archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Autoportrait cybernétique de l’humanité. Ou la promenade de Guykayser dans le monde ordinaire.

Julie Bouchard


Image de Guykaiser

Que de reproches ont été adressés à l’écran de l’ordinateur : trop plat, trop froid, trop dur, a-t-on dit et répété d’un air toujours un peu dépité, le corps en butte contre la machine. « Soit », s’est probablement dit le plasticien français Guykayser, longtemps enfermé dans son atelier à se tremper les mains dans la couleur pour en tirer des formes. Lorsqu’il a décidé de créer pour l’écran électronique et même pour le Web, il s’est bien vite rendu compte qu’il ne pourrait plus se servir de ses mains comme avant. Mais une fois sorti de son atelier, il a aussi bien vu qu’il disposait maintenant d’un outil lui permettant de prolonger à l’infini les rencontres faites au gré de ses promenades. Sachant l’espace cybernétique immatériel, inodore et décentré, Guykayser n’a pas essayé d’y recréer de la matière ou d’y définir un centre. Il s’est astreint à l’ordinaire et a réussi à donner au Web une voix humaine (http://guykayser.autoportrait.com).

Tresnay, Nevers, Nannay. Trois villes ou villages de France visités par Guykayser. Trois territoires locaux déplacés sur le Web et dans lesquels tout internaute peut aujourd’hui se promener (www.autoportrait.com). Tresnay d’abord, où le tracteur de l’artiste a pris son envol (http://lenvoldutracteur.autoportrait.com). Un village ordinaire où des gens ordinaires disent des paroles ordinaires. À Kayser venu au devant d’eux, ils ont parlé d’objets tirés du centre de leur vie. L’artiste a laissé intacts les objets porteurs d’histoires, mais a capté les paroles nées de la rencontre et en a fait la matière première d’un objet à façonner. Paroles vives, mouvantes, vibrantes d’émotion et de mémoire, il les a taillées comme il aurait taillé le bois, le verre, l’acrylique ou le métal. De chacune, il a fait ressortir la brillance, le creux, l’éclat, les sachant tout aussi banales dans leur quotidienneté qu’intemporelles dans leur essence. Toutes, il les a ensuite assemblées, leur entre-tissant images et mouvements, cherchant la forme révélatrice du territoire où elles sont nées. D’éphémère et labile, la parole des gens de Tresnay a ainsi pris une forme plastique intemporelle. Propre à un territoire local, elle migre aujourd’hui sur le Web, comme celle des gens de Nevers (http://letageredenevers.autoportrait.com) et de Nannay (http://nannay.autoportrait.com). Ou comme celle, depuis peu, des gens de la ville de Québec.

Je te donne ma parole (www.chambreblanche.qc.ca/projets/guykayser/maparole/) est le plus récent des objets-récits de Guykayser. Développé au cours d’une résidence à la Chambre blanche (17 janvier au 20 février 2004), Je te donne ma parole prolonge la promenade sur le territoire de la ville de Québec, qui rejoint ainsi Tresnay, Nevers et Nannay sur le réseau. L’objet-récit Je te donne ma parole reprend les mêmes éléments que les précédents : collecte de paroles vives, taille et tissage de ces paroles, auxquelles sont entremêlées des images du territoire où elles sont nées, mise en forme et déplacement de l’objet-récit sur le Web, où tous et chacun peuvent désormais se projeter dans un nouveau territoire de voix humaines. Comme les objets-récits précédents, Je te donne ma parole met en œuvre un processus interactif assez simple qui ne requiert, en apparence, qu’un investissement minime de la part de l’internaute : choisir parmi le nombre et donner un ordre à un ensemble semble être ses seules actions possibles. Pourtant, pour peu qu’il prête attention à ce qu’il voit et entend, il aura bientôt l’impression d’appartenir au paysage cybernétique.

À l’écran de Je te donne ma parole, tout au bas, une communauté humaine défile sur fond de paysage hivernal. Seul ou en groupe, hommes et femmes ne sont que silhouettes blanches anonymes. Elles figurent des existants, mais ne leur donne ni nom ni visage. À l’internaute de choisir qui il veut entendre. Un choix simple confirmé par la souris extrait du pluriel une ou plusieurs silhouettes et leur donne un contexte plus précis : une rue, un carrefour, un parc… La silhouette devient personnage, ombre chinoise sur paysage urbain. Ombre creuse en apparence, elle est emplie de paroles qui couleront dans l’ordre donné par l’internaute. Une histoire est alors donnée à entendre, offerte en partage. Brève et toujours ordinaire, elle est entièrement charriée par la voix. Une voix troublante d’humanité, mais privée de corps, sinon du mien, internaute. Et c’est là où l’échange initié par Guykayser se prolonge. La parole recueillie et mise en forme à Québec, puis gravée sur le réseau m’est donnée, entière, étrangement immortelle, et en même temps m’est donné la possibilité d’investir physiquement cette parole en me projetant sur l’ombre chinoise. « Je te donne ma parole », disent en chœur les ombres peuplant le paysage de Québec. Moi, en échange, où que je sois, je leur donne mon corps.

« Autoportrait collectif », dit Guykayser de chacun des objets-récits qu’il a déposé sur le Web depuis qu’il est sorti de son atelier. Comme s’il oubliait que ces objets-récits étaient des rendus sonores et visuels de ce qu’il avait vu et entendu au cours de ses promenades. Comme s’il voulait croire qu’entre les gens de Tresnay, Nevers, Nannay ou Québec et les internautes, la rencontre était immédiate, sans médiation. Et dans une certaine mesure, il a raison. La voix des gens de Tresnay, Nevers, Nannay et Québec a la pureté de celles qui peuplent notre quotidien. Elle semble nous être donnée comme elle a été entendue et recueillie. Se promenant dans L’Envol du tracteur, L’Étagère de Nevers, Nannayxtérieur ou Je te donne ma parole, on aura bien plus l’impression d’écouter des gens se conter que de découvrir le travail hypermédia d’un plasticien. On se prendra à rire des mots entendus, on se découvrira touché par des paroles inattendues. D’une facilité surprenante, on entre dans une conversation ordinaire, de celles que l’on tient tous les jours et que l’on reprendra encore demain, mais avec des gens que nous ne connaissons pas et qui habitent des territoires éloignés. Je te donne ma parole (en échange de ton corps) nous invite à entrer encore plus avant dans une conversation qui nous plonge au cœur de l’humanité.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).