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Télécommunication sans fil et création artistique. Première partie : les téléphones cellulaires

Sylvie Parent

section critiques
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Depuis quelques années, avec l’expansion des technologies de télécommunication sans fil, de nouveaux types de projets artistiques voient le jour. S’inscrivant dans la tradition des arts de la télécommunication, ces projets s’en distinguent toutefois par leur rapport au corps plutôt qu’au lieu physique, car ils permettent la mobilité de l’utilisateur. Dans cet article, je me penche sur quelques-uns de ces nouveaux outils, les téléphones cellulaires, et sur les différentes utilisations qui en ont été faites jusqu’à maintenant 1. Des tendances et des thèmes apparaissent déjà dans ce nouveau territoire de la création.

Un peu d’histoire 

Les projets artistiques conçus pour les téléphones sans fil s’inscrivent dans la déjà longue tradition des arts de la télécommunication. En effet, que ce soit par la poste ou par le truchement de technologies telles que le téléphone, la télécopie, le minitel, les dispositifs de téléprésence/vidéoconférence ou le Web, les artistes se sont approprié tous ces moyens de communication pour réaliser des œuvres mettant à contribution des individus éloignés les uns des autres.

Avant même de concevoir des œuvres pour les téléphones cellulaires, des artistes avaient déjà créé des œuvres pour les téléphones avec fil. Sans doute les œuvres proposées pour les téléphones classiques ont-elles des affinités avec les plus récentes réalisations. À titre d’exemple, dans Snap to Grid, Peter Lunenfeld mentionne le projet inusité de Lazlo Moholy-Nagy consistant à commander par téléphone cinq peintures sur porcelaine à une usine d’enseignes, dans le but de les faire siennes2. Dans un autre contexte, celui de l’exposition Art by Telephone organisée par le Museum of Contemporary Art, à Chicago, en 1969, des artistes conceptuels (tels que Joseph Kosuth et George Brecht) téléphonaient au musée pour donner des instructions visant à réaliser l’oeuvre. Plus récemment, mentionnons le projet Kings Cross Phone In conçu par Heath Bunting, artiste fort reconnu pour ses œuvres Web. Dans le cadre de ce projet, Bunting fournissait les numéros de plusieurs téléphones publics de la gare Kings Cross à Londres à des amis et leur demandait de téléphoner tous en même temps à ces numéros, ce qui provoquait des réactions spontanées et vives chez les passants surpris par les sonneries synchronisées des téléphones dans la gare. Par ailleurs, le téléphone a aussi été utilisé comme objet (sonore ou muet) dans des sculptures et installations, notamment par le collectif britannique Disembodied Art Gallery. On retrouve ce type de créations misant sur la délégation de contenus, le déclenchement d’actes chez le récepteur ou la mise en scène de l’appareil dans certains projets destinés aux téléphones cellulaires, comme j’en discuterai plus loin.

Contexte de création 

L’accès populaire aux technologies et la pénétration de celles-ci dans la culture ont un impact direct sur leur appropriation par les artistes, qui s’inspirent, on le sait, de leur environnement et de leur époque. Or, c’est surtout en Europe et en Asie que les téléphones cellulaires ont d’abord envahi la culture, et ce, depuis plusieurs années, raison pour laquelle la plupart des projets artistiques conçus pour ce support proviennent d’initiatives issues de ces régions. Les coûts peu élevés, l’efficacité et l’accessibilité au système téléphonique avec fil sur le continent nord-américain sont les facteurs à l’origine d’une appropriation plus lente du cellulaire chez nous. Cette situation explique manifestement le manque de popularité de ce moyen de communication pour des projets artistiques au Canada et aux États-Unis jusqu’à maintenant.

Par ailleurs, les possibilités accrues de publication et de diffusion offertes par les téléphones numériques constituent un autre facteur jouant en faveur de ce moyen de communication pour l’expression artistique. Alors que les téléphones cellulaires analogiques de première génération (1G) ne servaient qu’à transmettre la voix, ceux de la génération numérique (2G) permettent de plus la transmission de données textuelles, par courriel ou minimessagerie (Short Message System ou SMS), ainsi que la consultation de sites Web conçus pour ces appareils grâce à un minifureteur 3.

