les textes envoyés, les textes reçus, les croquis, dessins, collages, commentaires et réactions des participants sur cette action. Ce livre objet (collection de l’artiste) vient compléter tous les dispositifs créatifs mis en jeux dans cette expérience. Elle publiait aussi un site Internet 6 où sont indiqués — pour mémoire et hors contexte de l’intervention — les différents SMS envoyés et les différentes réponses.

Les artistes utilisent le téléphone mobile comme un accès indirect à l’intimité des spectateurs, profitant d’un code (le numéro de téléphone) comme accès dans leur univers. Le téléphone fonctionne comme un médiateur social et artistique disponible 24 sur 24. L’artiste impose dans cet art intrusif sa présence. Les messages envoyés viennent questionner et déranger le récepteur dans sa vie quotidienne, dans un espace et un temps particulier que l’artiste ne peut connaître avant d’établir cette relation virtuelle. Les réactions à cette intimité dérangée et sollicitée sont diverses : indifférence, jeu dans les réponses envoyées, coup de téléphone interrogatif, colère, dépendance… Aux artistes de tenir compte ou pas de ces réactions dans l’évolution de l’œuvre mise en place.

Une autre possibilité de réaliser des œuvres intrusives est l’exploitation d’une faille de sécurité de la norme Bluetooth. Cette norme permet à des périphériques mobiles d’émettre et de recevoir des données dans un rayon de 20 mètres. Il est possible aujourd’hui d’envoyer un message de son portable aux différents téléphones qui se trouvent dans le rayon d’émission. Cette nouvelle forme d’intrusion dans la sphère — intime que constituent déjà nos terminaux mobiles — est majoritairement utilisée pour provoquer des rencontres sexuelles. Dans le cadre d’un rapport à la géographie alentour qui permet de constituer de nouvelles formes d’art, la géolocalisation par satellite — utilisant le GPS ou Global Position Satellite — propose aussi de nouvelles formes d’expression artistique. Pourquoi, dès lors, ne pas créer des œuvres mobiles qui changent suivant le lieu où vous vous trouvez?

L’œuvre de John Geraci, Grafedia 7 est à ce titre porteuse de changement de lecture de la ville. John Geraci lancait à San Francisco, en décembre 2004, le principe qui consistait à découvrir des indications disséminées dans la ville sous forme de graphitis, d’affiches et de tatouages. En envoyant un message de son téléphone mobile comportant les références affichées sur le support — mobile ou pas —, l’usager recevait alors un message ou une image particulière, créant alors une ville où à chaque instant chaque détail pouvait révéler une histoire bien particulière. Une autre opération de ce type est en cours à New-York, avec Yellow Arrow 8. Le principe étant le même : établir un dialogue avec le passant par l’utilisation du SMS.

Un projet lié également à la ville, le projet Blinkenlights 9 a permis au collectif d’artistes le Chaos Computer Club d’investir la façade d’un immeuble berlinois où chaque fenêtre se comportait comme un pixel, l’immeuble entier semblait être comme un écran d’ordinateur. Différentes actions interactives ont été proposées sur cette façade dont le célèbre jeu vidéo Pong jouable par l’intermédiaire d’un téléphone mobile. L’œuvre Hello World 10 réalisée par Johannes Gees a été présentée dans le cadre du Sommet mondial des Nations Unies, sur la société de l’information à Genève en décembre 2003. Les messages envoyés par SMS lors de ce sommet étaient projetés simultanément sur différents supports à travers le monde : jet d’eau de Genève, façade de l’ONU à New-York, etc.

Un autre type de travail utilisant le couplage d’un SMS avec un objet fait intervenir un autre sens que celui du visuel ou du textuel. Le travail de Bénédicte Albrecht, fait ainsi appel aux utilisateurs de SMS pour activer un objet connecté à son ordinateur, objet qu’elle dénomme le P@D 11 signifiant Personal Aroma Diffuseur : un périphérique diffuseur de senteurs. À la réception chez l’artiste d’un SMS comportant des mots clés, le P@D active alors la diffusion d’une odeur que l’artiste réceptionne. L’auteur du SMS y intervient directement dans la vie sensitive de l’artiste par cette activation et diffusion de senteurs. Tout expéditeur de SMS peut alors s’immiscer d’une certaine manière dans la sphère sensible privée du destinataire, sans mots, sans dialogue, simplement en commandant à distance un périphérique de diffusion particulier. Alors même que l’artiste ne sait pas de qui provient le SMS puisque la communication passe par l’intermédiaire du fournisseur d’objets communicants. Le dialogue est donc dans ce cas déplacé vers une forme intrusive forte représentée par une dimension olfactive.

