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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


La magie contraignante et la contention des réseaux

Pierre Robert

section cybertheorie

Photo : Pierre Robert, 2005
« Maintenant, on a divisé le monde non pas en classifications différentes d’objets mais en groupes de connexion » (Heisenberg)

Au cœur même du cyberespace logent de formidables opposés; d’une part la magie, de l’autre la contrainte. L’effet magique découle de l'ubiquité manifestée lors de nos navigations dans le cyberespace, elle ne cesse de nous surprendre par sa promptitude à répondre à nos commandes, par son insensibilité à l’espace et au temps, réitérant sans relâche sa puissante présence au sein de l’interréseau. L’ubiquité est l’ouroboros électronique. Et parce que rien n'est totalement immatériel dans cet univers ubiquitaire, tout y est par ailleurs fortement contraignant. C’est sous cet angle contraignant que les critiques de l’Internet font valoir, par exemple, le caractère socialement exclusif de l’accès à l’Internet sur un plan mondial. D’un point de vue plus factuel, un simple arrêt de l’alimentation, quelle soit électrique ou réseautique, conduit souvent l’internaute à revoir radicalement sa stratégie dans l’exécution de ses tâches. Ce qui n’est pas une mince affaire, peu importe le degré de complexité impliqué lors de telles interruptions soudaines. En somme, plus on s’engage dans la dépendance, plus les risques arborent un visage de fatalité et plus l’exclusivité devient déterminante dans le bon fonctionnement des opérations. On constate à quel point cela se vérifie avec le pétrole.

Cette contradiction inhérente au cyberespace trouve régulièrement des échos dans les discussions entourant l’Internet. D’un côté on critique l’utopisme des ses défenseurs qui allèguent un universalisme intrinsèque à l’interréseau, de l’autre on critique le manque de discernement chez les adeptes d’une démocratie égalitariste entre un potentiel et un écart économique. Entre les deux, on distingue l’imparfaite progression vers un accommodement entre les attentes des uns et des autres.

Hormis la sensation ubiquitaire de la transmission des données, l'interréseau est un matériau hautement sensitif et, partant, loin d'être intangible ; dans le sens de la structure matérielle et de ses effets sur les personnes branchées. Il n’y a, à cet égard, que Cyberman (Steve Mann, Toronto) pour vivre quotidiennement l’utopie de l’individu libre et branché en permanence. Cyberman est un véritable mythe vivant, une figure d’exception dans la relation créative de l’être humain avec la technologie. Dans sa jeunesse Cyberman voulait être un réparateur de téléphone, aujourd’hui il est une figure atypique dans un monde de systèmes informatisés. Nous, en tant qu’individus normaux, sommes loin des savoirs et des exigences techniques requis qui nous permettraient de réaliser les performances technologiques de Cyberman. Face à ce constat sur nos faibles connaissances, nul doute que la démocratisation électronique se fera par défaut et par le biais de l’économie de marché (sans vouloir ici présumer de son futur). Contre mauvaise fortune électronique, bon art (?).

La force de l’art aujourd’hui ne peut, dès lors, reposer que sur l’appropriation des réseaux et non sur l’acquisition de connaissances liées aux univers technologiques et scientifiques. L’information numérique en flux plus que les câbles en laboratoires.

La contention des réseaux par les régisseurs de l’Internet 

Lorsqu'on aborde plus spécifiquement le cyberart, l’art Web ou le Net.art, il est souvent question d'immatérialité. L’immatérialité dans ce cadre discursif a pour mandat de faire contrepoids à l’objet d'art, un terme lourdement connoté par la discipline historicothéorique de l'art. Un objet d’art que l’on peut initialement investiguer et suivre à la trace afin d’attester de son authenticité. Il ne s’agit pas non plus d’un objet immatériel, car ce sont plutôt les transactions préalables de diffusion qui lui agréent une valeur d’immatérialité. L’œuvre en elle-même échappe au discours sur la dite immatérialité de l’objet.

Ce déplacement du jugement envers l’œuvre a pour corollaire l’abandon du point de vue dichotomique entre matérialité et immatérialité. Un point de vue auquel la culture de masse et la science-fiction en particulier s’abreuvent, en créant entre le monde et le non monde de fabuleux passages initiatiques. Il en va de même avec le présent, le passé ou le futur, l’espace et le temps. Or, l’art ne s’extirpe pas de la réalité pour se loger dans l’immatériel, bien au contraire. Depuis la modernité, l’art ne cesse de s’y ancrer à tout crin. L’art issu des nouvelles technologies poursuit, dans une très large mesure, ce cheminement. La provocation du réalisme au milieu du 19e siècle en France est inlassablement réitérée par les artistes du 20e et du début du 21e siècle. Sauf que, parfois, on interroge une réalité détournée de son réceptacle humain en l’intégrant à des mémoires numériques dynamiques.