Les téléphones actuels comportent donc des fonctions comparables aux ordinateurs branchés à l’Internet, même si le faible débit de transmission et leurs dimensions réduites imposent des limites évidentes. L’utilisateur peut donc envoyer et recevoir des messages (soit avec le SMS ou par courriel), et consulter des sites Internet (avec le protocole WAP, ou Wireless Application Protocol, lequel utilise le langage WML, variante du langage HTML). Certains rapprochements peuvent alors être établis entre la création pour téléphones cellulaires et la création pour le Web.

SMS 

Le Short Message System ou minimessagerie fut une des premières fonctions à être intégrée aux téléphones mobiles, au début des années 1990. Il permet d’envoyer un message court (jusqu’à 160 caractères) à n’importe quel détenteur de téléphone numérique. Le SMS, d’abord conçu comme service d’affaires, et extrêmement populaire en Europe et en Asie, a été adopté par une clientèle jeune en raison particulièrement de son coût peu élevé. Il a ainsi donné lieu à la formation de réseaux très actifs et à un langage fait d’abréviations, d’acronymes et de raccourcis divers que Sadie Plant a nommé « texperanto » 4.

Cependant, Il est difficile d’avoir une idée juste du nombre d’artistes ayant conçu des œuvres avec le SMS puisqu’il s’agit d’un art éphémère et intime. Ainsi, l’artiste canadienne des arts médiatiques Sheila Urbanoski m’a un jour fait part de ses haïkus rédigés avec le SMS, mais aucune trace ne subsiste de cette messagerie. Toutefois, quelques institutions et événements ont permis de documenter certains projets réalisés avec le SMS. Entre autres, le journal britannique The Guardian a organisé la SMS Poetry Competition (on aura d’ailleurs un aperçu de ce nouveau langage en consultant les poèmes archivés sur le site), et cet autre événement du même type, City Poems: SMS Text Messaging Poetry 2003, a été organisé par Centrifugalforces, un organisme britannique (les messages SMS sont publiés sur le site Web : http://www.citypoems.co.uk/). Ces initiatives permettent de constater qu’une littérature SMS, propre à cet espace de diffusion, est en voie de se définir.

D’autres projets artistiques, misant davantage sur l’interaction uni ou bidirectionnelle avec l’utilisateur, ont été réalisés avec le SMS. Conçu comme une performance interactive, le projet de l’artiste Tim Etchells intitulé Surrender Control consiste en une série de messages envoyés à des participants volontaires. Les messages sont des instructions invitant les destinataires à poser des actes intimes ou à avoir des pensées parfois inhabituelles dans un contexte public, tels que « Put your fingers in your mouth » ou « Make a mistake », ou encore « Think about your weaknesses ». Ce projet amenait le participant à réagir à des directives parfois compromettantes qui créaient une tension entre la nature intime des messages et l’espace public où il pouvait se trouver au moment de la réception.

Rachel Baker, artiste Web renommée, a aussi créé quelques projets pour le cellulaire, notamment the eurostar mobile star zine qui consiste en un journal de bord rendant compte de l’expérience de plusieurs passagers d’un train avec lesquels des participants extérieurs peuvent entrer en communication grâce au SMS. Les messages envoyés témoignent de l’expérience du même voyage à partir de plusieurs points de vue. Le projet est documenté sur le Web.

Carey Young, une autre artiste britannique, prépare le projet I Believe in You qui utilise le SMS et le Web. Ici, des « clients » sont invités à se prévaloir d’un auto service (self-help) offert sur le Web, qui consiste en de courtes affirmations, sorte de mantras suggérant aux destinataires des réflexions positives semblables aux pensées divulguées dans les ouvrages de croissance personnelle. Le participant peut choisir de télécharger sur son téléphone cellulaire ces phrases toutes faites disponibles sur le site Web de l’artiste, à des moments choisis.

Enfin, Lucy Kimbell, également de Grande-Bretagne, propose avec son projet Lixindexde mesurer sa performance à partir de contenus aussi bien créatifs que privés (états d’âme, rêves, etc.) au moyen du courrier électronique ou du SMS.