Le SMS comme geste d’intervention 

Avec le SMS se développent en parallèle des relations avec le champ réel où intervenir par le moyen rapide d’un message envoyé. Nous pouvons ainsi trouver des exemples d’utilisations et d’applications du SMS couplant le SMS à un autre objet ou à la participation potentielle de personnes invitées à répondre à un rassemblement provisoire et éphémère dans la ville.

Le projet SMSMS 12 de 1992 de Maurizio Bolognini est une installation qui propose d’interagir avec son téléphone mobile par l’envoi d’un SMS. Le SMS est reçu sur un téléphone mobile couplé à un ordinateur. Suivant le contenu du SMS, l’ordinateur va alors modifier certains paramètres d’un logiciel qui exécute un dessin en traçant différentes trajectoires.

D’un autre côté, les interventions dénommées flash mob sont des rassemblements de personnes qui ont été contactées par l’intermédiaire d’un SMS. Dans ce cas, l’utilisation du SMS a permis le développement caractérisé du Flash Mobing (foules éclair). Ces événements généralisés, à plusieurs reprises et dans plusieurs capitales différentes — le premier rassemblement ayant eu lieu à New-York — se rapprochent de la lignée des happenings artistiques des années 1960. Un SMS envoyé sur les téléphones des participants potentiels propose de se réunir en un endroit particulier pour y développer une action commune.

Un des premiers flash mob français s’est déroulé au musée du Louvre en août 2003. Les participants se sont d’abord réunis par petits groupes pour effectuer le scénario suivant : écouter son téléphone, arpenter le hall de long en large pour ensuite s’écrouler au sol quelques secondes avant de se relever et enfin d’applaudir.

En soi, le SMS peut donc être couplé à des objets ou à des interventions, dans tous les cas il se répand dans la vie quotidienne par une technique et des moyens de diffusion à distance 13.

D’autres types de messages à dominante audiovisuelle, comme le MMS (Multimédia Messaging Service), se développent à mesure que le parc d’équipement en téléphonie mobile est actualisé par de nouvelles possibilités de fonctions, de mémoire et de transmission des données. Les téléphones seront bientôt tous équipés d’appareils photo ou de caméras numériques, et la norme MMS permet de faire transiter des documents photographiques, vidéographiques, audio ou textuels d’un terminal à un autre. L’image réalisée sur un téléphone mobile n’est pas prioritairement destinée à être imprimée sur support papier, mais plutôt à circuler, à être communiquée dans son instantanéité, c’est d’ailleurs ce qui rend compte de son intérêt, à défaut d’une valeur artistique.

Ces images, ou plutôt ces vignettes, sont aujourd’hui généralement d’une qualité médiocre pour ce qui concerne la taille de l’image, le réglage de la prise de vue, etc. Il semble que dans les usages cela ne soit pas un grand problème, cette image qui circule a d’autres particularités : elle relève de l’instant, d’une situation particulière et porte en elle un message souvent compréhensible par le seul récepteur de cette image du fait même qu’elle est réservée à la sphère intime. À partir du terminal téléphonique, la transmission de cette image est facilitée par ce standard d’émission et de réception MMS qui facilite l’envoi du cliché réalisé, le document est simplifié. Le document image peut être conservé, effacé ou retransmis par le destinataire. Peuvent s’y ajouter d’autres images, du son, et depuis l’arrivée de l’appellation « 3G », de la vidéo. Aussi les artistes se sont-ils emparés de ces matériaux pour en expérimenter divers usages. Dans la lignée des œuvres en SMS, le MMS offre d’autres possibilités d’expression offertes par l’image.

Ainsi trouvons-nous des exemples de travaux qui utilisent le MMS comme moyen à part entier de captation et de diffusion simplifiée de l’intime. Le journal intime artistique trouve dans le MMS une approche supplémentaire à explorer. Parler de son intimité en image et la distribuer à des personnes connues ou inconnues, le MMS se prête particulièrement à des expériences artistiques autour de l’intimité.

