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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Lire avec la main

Xavier Malbreil

La lecture sur écran a quelques spécificités

Elle n’est pas impossible, comme certains voudraient le dire, pour opposer rapidement une lecture papier, qui serait la seule vraiment sérieuse, la seule nous permettant d’apprendre et de nous construire, et la non-lecture écran, qui serait picorage, dissipation, voir même abrutissement. On peut lire sur écran, avec plaisir même, pour peu qu’il soit d’assez bonne qualité, on peut apprendre sur écran, on peut jouer également. Les jeunes générations nées avec le game boy ne se posent évidemment déjà plus la question. Ils passent de l’écran au livre sans le moindre problème, et ils ne sont certainement pas moins intelligents que leurs aînés!

Ceci posé, la lecture sur écran mobilise sûrement d’autres capacités intellectuelles et corporelles, et induit de nouvelles façons de lire.

Ainsi les œuvres multimédia, les parcours d’apprentissage sur écran, ou bien évidemment aussi les jeux, qui tous usent du fameux lien hypertexte et qui demandent au lecteur de changer ses façons, ses habitudes, ses attitudes.

Pourquoi? Qu’est-ce qui a changé?

Si la lecture sur écran d’une œuvre ne comportant aucun lien hypertexte peut être une simple transposition d’une surface à une autre, la présence de ce point sur l’écran, qui fait ouvrir le curseur en une main, et que nous devons trouver avec la main, est la grande nouveauté.

La souris en main, que l’on dirige, que l’on fait chercher, qui guide notre lecture, cette souris, dont l'utilisation est devenue si banale en quelques années, que fait-elle, quand elle entoure les mots, les images, quand elle cherche le lien, quand elle renifle aux quatre coins de l'écran?

Elle touche?
Elle caresse?
Elle tente de saisir?
Elle regarde, elle entoure, elle fait naître?
Ou bien essaie-t-elle encore d'isoler l'image, pour souligner le vide qui l’entoure?

La souris, elle, ne voit rien. Ce sont nos yeux qui voient. Elle est sur notre bureau, présence familière, rassurante, animal de compagnie presque. Se meut dans un univers en deux dimensions.

C'est notre main qui regarde

Comme l'enfant suit les lettres avec son index, quand il commence à lire.
Comme certains adultes aussi, qui n'ont pas franchi définitivement ce gouffre entre la graphie, et sa signification dans un langage articulé.
Et comme maintenant également le lecteur mains/yeux, devant un ordinateur, à la recherche des si-bien nommés « liens », lui emboîte le pas.

Le lecteur qui manipule, qui zyeute, comme s’il avait un oeil au bout du doigt. Un doigt qui sort de l’œil.

Bien sûr, cette lecture avec la main est une nécessité. Sans passage de la souris, pas de lien trouvé. Ces liens qui nous relient au code-source, il nous faut bien les débusquer, sinon nous laisserions l'ordinateur allumé « about blank ». Ce n'est pas le moment de se demander « Pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien ». La main veut saisir, bon sang, c'est tout de même sa fonction.

Bien des fois, pourtant, alors que tous les liens avaient été révélés sur ma page-écran, je me suis surpris à caresser l'image sans la moindre nécessité.

Avais-je besoin de déchiffrer l'image, qu'il me faille la parcourir avec la souris. Etait-ce pour indiquer à mon oeil l'endroit exact où il devait regarder?

Quand j'ai un livre entre les mains, j'éprouve peu ce besoin de le parcourir avec les doigts. Une image, je la regarde frontalement, sans faire agir mon corps. Je laisse ses photons me transpercer, comme un vent qui viendrait me caresser les neurones. Je tiens le coup, pour peu que l'image soit forte, et menace de me renverser. Je résiste.