On constate que plusieurs des projets intégrant le SMS sont le fait d’artistes et d’organismes britanniques. Dans un article paru dans Rhizome, Marisa Olson écrivait ceci :

« Fifteen billion SMS (Short Messaging Service) cell phone messages are sent globally, every month. It's not hard to imagine that most of those are sent within in the UK. Perhaps as a response to the costly and inefficient regulation of telephone and internet service in the UK, the mobile phone has supplanted other forms of communication as the speediest, most desirable way to chat. SMS is everywhere. »

Les projets utilisant le SMS, qu’ils soient de nature littéraire ou interactive, nécessitent une deuxième forme de support pour leur diffusion publique. C’est, le plus souvent, grâce au Web que ces projets privés acquièrent une forme de reconnaissance. La nature intime de ces projets révélés dans l’espace public de l’interréseau s’apparente à celle de plusieurs œuvres conçues pour le Web.

Le protocole WAP 

La plupart des téléphones cellulaires récents possèdent un micronavigateur leur donnant la possibilité d’accéder à des informations sur Internet. De même, certains sites Internet sont conçus pour les dimensions très réduites des écrans des téléphones, le débit limité de transmission et les possibilités moins étendues du langage WML (une variante du HTML). Ces sites utilisant le protocole WAP (Wireless Application Protocol) rappellent les premiers sites Internet, largement fondés sur le texte et disposant de peu de moyens pour la mise en page et l’élaboration d’un contenu multimédia. Il existe des émulateurs sur le Web permettant de se rendre compte de la diversité des contenus existants : services d’affaires, pages personnelles, etc. De la même manière que les sites Web, les sites WAP publient et diffusent des contenus.

Mobile Trilogy est un ensemble d’œuvres conçues par Igor Stromajer pour le SMS, le WAP et le GPS (Global Positioning System). Les projets de l’artiste affichent la même esthétique formelle et minimaliste que ses œuvres Web. Ils constituent des études sur le langage et sur le potentiel de ces outils de communication. Réalisées entre 1999 et 2000, ces œuvres figurent parmi les premières conçues pour de tels supports, et confondent plus qu’elles ne révèlent. À titre d’exemple, le wap.sonnet (qu’il est possible de voir à l’aide de l’émulateur mentionné plus haut en inscrivant l’adresse tagtag.com/intima-wap dans l’espace prévu) consiste en un ensemble de pages WAP comprenant de courts énoncés sur l’art et la philosophie de l’artiste. Ces affirmations, nébuleuses, confrontent le visiteur à ses attentes. De tels projets sont typiques d’une période d’appropriation des outils et font penser aux débuts du Web et aux œuvres d’artistes comme JODI, Alexei Shulgin et les autres pionniers de l’art Web. Il s’agit en fait d’exercices formels visant à tester les outils et leur potentiel artistique.

Giselle BeiguelmanLe projet de Giselle Beiguelman intitulé wopart, créé en 2001, s’inscrit dans la même veine. Ces pages WAP montrent des signes et symboles créant des motifs abstraits qui réfèrent à des lieux ou à des concepts. L’esthétique se rapproche des images ASCII (American Standard Code for Information Interchange), premières images réalisées pour l’ordinateur à l’aide de signes typographiques. Il s’agit là encore d’une œuvre autoréflexive sur l’aspect pauvre et les possibilités visuelles réduites de cet art dans les premières années.

Avec son projet Tarot, Marita Liula, une artiste finlandaise renommée pour ses cédéroms interactifs, réinterprète le célèbre jeu du même nom tant sur le Web que par service de messagerie SMS ou à l’aide de pages WAP. Ces diverses incarnations du projet lui offrent la possibilité d’exploiter les notions d’identité, de personnification et de conquête de soi qui ont été au cœur de ses œuvres interactives. Alors que la version SMS est fondée uniquement sur l’envoi de messages textuels, la version WAP ajoute pour sa part quelques images rudimentaires.

D’autres artistes explorent aussi les possibilités « littéraires » de cet espace. Ainsi, le Français Éric Arlix, connu pour le blogue (journal Web personnel) qu’il publie sur son site, a fait paraître pendant quelques mois de courtes fictions (15 lignes chacune). Une des initiatives les plus remarquables dans ce domaine a cependant été mise sur pied par the-phone-book, créé par Ben Jones et Fee Plumley. Depuis deux ans, l’organisme publie de très courtes histoires conçues pour le WAP, en versions audio et textuelle. Plus récemment, l’équipe a organisé des ateliers et mis sur pied le projet The Sketch Book lors de l'événement ISEA 2002 au Japon. Ces ateliers ont permis à des créateurs de produire de courtes animations pour les téléphones de génération 3G (transmission de contenus multimédias), déjà en service au Japon.