Une des étudiantes du cours d’arts plastiques de Nîmes, Emilie Raimondi, proposait dans le projet Autoportrait au sens large une approche progressive de son identité intime. Au sens large de se divulguer petit à petit. Elle partait d’un gros plan qui allait en s’élargissant et laissait découvrir son visage, son corps puis son environnement direct. L’espace s’élargissait autour d’elle et captait les récepteurs des MMS, impliquant ainsi ce dévoilement.

Dans un texte de présentation, elle anticipait même des coupures volontaires des envois, créant ainsi une frustration et attisant le désir du récepteur de l’image. Les images envoyées de son téléphone mobile étaient en noir et blanc, et le carnet qu’elle a réalisé tout le long de cette expérience présente d’autres images en noir et blanc mais réalisées avec un appareil de photographie classique. Mais le carnet de projet comporte des écrits qui relatent la vie d’une autre personne, qu’elle construisait et déconstruisait tout au long de l’expérience.

Elle donnait dans l’image instantanée une valeur de vérité et à l’écrit une valeur fictionnelle. À propos de cette expérience, elle a écrit « Je vais en un lieu en un temps donné. Ce que je donne à voir est là, ça a été en un temps différé, en un lieu différent et tout se décale, d’où tout découle et où tout se reconstruit dans l’image qu’en a le récepteur des images […] ». Certaines images de cette intervention MMS ont été conservées, il en manque une grande partie, certaines se trouvant disséminées à travers la mémoire des téléphones mobiles des participants. Il serait intéressant aujourd’hui de retracer cette mémoire visuelle en cherchant à reconstituer la série d’image réalisée et envoyée lors de cette intervention qui a eu lieu en 2003-2004.

Une autre étudiante en arts plastiques de Nîmes, Anaïs Vareille, avait envoyé durant le mois de décembre 2004 des clichés à différents destinataires. Les photos envoyées par l’artiste étaient des détails d’objet de son environnement direct tels que l’appartement, l’université, etc. Les photos reçues — qui se prêtaient volontiers au format réduit de l’écran du téléphone mobile — représentaient autant d’énigmes à résoudre. Elle nous proposait de revoir le monde à travers ses détails, à travers le cadre miniature de nos écrans mobiles comme instigateurs d’interrogations sur ce qui nous entoure.

Le travail de ces étudiants permet de lire le foisonnement d’applications à expérimenter, la combinaison et les recherches qui peuvent être menées par ces moyens de communication de téléphonie mobile appliqués à une réflexion sur l’art.

Nous avons personnellement mené des expériences similaires à la sollicitation d’une intervention en retour de participants avec le principe d’une Battle MMS 14. Autour de la participation à une expérience visuelle sur une durée de sept jours, une battle MMS> se jouait. Une battle MMS se joue à deux, une personne qui donne un ordre et l’autre qui doit y répondre. Le téléphone mobile devient alors support de création de contenu — appareil photo —, moyen d’émission — par l’utilisation du MMS —, moyen de réception et de conservation. Pendant toute cette durée, une image prise avec un téléphone mobile est envoyée à un participant. Celui qui reçoit cette image a jusqu’au soir même à minuit pour y « répondre » par une autre image. Ainsi, tout le long d’une bataille se met en place une relation exclusivement basée sur l’échange de documents photographiques qui se répondent les uns aux autres. Tous les thèmes sont autorisés.

Gregory Djaai, étudiant en arts plastiques, avait décidé de se servir d’une précédente Battle MMS pour réaliser une exposition de photographies. Il exposait ainsi les photos réalisées par la personne avec qui il ordonnait une bataille. Étant donné que c’est lui qui donnait l’ordre du jour, il décidait de s’accaparer les réponses photographiques reçues comme étant ses propres réalisations. Gregory utilisait alors l’institution culturelle dans une forme de clin d’œil ironique à la création. Gregory cite dans ses références artistiques le travail de Thomas Ruff qui s’approprie des images pornographiques récupérées sur le net, qu’il retouche et qu’il propose en tant qu’œuvre personnelle.

D’autres formes d’approches ludiques de la création mobile ont été inventées qui utilisent le MMS dont Killer MMS . Le principe est de s’inscrire sur un site Internet où l’on dépose sa photo. Les participants doivent alors retrouver cette personne, la prendre en photo et envoyer le document au webmaster du site qui, après vérification, considérera la personne trouvée et prise en photo comme « tuée », une sorte de cache-cache virtuel où le terrain de jeu est la ville entière et où l’arme utilisée est votre téléphone mobile.

