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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


« L'interactivité en question », trois conférences dans le cadre de l'événement Si: Alors: Sinon:

Pierre Robert

section cybertheorie

Daïmon, centre de production en photo, vidéo et nouveaux médias, en collaboration avec le centre d'artistes Axenéo7, présentait les 24 et 25 mai (2003) le troisième volet de son grand événement SI : ALORS : SINON : Art et interactivité. Un projet initié par Jean-Philippe Fauteux (chargé de cours à l’École de design de l’UQÀM) et poursuivi par Jean-Pierre Latour (historien de l’art et directeur artistique d’Axenéo7).

Sous le thème de « L'interactivité en question » se tenait, pour ce troisième volet de l'événement Si: Alors: Sinon:, une série de conférences ouvertes au public sur les prémisses et les acquis de l'art interactif. Les trois conférenciers, Jean-Paul Fourmentraux, Jeremy Cooperstock et Joanne Lalonde, recoupaient des champs d’exploration issus de milieux distincts et complémentaires en regard de la problématique générale de l’art et de la technologie.

Jean-Paul Fourmentraux, chercheur au Centre d’étude des rationalités et des savoirs, Université de Toulouse 2 (Toulouse) : « La part de l’œuvre : régimes d’appropriation des co-productions en art numérique »

Jeremy Cooperstock, chercheur au Shared Environment Laboratory de l'Université McGill (Montréal) : « Les communautés artistiques et technologiques : pourquoi elles on besoin l’une de l’autre »

Joanne Lalonde, professeure au Département d’histoire de l’art à l'Université du Québec à Montréal : « Fictions et réalités de la communication hypermédiatique »

Ils ont chacun apporté un éclairage sur l’activité artistique entourant l’interactivité et les nouvelles technologies.

Ayant eu, pour ma part, l’heureuse tâche d’élaborer la synthèse de ces conférences et d’animer conjointement avec Jean Dubois, co-directeur du groupe Interstices, la deuxième journée de ce volet lors de laquelle les artistes membres du groupe Interstices présentaient leurs récents projets interactifs, je vous propose ici une synthèse commentée des trois conférences suivie d'une brève réflexion annexe sur l'oeuvre hypermodale.

En ce qui a trait aux œuvres et artistes du groupe Interstices, vous pouvez consulter le site du groupe ainsi que les deux articles de Cécile Petit paru sur le cybermensuel archée.

Jean-Paul Fourmentraux : « La part de l’œuvre : régimes d’appropriation des co-productions en art numérique » 

Jean-Paul Fourmentraux nous a d’abord rappelé le jeu historique du balancier entre l’art et la technique, allant de l’association à la dissociation. Par ailleurs, il n’y a pas si longtemps, le technicien n’était là que pour seconder l’artiste, établissant ainsi une hiérarchie implicite entre l’un et l’autre, un prolongement naturel issu de la valorisation « aristocratique » de l’artiste depuis la Renaissance. Un archétype qui hante encore l’imaginaire de notre époque, pour le pire ou pour le mieux. De ce point de vue historique, on ne peut que constater la mixité des engagements artistiques et parfois leurs orientations nettement divergentes.

Rappelons simplement, à cet effet, que durant les derniers trente ans l’appellation « arts plastiques » a été remplacée par les « arts visuels », alors qu’aujourd’hui les « arts médiatiques » prennent le pas de l’art actuel. Ces passages successifs ont été accompagnés de changements dans les relations entre l’artiste et le technicien (ingénieur, informaticien et autres). De l’aide essentielle du technicien pour la réalisation matérielle d’un projet, on passera au technicien qui contrôle de façon absolue un objet technique (les caméras de studio par exemple) et avec lequel l’artiste entrera alors en conflit ou en négociation. On peut dire que la machine industrielle des médias ne sera pas toujours accueillante à l’égard de l’artiste. Bref, le technicien ne sera souvent qu’impliqué dans une prestation de service comme le mentionnait judicieusement Jean-Paul Fourmentraux.

Un angle de vue intéressant consiste à prendre en considération l’attitude de l’artiste face à la technologie. D’une part, une attitude en aval, c’est-à-dire qui pose un regard distant et critique sur la technologie en place et, d’autre part, en amont, c’est-à-dire dans une logique de participation et d’innovation technologique. Cette observation à double sens s’avère révélatrice et très heuristique sur un plan historique et sociologique.

L’avènement de l’art numérique engagera pour sa part de nouveaux types de collaboration, parce que le numérique amène ou stimule des innovations artistiques qui s’établissent sur de nouveaux modes de coopération, de savoir-faire ainsi que de nouveaux modes de validation et de distribution. Cela s’avère particulièrement évident dans les formes artistiques déployées sur l’interréseau électronique.