Angie Waller

Angie WallerLe projet d’Angie Waller, clipfm, réalisé en 2001, consiste en une série d’animations pour téléphones cellulaires basées sur une séquence Angie Wallerd’icônes très simples. Il s’agit là encore de courtes histoires, mais réalisées avec des idéogrammes facilement identifiables. Les contenus abordés tantôt amusants, tantôt dérangeants, surprennent. L’artiste détourne le sens convenu de ces idéogrammes pour en faire des histoires engageantes. Une collection de ces histoires a été archivée sur le site Web, où on peut créer sa propre animation avec des idéogrammes préconçus.

Enfin, dans la section Improbable Phone de l’exposition Buzz Club: News from Japan, tenue en septembre 2001 à PS1, on retrouvait un ensemble d’œuvres réalisées pour le téléphone cellulaire au Japon. Les projets de Takua Sato, Kazuo Soma, Soulmates Graphics, Ages 5 & Up donnaient un aperçu des contenus multimédias qui seront bientôt publiés sur les sites WAP avec la génération 3G. Conçus pour la plupart par des designers, ces projets adoptaient l’esthétique des jeux électroniques et de la culture urbaine.

Les projets WAP rappellent, pour l’instant, les premiers sites Web. En effet, tout comme le Web à ses débuts, ils mettent en évidence le fait qu’il s’agit d’abord d’un outil de communication, assorti de possibilités restreintes de publication. Toutefois, Il est à prévoir qu’en raison des développements technologiques annoncés, les sites WAP s’approcheront des sites Web d’aujourd’hui et s’apparenteront à un véritable outil de publication multimédia.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que des pionniers de l’art Web, tels que Rachel Baker et Igor Stromajer, ont aussi cherché à s’approprier ce nouveau support. Cette attitude dénote un intérêt prononcé pour les possibilités communicationnelles de ces outils et un engouement pour la découverte de leur potentiel naissant.

Contrairement aux projets utilisant le langage SMS (Short Message System), les œuvres WAP ne nécessitent pas un autre support, tel que le Web, pour leur publication, mais elles y ont souvent recours pour une diffusion publique plus étendue. Elles bénéficient alors d’un espace de publication qui s’est considérablement complexifié au cours des années et offrent par le fait même des possibilités multimédias plus élaborées.

Le téléphone cellulaire 

Le téléphone cellulaire comme objet

Certaines œuvres ont exploité le téléphone cellulaire comme objet pour l’intégrer à des installations ou mettre en évidence les caractéristiques physiques de l’objet. Ainsi, le duo Jon Thomson & Alison Craighead créait en 2000 Telephony, une installation sonore comprenant 42 téléphones cellulaires fixés au mur. Comportant chacun une sonnerie différente, il en résultait une création musicale lorsque les visiteurs composaient un des numéros, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de la galerie. Ce type d’installation s’apparente aux œuvres du collectif Disembodied Art Gallery mentionnées précédemment, et créées avec des téléphones traditionnels.

Le projet Artones, conçu par the-phone-book (voir plus haut dans la section WAP), mise lui aussi sur des sonneries (ringtones). Dans le cadre de ce projet, l’organisme a commandé des sonneries inédites à plusieurs artistes, tels que Nick Crowe, Lucy Kimbell, et Thomson & Craighead. Pour un prix modique, on télécharge ces sonneries sur son propre téléphone. En retour, une partie des revenus est remise à l’artiste participant.

Enfin, les artistes Igor Stromajer et Lucy Kimbell ont tous les deux exploité le mode vibratoire des téléphones cellulaires pour évoquer les possibilités de stimulations sexuelles et mettre en valeur l’aspect intimiste de ce moyen de communication. Cependant, leurs œuvres consistaient davantage en des propositions qu’en des actions réelles…

Le téléphone cellulaire a transformé le paysage sonore du monde urbain, tout particulièrement dans les villes où il est omniprésent. De telles œuvres mettent en évidence ce phénomène, en explorant les caractéristiques matérielles de l’objet, comme la sonnerie ou la vibration, plutôt que son potentiel d’outil de communication.