Un artiste de la scène multimédia, Jean-Baptiste Barrière, a présenté Le Miroir des Songes 15 à l’Institut Finlandais, œuvre qui utilisait comme contenu des documents envoyés par MMS. Le Miroir des Songes se présentait sous trois différentes formes : un site Internet, une installation en duplex entre Paris et Helsinki et l’utilisation des MMS. Les MMS envoyés sur le thème du rêve enrichissaient l’installation in situ en l’agrémentant de nouvelles descriptions oniriques.

Le téléphone mobile-studio 

Avec le téléphone mobile se sont développées d’autres formes de publication, telles que le « mobloging ». Le « mobloging » permet de publier une information envoyée par MMS directement sur un site Internet ou Wap. Pour mettre à jour sa création, il n’est plus nécessaire de se trouver devant un poste de travail fixe, un téléphone mobile multimédia permet de faire partager ses données quasi instantanément. Les internautes peuvent alors consulter les créations directement sur le site Internet ou le site WAP alimenté. Les « mobloging » sont de nouvelles propositions créatives de publications offertes par les services dits « Blog ». Le texte ainsi que les documents multimédias sont automatiquement extraits sur le serveur pour être diffusés en ligne instantanément.

Une de nos créations en ligne est un « moblog », intitulé Share your life, qui permet à tous de publier sur un site Internet un instant de vie capté photographiquement. L’envoi d’une photographie par MMS à une adresse e-mail permet d’intégrer l’œuvre en constante construction. Le site affiche les photographies, la date et l’heure d’envoi ainsi que le numéro du destinataire dans un ordre décroissant. De plus en plus de « moblogs » collectifs et thématiques apparaissent sur Internet et leurs utilisations se portent sur la réalisation d’œuvres participatives.

D’autres formes de créations participatives comme le WAP permettent de réaliser des sites directement consultables par les terminaux mobiles. Le wap utilise le langage WML qui permet de réaliser des pages. Cette norme offre de nouvelles opportunités dans la création pour téléphone mobile. Ainsi, les micros navigateurs qui équipent les téléphones mobiles peuvent afficher du texte, de l’image et du son, la seule contrainte restant la taille de l’écran du terminal de téléphone mobile. Ce type de consultation de contenu est très utilisé actuellement pour le téléchargement de logos, de sonneries ou la consultation d’informations.

Quelques expériences artistiques ont été réalisées avec ce langage et les spécificités de l’écran et de la consultation nomade des œuvres. La plupart des œuvres wap utilisent dans leurs processus le fait que la consultation de l’œuvre est nomade, aucun artiste ne peut savoir où se trouve le spectateur.

Annie Abrahams propose dans sa création wap un étrange rendez-vous, inspirée par les indications téléphoniques. Les pages informent du lieu où elle se trouve « Je suis dans la troisième rue à gauche », un hyperlien sur le mot gauche permet de continuer sa recherche : « après, c’est la première à droite », etc. Sa création fonctionne comme une image du réseau en parcours urbain : on cherche, on circule, on se perd…, et on se trouve? Elle établit une relation basée sur la frustration d’une rencontre qui ne se fera sûrement jamais, mais la poésie et les moyens techniques simples mis en œuvre collent parfaitement avec ce que l’on peut attendre d’une création wap.

Nous utilisons le wap pour mettre en place de nouvelles relations à l’Internet artistique. Il utilise le wap en plus des pages traditionnelles en essayant à chaque fois de réaliser une œuvre qui ne pourrait pas exister sur un autre support. Certaines sont des adaptions d’œuvres net art disponibles sur Internet.

Intersections propose au navigateur nomade de découvrir ou de redécouvrir son environnement urbain en offrant une navigation basée sur celle effectuée sur le réseau : page de droite, page précédente, etc. Chaque utilisateur peut alors se soumettre aux ordres de navigation aléatoire proposée par la page consultée. Moyen idéal de se perdre dans la ville et de redécouvrir la cité comme si vous naviguiez sur Internet.

Téléphonez-moi permet de contacter une personne directement en cliquant sur un numéro généré aléatoirement.

