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Les malentendus

Xavier Malbreil

L’échange épistolaire par courriel est une pratique maintenant courante, que beaucoup ont apprivoisé. Que ce soit dans le domaine professionnel ou privé, on échange, on communique par millions de messages tous les jours.

Pourtant, combien d’entre nous auront été surpris un jour ou l’autre, de voir leur message mal interprété par leur correspondant. Combien se seront étonnés de lire sous la plume d’un tel des propos à la limite du compréhensible.

Alors que tous les outils en notre possession devraient nous conduire à l’inverse, on peut légitimement se poser la question de savoir d’où viennent les ratés de la communication écrite par le réseau.

Pour commencer, donc, partons d’un degré idéal de la communication, qui n’existe pas : tel partirait le message, tel il arriverait.

Tel l’émetteur le concevrait, tel le récepteur l’entendrait.

Mis à part des phénomènes d’incompatibilité entre systèmes d’exploitations, gestionnaires de courrier, ou autres problèmes de serveur, largement résolus en 2003, il est peu d’occasions où un message transmis par le Net ne parviendra pas à son destinataire exactement semblable à son état d’origine.

Que l’on suppose maintenant un récepteur et un émetteur partageant le même contexte culturel, et rien ne s’opposera à leur parfaite compréhension. L’état idéal de la communication envisagé plus haut semblerait donc tout près d’être atteint.

Pourtant, et beaucoup ont pu l’éprouver à leur dépens parfois, il est loin d’en être ainsi.

Combien de fois, au contraire aurons-nous reçu un message dont nous aurons mal interprété l’intention réelle? Combien de fois l’ironie que nous voulions laisser percer n’aura pas même été envisagée par notre correspondant? Combien de fois une annotation lapidaire, laissée pour toute réponse en marge de notre question n’aura soulevé en nous que doute, interrogation, voir profond agacement? Combien de fois le second degré que pensait employer notre correspondant ne nous aura paru qu’un premier degré, au mieux plat, et au pire proche de l’insulte?

Dans toutes ces situations d’incompréhension, dès lors qu’aucun problème technique ne pouvait être rendu responsable, et dès lors que la qualité de communicant ni les capacités intellectuelles de notre interlocuteur ne faisaient aucun doute, on peut être saisi de perplexité.

D’autant plus pour nous, de culture française, dont la langue permet tant de nuances d’expression, et dont la littérature regorge de chefs-d’œuvre du genre épistolaire.

Alors …

Les deux explications les plus couramment avancées sont d’une part la vitesse de rédaction des courriels, et donc leur manque d’élaboration, et d’autre part l'absence de modération que les inflexions de la parole, les mimiques corporelles, viendraient apporter au discours.

S’il est facile de régler son compte à la première source d’erreur, il est par contre plus difficile de venir à bout de la seconde.

Pourquoi devrait-on en effet moduler l’expression écrite comme s’il s’agissait d’une expression orale?

La communication écrite sur le Net reste toujours une communication écrite (pardon pour la lapalissade). Elle ne devrait pas avoir besoin des modérations tonales ou physiques que l'on évoque couramment.

Le moyen utilisé pour les pallier, ces fameux émoticons, permettrait de signaler à notre interlocuteur, par l’utilisation d’un J, que nous mettons un bémol à l’expression de notre doute, ou que nous voulons dire exactement le contraire de ce que nous énonçons.

Mais pourquoi ne disons-nous pas tout simplement ce que nous voulons dire, exactement comme nous l’entendons. Pourquoi aller vers une communication très imparfaite, graphico-iconique?

Est-ce parce que, quand nous écrivons notre courriel, nous sommes en face d'un système complexe, multimédia, dont nous n’arrivons toujours pas à intégrer les capacités et les limites?

Cet écran si familier, devant lequel nous passons tant d’heures, et sur lequel nous voyons les lettres s’afficher comme des icônes, et les icônes se charger de dépeindre notre sentiment intime, sur l’instant, ne pensons-nous pas qu’il devient peu à peu davantage qu’un écran? Ne croyons-nous pas qu’il finit par nous voir, par capter nos pensées, par comprendre le moindre de nos hochements de tête, de nos courbements d’échine?

Les haut-parleurs, qui transmettent jusqu’à la voix de nos interlocuteurs, dans les mails sonores, ne croyons-nous pas qu’ils enregistrent dans le même temps notre message?

Le brouillage perceptif que ce système complexe aura créé en nous, nous ne le connaissions pas dans la communication écrite, à main nue, quand nous devions faire appel à cette mémoire profonde des lettres, et de leur composition en mots, quand nous devions pour la moindre phrase nous rappeler que la chose était absente, et que nous ne la ferions pas accéder à la présence si nous ne la décrivions pas correctement, et même l’orthographions correctement, rivière et non rizière, baie et non bée, jeune et non jeûne.

Mais est-ce seulement ça?

Sommes-nous seulement en phase de transition, devant un moyen de communication qui nous donne déjà beaucoup, et dont nous croyons qu’il nous offre davantage encore?

Cet ordinateur, connecté au réseau, nous le voyons certainement tel qu’il sera dans quelques années, bardé de capteurs audio-olfactivo-visuels, de sondes corticales plongeant dans une connexion à même notre peau, de palpeurs d’humidité soupesant la moiteur de notre paume.

Notre corps, que nous projetons déjà vers notre destinataire, lui susurrant à l’oreille notre message dans toutes ses nuances, nous le voudrions présent dans le réseau, à la fois ici et là-bas, un corps doué d’ubiquité, et qui n’aurait besoin pour s’exprimer correctement que de penser ce qu’il a à dire.

Ce que nous avons du mal à accepter, c’est que notre corps soit absent de cette communication, quand nous le pensons déjà si présent.

Ce que nous ne voulons pas voir, c’est que notre corps n’est toujours présent que dans l’ici et le maintenant.

La communication par courriel se joue des catégories les plus anciennement apprises, par ce qu’elle donne d’un côté, et ne donne pas de l’autre. Au rebours du téléphone, qui laisse passer une partie de notre corps, à travers le grain de notre voix, ou encore de la photographie, avec cette part de matérialité qu’elle nous arrache, nous emprunte, la communication interpersonnelle sur le net met le corps entre parenthèses, dans un entredeux où nous ne savons pas encore comment ni où le saisir.

Quand nous aurons apprivoisé cette présence dans l’absence, ou cette absence dans la présence, nous aurons résolu les pièges de ces échanges interpersonnels. Il nous faudra pour cela créer de nouvelles catégories, certainement plus lâches, plus floues que celles apprises jusqu’à maintenant : un ici qui soit à la fois un n’importe où, un maintenant qui soit à la fois un n’importe quand, un étant qui soit à la fois un peut-être.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).