Performances avec le téléphone cellulaire

L’univers sonore créé par les téléphones cellulaires a aussi fait l’objet de projets conçus par des artistes de la performance. Un des plus réputés dans ce domaine est Dialtones a telesymphony de Golan Levin, il s’agit d’un concert mettant à contribution de nombreux participants munis de téléphones cellulaires. Avant la performance, chaque participant enregistre son numéro et son modèle de téléphone et se voit désigner un siège dans l’auditoire. Par la suite, une sonnerie (ringtone) choisie dans une base de données créée par l’artiste lui est attribuée. Ainsi, l’artiste peut prévoir et orchestrer les différents sons dans le temps. Plusieurs concerts ont eu lieu, notamment lors de l’édition 2002 du Festival Ars Elecronica en Autriche. D’autres performances musicales utilisant des téléphones cellulaires ont aussi été réalisées ou sont prévues, telles que Spring Cellphony. Dialtones reste la plus connue à ce jour 5.

Kathy KennedyKathy Kennedy, une artiste canadienne œuvrant dans le domaine de la création sonore et des nouveaux médias, a réalisé pour sa part la performance cell phone ballet, présentée à plusieurs reprises, entre autres à Montréal et à San Francisco. Il s’agit ici d’une chorégraphie sonore dans laquelle des chanteurs se déplacent dans l’espace. La composition est définie par l’emplacement des performeurs et elle est faite des sonneries des téléphones cellulaires, des sons émis par les touches lorsqu’on appuie dessus et des voix des chanteurs récitant des numéros, tous ces sons étant amplifiés dans l’espace.

La pièce de théâtre Static, présentée au Festival d’Édimbourg et mise sur pied par le directeur artistique Matt Locke (engagé dans de nombreux projets artistiques avec les téléphones cellulaires), comportait pour sa part une extension sur les téléphones cellulaires. En effet, des messages SMS rédigés par le metteur en scène étaient envoyés aux spectateurs munis de téléphones cellulaires, ces messages leur donnaient des informations complémentaires sur l’un ou l’autre des protagonistes durant la performance.

Dans le cadre de ces projets liés au domaine de la performance, les artistes s’intéressent moins aux possibilités communicationnelles du cellulaire qu’aux nouveaux comportements humains qu’ils suscitent, à la « mise en scène » qui caractérise le rapport physique et psychologique avec cet appareil ainsi qu’à la spatialisation créée par son utilisation dans l’arène publique. Ils mettent ces aspects en évidence et les détournent, en proposant de nouveaux comportements, de nouvelles mises en scène, de nouveaux espaces.

Téléphone cellulaire et art public

Certains projets intégrant les téléphones cellulaires voient le jour dans l’espace public. Parmi les plus importants, Speakers’ Corner, présenté au Media Centre de Huddersfield, en Grande-Bretagne, un projet pour lequel Matt Locke fut l’organisateur. Un écran DEL (diode électroluminescente) installé sur l’immeuble du Centre, affiche continuellement des messages envoyés par SMS, par le Web ou encore par la voix (ces derniers étant convertis en texte au moyen d’un programme de reconnaissance de la voix) 6.

Présenté à Paris en décembre 2002 durant l’événement Artmedia, le projet SMSMS (Short Message Service Mediated Sublime) de Maurizio Bolognini poursuivait le travail amorcé dans une œuvre précédente, The Sealed Computers (1992), alors que l’artiste avait programmé plus de deux cents machines pour produire un flux incessant d’images aléatoires, générées indéfiniment sans être reliées à un moniteur. SMSMS réemploie, pour cette installation dans un lieu public, un des logiciels de The Sealed Computers et projette les images sur grand écran. Chaque spectateur peut modifier le système (et par conséquent les images) en envoyant un SMS.

4 luv, l’installation de Fiddian Warman et Siobhán Hapaska présentée dans le Loch Lomond et le Trossachs National Park en Écosse, montre les messages SMS dans des présentoirs suspendus aux arbres, voulant souligner de la sorte la nature affective des missives envoyées par ce moyen coïncidant avec le côté romantique du parc.

Enfin, le logiciel TextFM conçu par les Londoniens Graham Harwood et Matthew Fuller transforme les messages SMS en messages vocaux afin de les distribuer sur les ondes radio dans l’espace public. En janvier 2002, le centre autrichien en nouveaux médias Public Netbase, a aménagé un espace public pour la diffusion de ce projet.