Prenant exemple du couple Bernard Gortais et Guillaume Hutzler, le premier étant un artiste et le second un informaticien, Jean-Paul Fourmentraux nous a démontré à quel point l’invention logicielle supportant une œuvre numérique demeurait un élément indépendant de l’œuvre elle-même. En ce sens où l’une et l’autre pouvaient être appréciées dans des contextes de légitimation fort différents. Nous avons retenu la métaphore de la tresse de compétence pour imager ce type de collaboration à la fois étroit et parallèle. Cette tresse se retrouvera en outre chez un même artiste œuvrant tant dans le domaine de la programmation que dans celui de l’art. Cette modularité créatrice associée au numérique changerait, selon Jean-Paul Fourmentraux, la donne d’un point de vue cognitif, médiologique et sociologique. Les régimes d’appropriation doivent donc être pris en compte dans la part de l’œuvre.

Jeremy Cooperstock : « Les communautés artistiques et technologiques : pourquoi elles ont besoin l’une de l’autre » 

La collaboration entre l’ingénieur et l’artiste est la base même du système de production ou de développement de nouveaux objets technologiques que met en place l’équipe de Jeremy Cooperstock. Il existe dans la création une stimulation réciproque entre l’artiste et l’ingénieur, ce dernier agissant aussi en tant qu’artiste dans ce canevas de partenariat ou de joint venture. Par ailleurs, l’ingénieur invente souvent de nouveaux médias qui trouveront une voie d’exploration chez l’artiste proprement dit. La créativité de l’ingénieur s’exprime à l’aune de l’invention et de la collaboration. Par contre, l’ingénieur portera seul le défi technologique des projets communs.

À ce niveau de collaboration scientifique, un projet réalisé trouvera souvent des applications dans des domaines parfois fort éloignés de l’art et de la recherche technologique. En modifiant les paramètres esthétiques et cognitifs d’un nouvel objet technologique, on transformera un jeu interactif pour enfant en un module d’analyse pour la médecine virtuelle. L’aboutissement pluridisciplinaire de projets initialement développés par la collaboration des artistes et des ingénieurs est, en ce sens, tout à fait remarquable. Cela prouve à quel point la sensibilité de l’artiste, ses connaissances esthésiques et esthétiques, jumelées aux connaissances scientifiques conduisent à des applications validées dans plusieurs contextes humains.

Compte tenu que nous vivons de plus en plus dans la technosphère, il y a fort à parier que la convergence des domaines de connaissance sera mise de l’avant de façon plus déterminante. Dans cette perspective, c’est donc moins exclusivement à l’histoire de l’art que l’on puisera pour développer une pratique artistique mais plus aux objets de la science et plus particulièrement de la technologie. Cela amènera à des positions artistiques controversées, socialement discutées, comme l’actuelle pratique d’Eduardo Kac dans le domaine de la génétique (entre autres, le projet « GFP Bunny », un lapin fluorescent).

L’interaction et l’interface sont avantagées dans ces efforts créatifs entre l’art et la science. À cet égard on a pu constater, grâce aux projets présentés par Jeremy Cooperstock, à quel point une absence de délai entre la demande et la réponse dans la relation humain machine, augmentant ainsi la fluidité électronique, invitait spontanément au jeu interactif. Les avancées technologiques des dernières années surprennent par leur performance.

Le seul bémol à l’aventure actuelle de cette collaboration entre l’artiste et l’ingénieur serait peut-être, selon moi, cette obsession à faire vrai, à prendre la réalité comme l’objectif ultime de la simulation. C’est certainement un bon drive pour l’ingénieur dans ses défis techniques, mais l’art sait aussi régner dans l’abstraction et la conceptualisation symbolique non évidente. Des contenus plus subtils auraient certainement des voies d’avenir inédites. L’écueil principal étant, selon Jeremy Cooperstock, l'inexistence d'un langage commun entre l’ingénieur et l’artiste, la réalité offre un lieu d’ancrage et de convergence pour ces deux partenaires. L’ingénieur portant le projet de faire vrai, alors que l’artiste conçoit une réception corporelle esthétiquement accomplie. Le langage commun, unificateur, puisque entre les deux il y a à la base incompatibilité de langages, pourrait être, idéalement, l’esprit sous toutes ses formes.

Joanne Lalonde : « Fictions et réalités de la communication hypermédiatique » 

Le point de vue du spectateur dans la communication hypermédiatique a été l'angle d'analyse privilégié par Joanne Lalonde. Ce type de communication a pour agent principal une interactivité conjuguée selon trois modalités : publique, sociale et émotive.

Malgré une grande variété de dispositifs de communication hypermédiatique dans le cadre de l’art Web, Joanne Lalonde a d’abord insisté sur le caractère phénoménologique commun à son approche. La densité du monde étant le lieu d’une connaissance de soi et de l’autre sans laquelle la communication n’existe tout simplement pas. Pour qu’il y ait sens, il nous faut une zone de contact conduisant à ce qu’elle appelle ici une fraternité charnelle. Le fondement du sens ne peut donc faire l’économie de l’interface phénoménologique. Une interface dévoilée par les actions du spectateur ou de l’interacteur lors de la communication. C’est donc sous l’auspice d’une philosophie de l’action multisensorielle interactive que se situe son cadre d’analyse de l’art Web.

