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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Orlan. Posthumanisme, romantisme et médiation technologique

Mélina Bernier

Les êtres se déplaçant sur de martiennes surfaces caillouteuses n’auront pas renié leurs qualités humaines mais seront autres; décalés, mutants. Lointains et proches. Leur toute présence dénoncera l’étroitesse des morales, la petitesse des hiérarchies, le carcan des conventions, l’arrogance des vertueuses sociétés. Sur la table rase d’un passé révolu, ils seront l’inquiétant espoir d’une culture à construire, à reconfigurer. 1
Orlan ouvre la voie de l’artiste, s’engageant, prenant le risque de la différence, de l’influence. Celle d’une femme sans culpabilité, libérée d’un humanisme religieux qui la chargeait de tous les maux, justifiait ses souffrances par l’argument naturel (« tu enfanteras dans la douleur ») et l’installait en inférieure à protéger. Inciser le visage, c’est empêcher que s’exerce la pitié et la bonne conscience, c’est ébranler l’ère de la victimisation. 2

Orlan est cette artiste française multimédia qui, au milieu des années 1960, délaisse la peinture pour faire de son corps le site canaliseur de sa création artistique à venir :

Orlan
But little by little, I broke free of painting; I began thinking that, as a female artist, the main material and recording surface I had to hand was my body, which I had to reappropriate because I had been dispossessed of it, in a way, by dominant ideology. Because I was a woman, dominant ideology prevented me from living my personal life and my artistic life the way I wanted to live them. 3

Depuis, ses oeuvres proposent une réflexion sur la relation entre l’art, le corps et les technologies à différents niveaux : l’identité et l’altérité, la sensualité et le puritanisme, le passé et le futur, la contrainte et le choix, etc. Dans cette dialectique, il ne s’agit pas d’exclure l’un où l’autre, mais bien de jouer sur le fil ténu des sens, des images, qu’inspirent ces non-lieux, pour penser autrement la production et la reproduction de la société et de la vie humaine par le corps et les nouvelles technologies. En fin de compte, Orlan nous amène à réfléchir sur l’humain comme construction socio-historique. C’est ainsi qu’elle s’inscrit dans la question du posthumanisme et agit à titre de médiatrice technologique dans la mise en place d’imaginaires susceptibles de donner une suite sociale au posthumain, bien que ce corps « dépossédé » et « réapproprié » traduise l’expérience quotidienne de l’aliénation culturelle d’« être-au-monde » qui sied parfaitement au regard féministe-queer romantique et marxiste du « travail » artistique chez Orlan.

Je passe d’abord en revue les concepts de médiation technologique, de technoèsis, d’ex-centricité, de pouvoir-résistance et finalement de condition virtuelle afin d’étayer mon argumentation en lien avec certaines œuvres de l’artiste. Pour finir, je propose de réfléchir sur les implications sociales du posthumanisme tel qu’envisagé à partir d’une analyse du discours et des productions artistiques de « Sainte Orlan », cela, à la lumière des revendications du mouvement « intersex » et transsexuel. Il en ressort que, tout en affirmant l’importance de la corporalité et de l’autonomie corporelle, Orlan annonce une nouvelle « politique des genres ».

Le corps de l’artiste : entre technologies et culture 

Orlan et l’« Être-au-monde » : Le paradoxe d’une condition naturellement artificielle 

Orlan : « médiatrice technologique » entre corps et virtualité 

Orlan, le mouvement « intersex » et trans. : pour en finir avec la « phobie » des corps 

Conclusion : « Je suis une homme, je suis un femme »  

 

NOTE(S)

1 Monique Sicard, « Orlan, post-woman », In Les Cahiers de médiologie, N° 15, 2002, p.130.

2 Ibid, p.132.

3 Orlan interview by Hans Ulrich Obrist: p.189-190, In Deke Dusinberre (traduit par), Orlan, Paris: Flammarion, 2004.

4 Petran Kockellkoren (2003) — (Fascinations) — Technology: art, fairground and theatre p.55.

5 Ibid, p.35.

6 Ibid, p. 72.

7 Eleanor Heartney, « Orlan: Magnificent « And » » : p. 229, In Deke Dusinberre (traduit par), Orlan, Paris: Flammarion, 2004.

8 Expression empruntée à Céline Lafontaine, L’empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée machine, Éditions du Seuil, 2004, 235pp.

9 Petran Kockellkoren (2003) — (Fascinations) — Technology: art, fairground and theatre, p. 62.

10 Katherine Hayles (1999), How we became posthuman. Virtual bodies in cybernetics, literature, and informatics, p. 7.

11 Eleanor Heartney, « Orlan: Magnificent « And » » : p. 229, In Deke Dusinberre (traduit par), Orlan, Paris: Flammarion, 2004.

12 Ibid, p. 231.

13 Les gestes du 3e membre de l’artiste sont activés et contrôlés par les spectateurs par le biais d’un moniteur électronique et d’un écran tactile, alors que les deux autres bras doivent esquivés les coups : l’artiste est conduit par la technologie et doit par ailleurs se battre contre elle.

14 N. Katherine Hayles (1999), How we became posthuman. Virtual bodies in cybernetics, literature, and informatics, p.4.

15 Judith Butler (2004), Undoing gender, Routledge, New York, p.3 et 7.

16 Orlan citée par Heidi Reitmaier: « I do not want to look like... Orlan on becoming-Orlan », p. 6.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

DAVIS, Kathy, « My body is my art: cosmetic surgery as feminist utopia? », In Feminist theory and the body: a reader, (eds.) Janet Price and Margrit Shildrick, Routledge, New York, 1999, p.454-465, 12 pages sur 487pp.

DUSINBERRE, Deke (traduit par), « Orlan Interview » : p.187-204, « Orlan: Magnificent « And » »: p.223-233 In Orlan, Paris: Flammarion, 2004, 29 pages sur 247pp.

FOUCAULT, Michel, Histoire de la sexualité: la volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p.101-105, p.121-129, p.136-139, 18 pages.

HAYLES, N. Katherine, How we became posthuman. Virtual bodies in cybernetics, literature, and informatics, The University of Chicago Press, 1999, p.1-24, p.283-291, 33 pages sur 350pp.

KOCKELLKOREN, Petran – (Fascinations) – Technology: art, fairground and theatre, Rotterdam: NAI Publishers, 2003, p.7-9, p.13-14, p.19-20, p.26-27, p.30-31, p.35, p.54-55, p.57, p.62-63, p.65-66, p.70, p.72, p.73 et p.76-86, 33 pages sur 111pp.

LAFONTAINE, Céline, L’empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée machine, Éditions du Seuil, 2004, 235pp.

ORLAN : site officiel : http://www.orlan.net/

REITMAIER, Heidi, « I do not want to look like... Orlan on becoming-Orlan », In Women’s Art, No 64, May/June 1995, p.5-10, 6 pages.

SICARD, Monique, « Orlan, post-woman », In Les Cahiers de médiologie, N° 15, 2002, p.128-133, 6 pages.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).