Ces projets visent à transformer, en leur offrant une extension spatiale et une mise en réseau, les gestes individuels en des actes collectifs. Ils reposent sur le fait que le téléphone cellulaire, étant au départ un moyen de communication individuel, a néanmoins envahi l’espace public, et ils misent sur ces tensions créatives entre les espaces privés et publics.

Conclusion 

Les œuvres conçues pour le téléphone cellulaire (en particulier les projets SMS et WAP) rappellent les premières œuvres Web. Alors qu’Internet a permis aux ordinateurs de devenir des outils de communication, le téléphone numérique, d’abord outil de communication, est devenu un espace de publication. Si la démarche est inversée, les résultats se ressemblent certainement. De plus, des thèmes souvent exploités dans l’art Web se retrouvent aussi dans les projets conçus pour le téléphone sans fil tels que l’intimité, le rapport à l’autre et à soi-même, la tension entre l’espace privé et public.

Pour le moment, les possibilités restreintes du téléphone cellulaire (écran minuscule, débit limité des transmissions, etc.) donnent lieu à des projets de publication SMS ou WAP esthétiquement pauvres, fondés largement sur le texte. Les artistes qui se sont intéressés à cet outil de création naissant ont choisi d’exploiter cette pauvreté. Cette situation a donné lieu à une littérature nouvelle misant sur ces contraintes et à des projets souvent autocritiques.

Par ailleurs, les œuvres conçues pour le téléphone cellulaire nécessitent encore d’autres moyens de diffusion (tels que le Web) pour leur reconnaissance. En effet, les communications par téléphone cellulaire sont, par nature, éphémères. C’est par l’intermédiaire d’événements et de projets de diffusion sur le Web ou dans l’espace public (performances, installations) que ces œuvres sont diffusées et arrivent à être connues du public et du milieu des nouveaux médias.

Enfin, les téléphones cellulaires se retrouvent au cœur de projets artistiques sans être forcément leur moyen d’expression. En effet, les matériaux sonores, textuels et visuels issus de l’utilisation du téléphone cellulaire pénètrent la culture d’une manière plus générale. Dans son étude On the Mobile, Sadie Plant réfère au travail de certains artistes de différentes disciplines intégrant de tels matériaux : « Robin Rimbaud, known as Scanner, sometimes referred to as the telephone terrorist has produced soundscapes featuring snippets of mobile conversations (…) Chicago based poet William Gillespie has composed poetry based on eavesdropped mobile transmissions (…) Spacewurm has made music from scanned mobiles and used them as the basis of a book. 7 » Il faut donc s’attendre à ce que plusieurs autres projets employant les téléphones cellulaires voient le jour, tant ceux-ci deviennent omniprésents dans notre environnement.

 

NOTE(S)

1 Cette étude a été rendue possible grâce à une subvention du Conseil des Arts du Canada. L’auteure remercie le CAC pour son aide. Des articles sont prévus pour rendre compte de la création avec d’autres moyens de télécommunication sans fil.

2 Peter Lunenfeld, Snap to Grid, MIT Press, 2001, p. 74

3 Les standards de transmission de données numériques ont été établis durant les années 1980, mais l’utilisation des téléphones numériques ne s’est généralisée que dans les années 1990. La génération 3G fait l’objet de grandes attentes et a été longuement retardée en raison de l’acquisition très onéreuse de bandes de fréquence qui permettraient des débits dix fois plus rapides en vue de transmettre des données multimédias (voir Lynn Sutherland, « Bruits mobiles, la technologie sans fil aujourd’hui et demain », HorizonZéro, n.4, 2002).

4 Voir le rapport de Sadie Plant intitulé On the Mobile sur les habitudes d’utilisation du téléphone cellulaire dans le monde.

5 Voir une liste de ces projets préparée par Golan Levin.

6 Voir aussi l’article de Matt Locke, « Speakers’ Corner la culture du sans fil et les Zones d’Intimité Temporaire », HorizonZéro, no4, novembre 2002.

7 Voir le rapport de Sadie Plant mentionné à la note 4.

 

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Nicolas Frespech - 05/2005 Téléphonie mobile : création et diffusion "Call-aboration"!

Sylvie Parent - 10/2003 Télécommunication sans fil et création artistique. Deuxième partie : les assistants numériques personnels (ANP)

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).