Si, d'un point de vue matériel, le marchandisage des objets d'art fait défaut dans le cyberespace (on peut cependant y vendre des objets à compte d’auteur, comme c’est le cas de Valery Grancher avec, entre autres, ses Webpaintings), pas plus n'y a-t-il de transport et d'assurance à prévoir pour la diffusion des oeuvres. La duplication par téléchargement (le clonage de l'œuvre) décourage l'unicité et ses corollaires d'authenticité. Il existe certes une différence intrinsèque entre ces deux modes de productions artistiques, toutefois l’immatériel n’est pas la valeur originaire du cyberart. L’art de la relation interactive (le cyberart) est à l'image d'une plaquette de circuits électroniques voguant dans le vide, sans attache particulière, à la fois message lorsque lu et libre objet de programmation lorsque utilisé. Est-ce là sa définition idéale? En contrepartie, plusieurs sinon tous les cyberartistes utilisent le potentiel des institutions artistiques en place pour vivre de leurs créations. Le cyberart ne peut, à ce jour, faire cavalier seul dans son espace originel, il n’a de vie que dans sa position différentielle.

La problématique ne repose donc pas sur la distinction esthétique entre le caractère matériel ou immatériel de l'oeuvre ou à ses modes de diffusion, malgré l'importance de ces derniers. Plus important encore serait d'admettre l'éclatement drastique de toute forme de systématisation des arts depuis l'ère numérique et d’assumer la portée logique d’un tel postulat. Cela porte toutefois à la critique et aux dérives incontrôlées (voir à ce propos l’éditorial d’André Rouillé, Dyonisiac… sur commande, paris-art.com, mars 2005; on y discute entre autres « L’art en excès de flux, ou le tragique contemporain »). En effet, lorsque le flou prend en charge l’indistinct dans une orientation éclatée, on se demande si le discours est encore possible.

Il ne sera pas superflu de rappeler ici que la plupart des « systèmes de représentation » en place sur le Web consistent principalement à filtrer des informations. Le récent livre de Stephen Wilson Information Arts : Intersections of Art, Science, and Technology (lire le compte rendu de Marc Lafia sur Rhizome) est révélateur à ce propos. Il s'avère pratiquement impossible de mémoriser tous les courants qui parcourent cette scène tellement ses avenues sont diverses. Sans compter évidemment tous les artistes qui, à telle ou telle autre période de leur cheminement, ont pratiqué tel ou tel autre art. En réalité, depuis 1945, les orientations artistiques distinctes fleurissent comme des pissenlits au printemps (voir groupes mouvements tendances de l’art contemporain depuis 1945, ENSBA, Paris, 2003).

C'est pourquoi, dans le cyberespace, on rencontre une situation semblable. Le discours esthétique sur l'art Web relève par exemple, à sa base, d'une pratique de filtrage qui définit, au sens graphique du terme, les réseaux qui le constituent. En ce qui concerne l'artiste, le jeu statutaire consiste à intégrer les flux appropriés afin d’être reconnu. Il s'agit de l'ABC de la nouvelle condition de pratique.

Cette stratégie de positionnement est peu discutée, le débat sur la gratuité de l’art en ligne ou la discussion portant sur la programmation en tant qu’art (cf., la discussion sur la liste Nettime-fr intitulée « Programmation comme art », mars 2005) l’ayant remisée dans la catégorie des faits sans importance.

Il faut comprendre que le filtrage (c’est-à-dire la contention des réseaux par les régisseurs de l’Internet) n'est pas considéré comme un parti pris, mais comme une ouverture à l’altérité démocratique. Une contention des réseaux constamment paramétrée par la densité des flux qui la composent. Plus simplement dit, on tente de concentrer l'information pertinente plutôt que de la laisser se diluer imperceptiblement dans le cyberespace, l’internaute ne peut être le garant d’une esthétique, il reste un fait sociologique sans plus. Le cyberart est modelé par des actions de contention des flux sur Internet. Le libre choix est un leurre.

En effet, la massification exponentielle des informations et leur libre circulation dans l’interréseau engendre la nécessité d’une modération des flux selon la pertinence des interactions et des croisements que ces derniers engendrent. Conséquemment, l’art en ligne construit son esthétique via les régisseurs de l’Internet.

Qu’en pensez-vous ?

À suivre…

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).