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Image double ou doublure de soi ; la caméra de surveillance sous l'oeil de David Rokeby

Julie Bouchard

Sur la scène internationale de l’art électronique, David Rokeby est une vedette. Anglais, Autrichiens, Brésiliens ou Italiens le réclament et souvent en même temps. Mais ce mois-ci, c’est à Québec que l’artiste ontarien déballe ses pénates.

« Je n’avais pas planifié la création de Taken, du moins pas comme elle s’est présentée. L’installation a émergé d’elle-même de mes travaux et expérimentations. » (D. R.)

« Qu’est-ce qui nous défini comme être humain ? » Grande question, mais elle se situe au cœur des recherches de David Rokeby, pionnier de l’art interactif selon certains, « naturaliste  », «  observateur  » et «  fabricant d’outils » selon ses propres termes. En fait, depuis plus de 20 ans, David Rokeby poursuit des recherches sur l’interactivité entre l’homme et son environnement quotidien, hautement technologique, et mène ses interrogations sur le devant de la scène en invitant le grand public à vivre de nouvelles expériences. En 20 ans, l’artiste canadien s’est acquis une réputation internationale et son travail a été couronné de prix forts convoités. Pour la toute première fois, David Rokeby ouvre le Mois Multi, qui en est à sa sixième édition cette année.

David Rokeby, né en Ontario en 1960, travaille rarement « in-situ ». Il crée habituellement ses œuvres en faisant abstraction de l’espace où elles seront présentées, et les adapte au besoin. Mais là, on lui a montré un espace précis et demandé de créer œuvre qui pourrait y trouver place. Le naturaliste en lui s’est pointé le nez, a observé et a eu une intuition. « De toute évidence, cet espace voulait être lent ! » lance David Rokeby en se moquant un peu de sa propre remarque. Soit ! L’œuvre nouvelle conçue pour l’espace d’Avatar n’a pas encore de nom, mais elle parlera de… lenteur. Invité à présenter deux œuvres, l’artiste ontarien a aussi sorti de son porte-folio Taken, une installation interactive créée en 2002.

La langue natale de David Rokeby est l’anglais, mais il s’exprime en français avec facilité et presque sans accroc. Quand on lui demande de parler de Taken, il évoque d’abord son étonnement : « Je n’avais pas planifié la création de Taken, du moins pas comme elle s’est présentée. L’installation a émergé d’elle-même de mes travaux et expérimentations. » C’était en 2002 et David Rokeby tentait de se partager entre trois pays et autant de projets. Et si Taken l’a alors pris par surprise, l’œuvre reste encore pour lui en partie un mystère. « Je ne suis pas sûr de savoir de quoi il s’agit », avoue-t-il avec un sourire qui en dit long sur le plaisir qu’il prend à suivre des intuitions, même s’il ne sait pas toujours où elles le mènent. « L’artiste a la responsabilité de suivre les chemins intuitifs et de ne pas rester attaché à des formes déjà définies », ajoute-il sur un ton un peu plus sérieux.

Une caméra, cachée quelque part, capte votre image. Taken vous montrera l’image qu’elle a captée de vous. Mais vous reconnaîtrez-vous ? (J. B.)

Conçue à l’improviste ou non, depuis sa création, Taken a été présentée plusieurs fois au grand public. « C’est une œuvre très populaire. Les gens l’aiment bien », affirme Rokeby. Mais qu’éprouvent-ils devant Taken ? « Ils sont à la fois attirés et repoussés par ce qu’ils voient. Taken est une œuvre ambivalente et leurs sentiments sont ambivalents. » Plus précisément ?

L’installation interactive Taken tente d’apporter une réponse à l’omniprésence des caméras de surveillance dans notre environnement quotidien. D’une certaine façon, Taken recrée l’expérience que vous faites chaque jour, plus ou moins consciemment, dès que vous sonnez à la porte d’une ambassade, stationnez dans un parking souterrain, magasinez… Une caméra, cachée quelque part, capte votre image. Taken vous montrera l’image qu’elle a captée de vous. Mais vous reconnaîtrez-vous ? Saurez-vous dire que c’est bien vous, là, dans l’espace ? Et si entre votre image et vous, il y avait soudainement (un) décalage ? Et qui donc a une image exacte de soi ? Autant que vous êtes, vous vivrez une expérience différente dans Taken. Et vous voudrez peut-être y retourner. « Y vivre la même chose deux fois est impossible », croit son auteur.

Installation interactive, Taken a été créé à l’aide des technologies informatiques. Et en bon « fabricant d’outils », David Rokeby développe lui-même tous les logiciels qui sont à la base de ses créations. Il faut dire que l’informatique a peu de secrets pour lui. Depuis le début des années 80, David Rokeby se coltine avec l’ordinateur en le tirant du côté des arts visuels. Une de ses premières œuvres, le Very Nervous System, créé en 1982 et primée plusieurs fois depuis, est aujourd’hui considérée comme une référence sur la scène internationale des arts électroniques. Qui plus est, le Very Nervous System, un environnement sonore qui réagit avec sensibilité aux mouvements du corps humain, a été récupéré par le monde médical, qui l’a mis au service des personnes aux prises avec un handicap moteur. Comme quoi l’art et la science peuvent parfois faire bon ménage.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Taken de David Rokeby présentée dans le cadre du Mois Multi 2005 au Studio d'Essai du complexe Méduse (Québec, Québec) du 2 au 14 février.
Mois Multi 06
www.moismulti.com

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).