Jamais je n'ai la tentation de la saisir, ce serait une hérésie. Je sais qu'elle est image, elle me le dit assez. Elle me tient à distance, elle me dit la distance, c'est bien ainsi. Dans cette part très physique du face à face avec l’image, une très ancienne voie de l’affrontement par regard interposé se fait jour. Je te provoque, tu me réponds, nous allons peut-être nous empoigner. Jusqu’au contact effectif, jusqu’au toucher du corps, nous savons jusqu’où aller trop loin.

L'image vue sur un écran d'ordinateur, l'image que l'on va chercher serait-elle différente, qui m'imposerait de la désigner de la main?

Depuis longtemps, je peine à trouver ce qui me gêne - au sens où je ne sais pas comment en parler, je tourne autour de la formulation - dans l'image vue sur l'écran. Est-ce son manque de matérialité qui me perturbe?

Est-ce le fait qu'elle a toutes les (mal)chances de disparaître en même temps de l'écran où je la regarde, et de ma mémoire?

Cette image qui non seulement dit l'absence de la chose, comme toutes les images, mais qui de plus contient en elle-même son absence future. Absence en abîme en quelque sorte : il ne faut faire aucune confiance à ces vermicelles de chiffres qui grouillent dans les disques durs. Ils pourraient tout aussi bien se retourner, et ne laisser qu'une trace vide. La chose absente que dit l'image numérique est doublement absente, par ce vide sur lequel elle repose.

Pour peu qu’aucune représentation ne soit engagée, et qu’aucun référent connu ne la tienne dans cet équilibre instable au-dessus du néant, cette image - un trait rouge, un rond bleu, une bavure violette,
une strie grisâtre - que nous dira-t-elle, quelle chance aura-t-elle de s’agiter dans notre petit théâtre intérieur?

La lecture mains-yeux, cette caresse qui va donner ordre à l'écran de convoquer nos fantômes préférés, serait-elle sa seule chance, la seule voie par laquelle elle pourrait venir s'infiltrer en nous, venir y nicher, y faire ses preuves, y construire sa pelote.

Que la main aille à sa rencontre, cette image en forme d’absence, et la fasse surgir, et déjà la main l'aura vue, l'oeil l'aura touchée

Par tout mon corps, j'aurai parlé aux fantômes qui me regardent depuis l'écran. Sinon, pourquoi rester là, pourquoi regarder cet écran. Si pauvre. Ce corps que l'on perçoit, mais que l'on ne peut toucher, ce corps qui passe à travers les murs, ce corps que l'on voit, mais que l’on traverse du regard. Nous voulons le palper, et notre main passe à travers lui. Nous avons besoin d’un médiateur.

Cet objet fuselé, en plastique, qui roule sur notre table, qui fait apparaître et disparaître les formes, on pourrait l'appeler une baguette de sourcier, un pendule, une table tournante, une boule de cristal. Un objet chamanique?

En touchant et en ne touchant pas, en guidant l'oeil, et en le trompant indéfiniment, en captant la main, et en permettant à la main de capter, la souris ouvre à cette nouvelle lecture. Mains-yeux. Lecture du corps, mais du corps à l’écoute de l’absence, forcément. Mains-yeux, écran blafard, blanc aveuglant, lecture en aveugle, lecture d'enfant, lecture d'analphabète, lecture totale, sensuelle. Je caresse les corps, je sais aussi qu'ils ne sont pas là, je laisse parler à travers moi un désir qui n'a pas d'objet. Entre un autoérotisme puéril, ou la lancinante fascination pour le vide, va savoir.

Lecture mains-yeux, j'y cherche comment parler de ces images

Elle me ramène à l'enfance, je peux écraser un doigt plein de pâte à modeler sur une vitre transparente, barbouiller une feuille avec de la gouache à même la main, à l'adolescence il faut toucher, il faut toucher, il faut toucher. Tantôt elle encercle la chose, l'isole, voilà on le sait la chose est là, je l'ai nommée, et j'ai même nommé son absence, qu'elle arrête de me casser les pieds, qu'elle me laisse ce vide étincelant, autour.

Que l'on s'approche des fantômes, qu'on essaie de leur taquiner l'échine, et ils sont là, ils nous sourient.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).