T OU? recueille dans une base de données les réponses à la question la plus posée quand on téléphone sur un terminal mobile. Une fois le lieu ou la situation complétée dans un formulaire, l’utilisateur peut alors consulter les différentes réponses. La géolocalisation permettra peut être un jour d’augmenter cette base de données par une indication ou une image automatiquement prise et consultable en direct sur le wap.

L’utilisation du WAP a été un média capital dans l’intervention-hommage 16 au travail de Tracey Emin Everyone I Have Ever Slept With (1995)’ Camping Sauvage.

Webcam Camping Sauvage

Cette intervention mettait en scène deux personnes en train de camper pendant 24 heures, une webcam les filmant en continu. Les internautes pouvaient consulter les images en direct mais aussi envoyer des messages aux deux participants : rangez votre tente, embrassez-vous, etc. L’internaute pouvait alors attendre devant son écran que l’action se déroule. Les deux intervenants ne pouvaient pas consulter la webcam, mais pouvaient consulter les différents ordres envoyés sur un téléphone mobile. Le téléphone mobile servait aussi de carnet de route, les artistes pouvant à tout moment mettre à jour leur journal : à 15h45 nous avons reçu la visite de…, donnant ainsi de nouvelles indications à l’internaute. Une fois l’intervention terminée — démontage de la tente et déconnexion de la webcam —, des copies d’écrans de webcam étaient et sont encore disponibles sur le site Internet frespech.com.

L’adaptation du Talk Show sur le wap répond à une observation des usages des téléphones mobiles dans la sphère publique. Partant de l’observation que les utilisateurs de téléphones mobiles passaient plus de temps dans les transports en commun à consulter leurs messages qu’à regarder autour d’eux, peur de croiser un regard, incapacité de gérer l’ennui du à l’attente, à la transition. La version wap affiche une question destinée à être posée à un(e) inconnue « Où allez-vous? Quel est votre signe astrologique, allez vous voter oui aux prochaines élections, quand avez-vous fait l’amour la dernière fois, me trouvez-vous joli…? »

L’adaptation wap de l’Echoppe Photographique propose au « wapaunaute » de consulter et de télécharger des images réalisées sur l’Echoppe pour en faire un fond d’écran.

En effet, la forme artistique privilégiée que l’usager peut avoir avec son téléphone mobile se trouve être le rapport particulier qu’il va entretenir avec son fond d’écran. La généralisation des appareils photos sur les téléphones mobiles offre la possibilité de réaliser son image ou son animation. Un nombre croissant de personnes se lancent dans la réalisation de clichés pour personnaliser leurs téléphones : portrait de l’être aimé, paysage idéal, etc. Elles délaissent progressivement le téléchargement payant d’images qui sont plutôt formatées à destination d’un public jeune — héros de séries télé, club de football, groupe de rock, etc. Le fond d’écran du téléphone remplace le pendentif de nos grands-parents qui une fois ouvert offrait à contempler une photographie particulière. Tout le monde n’est pas photographe, mais la mise à disposition dans un même appareil d’un outil de création et de diffusion change notre rapport à l’image.

Par la pratique de la photo numérique, notamment celle obtenue par les téléphones mobiles, une forme d’auto éducation à l’image s’opère petit à petit, un style de photographie téléphonique mobile voit le jour. Se constituent des millions de photothèques amateurs, des milliards de clichés qui transitent sur le réseau, qui s’échangent et qui s’effacent au grès de l’humeur, de l’actualité intime, de la mémoire disponible et qui échappent à la fixité de notre regard sur les choses. Certains constructeurs, comme la marque Nokia, expérimentent le réseau mobile dans une approche promotionnelle, Connect to Art 2004 a été lancé en novembre 2004 et propose à ses utilisateurs de télécharger des images conçues avec les contraintes particulières du téléphone mobile et de son écran. Nam June Paik propose des clichés où s’entremêlent des portraits et des fonds numérisés colorés. William Wegman offre en téléchargement quelques clichés de chiens. Ce service ne fonctionne que sur certains terminaux de la marque.