Dès lors que l’ordinateur est le dispositif quasi exclusif de l’art Web, l’aspect épistolaire de la communication s’est révélé utile à l’établissement des contacts entre l’interacteur et l’oeuvre. Étant seul devant l’écran de son ordinateur, la relation singulière de un à un peut aisément avoir lieu. Les outils propres au Web sont utilisés pour établir cette communication hypermédiatique, par exemple les formulaires avec lesquels on informe l’artiste de notre profil personnel et de nos coordonnées électroniques afin qu’un échange ultérieur de type épistolaire puisse se mettre en place.

Cet échange d’informations s"actualisera dans un espace interactif soit réel ou fictif : réel, il engagera directement l’artiste dans un échange qui transformera le contenu de l’œuvre en y apportant un élément nouveau; fictif, il prendra la forme d’un échange préprogrammé qui ne modifiera en rien l’oeuvre. Dans le registre de la création Web, Joanne Lalonde nous rappellera judicieusement par ailleurs que le statut d’artiste sur Internet s’avère parfois indéfinissable et qu’en somme un certain degré de confiance fait partie du jeu.

Sur le plan de l’échange, pour attraper le spectateur dans le filet de la communication interactive, nombre d’artistes puiseront dans les ressources de la pulsion scopique, sur les modes de la séduction et de la rétention, auquel s’ajoute le caractère narcissique de l’autoreprésentation dans ce jeu des informations partagées.

Cependant, malgré l’inaltérabilité du désir sexuel et des pulsions qu’il convie, il est à se demander si le phénomène populaire de la pulsion scopique sur Internet ne sera pas éventuellement associé à un effet transitoire que le choc social de l’interréseau électronique sur la communication ouverte aurait provoqué, du moins et sans y répondre, je soulève la question. Chose certaine la communication hypermédiatique artistique demeure un courant majeur dans l’art Web des dernières années, à suivre.

Pierre Robert : « L’œuvre hypermodale » 

Ces trois propos sur l’art dans l’espace social technologique et numérique me conduisent à proposer en guise de conclusion un terme générique pour tout type d’œuvres issues de la technosphère :

L’œuvre hypermodale : une œuvre qui va au-delà de la manière unique en proposant des approches modales diversifiées et dont la mesure dépasse son propos initial.

En effet l’artiste doit, en quelque sorte, penser au delà des différents modes d’expression, tout en demeurant conscient et sensible aux particularités de chacun, tant dans leurs effets propres que dans les interactions des modes entre eux. Les modes du texte, de l’iconique, de la verbalisation, de l’animation, du document, de la vocalisation, de la musique, du dialogue, de la tactilité, de l’information, de la citation, de la vidéographie, de l’hypertexte, de l'interface globale, de la communication, etc., peuvent tous intervenir en tant qu’élément distinct sur la grande console de l’art numérique. De plus, chaque élément ainsi médiatisé y occupera une place à intensité variable, ici ou là, de façon unique ou à répétition, apparaître et disparaître selon telle ou telle action, en un clin d’œil, dans un fondu au noir, en decrescendo, explosé, implosé, en combinaison avec d’autres modes et événements visuels, tactiles, sonores, textuels, interactifs, etc.

Cette largesse expressive, promue d'emblée par le matériau numérique, outrepassera volontiers notre capacité à englober dans une pensée précise l'ensemble des possibilités et des interrelations. Il y a un effet exponentiel au cumul des possibilités. Le thème de l’œuvre paraîtra peut-être transparent au départ, mais le résultat des parcours interactifs n’y correspondra pas nécessairement. Il existe donc une zone de turbulence dans la création d'une œuvre hypermodale.

Face à ces nouvelles contraintes et nouvelles réalités de l’oeuvre, une pensée hypermodale optera vraisemblablement pour une valorisation des contextes potentiels plutôt que de reposer sur un message unique et sans équivoque. La pensée hypermodale se meut et façonne de la sorte son art dans une topologie de la potentialité. La pensée et l’œuvre hypermodale, c’est en somme une pensée rhizomatique dans une œuvre à informations partagées.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Le groupe Interstices

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Le projet Si : Alors : Sinon :

Daïmon, centre de production en photo, en vidéo et en nouveaux médias

Axenéo7, centre d'artistes

Le jardin des hasards : Une œuvre plastique et sonore de Bernard Gortais et Guillaume Hutzler qui change en temps réel, en fonction des données de la météo.

Le profil biographique de Jeremy Cooperstock

 

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Cécile Petit - 04/2003 « 4x 5 à 7 – Présentation de prototypes » Interstices (2)

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Pierre Robert - 02/1999 Une esthétique de l'interactivité?

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).