La généralisation de la « 3G » va sensiblement changer le rapport à notre téléphone. Les moyens techniques pour produire du contenu vidéo et sonore, l’optimisation de la géolocalisation et de la visioconférence vont rendre la création et la diffusion de contenus plus complexe. Cette mise en place de standards techniques semble s’accompagner d’une standardisation culturelle — de grands groupes de communication préparent déjà des contenus adaptés aux téléphones : jeux, films, séries. Il est déjà possible aujourd’hui avec un téléphone mobile standard de réaliser ses propres vidéos, la généralisation de la « 3G » va faire circuler ses propres images, ses propres créations plus poussées. Au Japon, une série quotidienne pour téléphone mobile « Yokohama Eighties » est disponible. Le chargement payant de l’épisode du jour se fait pendant la nuit. La mise en scène a été conçue en fonction du support du téléphone mobile et de ses limites : taille de l’écran, durée de l’épisode, etc. En Europe, il est techniquement possible de recevoir sur certains téléphones mobiles des programmes numériques — satellite, TNT — mais aussi d’envoyer des vidéos par MMS.

Premières expérience en 3G 

Nous entrapercevons comment la vidéo et la téléphonie mobile peuvent être exploitées dans le champ artistique. Ainsi Reading the city 2 17 de 2004 par Eric Maillet réalisé au Japon est une réalisation de téléphonie mobile couplée à un travail vidéo. Le principe consistait à envoyer par SMS, à des équipes munies de téléphones mobiles dernières génération, des questions sur le thème de la ville, par exemple, définir l’idée de no man’s land. Chacun envoyait alors par MMS une séquence vidéo illustrant ce terme. Les vidéos étaient réunies sur un serveur et montées en un même film consultable en direct dans un lieu d’exposition ou sur Internet.

Le téléphone mobile offre aux artistes une source de moyens à explorer, mais également une nouvelle implication des moyens de diffusion des données — images, sons ou textes : du fond d’écran aux interventions vidéographiques. Le temps écoulé entre production et diffusion est très rapproché. Le téléphone mobile devient une sorte d’atelier miniature et nomade, un lieu de conservation d’œuvres, de tri, de transfert et par ce fait un outil de médiation culturelle.

Depuis ces exemples de réalisations en téléphonie mobile nous mettons en parallèle la série de Boîte en valise de l’artiste Marcel Duchamp 18. Un prolongement de la Boîte en valise peut ainsi être lisible dans l’utilisation artistique de ces supports communicants. Les artistes s’appropriant ces médias comme autant de boîtes-écrans mobiles.

 

NOTE(S)

1 Rush Michael, Les nouveaux médias dans l’art, Editions Thames & Hudson, 2000.

2 « Aspect de l’esthétique communicationnelle ». Eduardo Kac. P257. In Connexions art réseaux médias, recueil de textes par Annick Bureau et Nathalie Magnan. ENSBA. Mai 2002.

3 Téléphonie mobile et art, cf. le site : http://www.uyio.com/mobile/

4 BlueTooth, cf. le site : http://fr.wikipedia.org/wiki/Bluetooth

5 Surrender Control : http://www.test.org.uk/archives/000617.html

6 Pages personnelles d’Alice Derain : http://perso.wanadoo.fr/journal-sms/

7 Grafedia : http://www.grafedia.net/

8 Yellow Arrow : http://www.yellowarrow.org/

9 Cf. le site http://www.blinkenlights.de

10 Hello World : http://www.helloworldproject.com

11 P@d : http://www.violet.net/pad.jsp

12 SMSMS : http://www.olats.org/projetpart/artmedia/2002/t_mBolognini.html

13 Benjamin Walter, L'Oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, Editions Allia, 2003.

14 Battle MMS : http://www.uyio.com/mobile/battle.php

15 Le Miroir des Songes : http://www.barriere.org/miroirdessonges

16 Camping Sauvage : http://www.frespech.com

17 Reading the city 2 : http://readingthecity.com/

18 Naumann, Francis-M. et Denis-Armand Canal, Marcel Duchamp. L’art à l’ère de la reproduction mécanisée, Editions Hazan, 1999.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Remerciements à : Nathalie Fougeras

Nicolas Frespech, artiste et chargé de cours au Centre Universitaire Vauban à Nîmes (France). n@frespech.com http://www.frespech.com

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Répertoire de création Net art et téléphonie mobile : Uyio http://www.uyio.com

Ressources techniques : Encyclopédie libre Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/

 

ARTICLES COMPLÉMENTAIRES

Sylvie Parent - 06/2003 Télécommunication sans fil et création artistique. Première partie : les téléphones cellulaires

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).