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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Pratiques éconciatives hypertextuelles  : Vers de nouvelles organisations mémorielles

Olivier Ertzscheid

section cybertheorie

1. Les nouveaux masques de l’auteur : pour une ingénierie auctoriale 

« Du point de vue du rapport aux œuvres, le cyberespace semble creuser un attracteur culturel que l’on résumera par trois propositions interdépendantes :

1) (…) ce sont les messages, de quelqu’ordre qu’ils soient, qui vont tourner autour des récepteurs, désormais situés au centre (inversion de la figure dessinée par les médias de masse).

2) Les distinctions établies entre auteurs et lecteurs, producteurs et spectateurs, créateurs et herméneutes se brouillent au profit d’un continuum de lecture-écriture. (…) (déclin de la signature).

3) les séparations entre les messages et les « œuvres », envisagés comme des micro-territoires attribués à des « auteurs », tendent à s’effacer. Toute représentation peut faire l’objet d’échantillonnage, de mixage, de réemploi, etc. Selon la pragmatique de création et de communication en émergence, des distributions nomades d’informations fluctuent sur un immense plan sémiotique déterritorialisé. Il est donc naturel que l’effort créateur se déplace des messages pour aller vers les dispositifs, les processus, les langages, les « architectures » dynamiques, les milieux. » [Lévy, p.121]

L’intrusion de l’hypertexte dans la sphère du littéraire – en tant qu’exemplification des problématiques qui travaillent la sphère de la communication autour du modèle de Shannon et Weaver – n’a que peu changé la part et le statut dévolus à « l’auteur ».

Si l’on fait exception de l’ensemble des dénominations d’ordre essentiellement affectif ou émotionnel 1, et correspondant uniquement à l’image qu’un individu veut donner de lui-même et non à la réalité pragmatique d’une quelconque fonction liée à un processus d’écriture ou de production textuelle, la principale nouveauté révélée par l’hypertexte dans la sphère des postures énonciatives possibles d’un point de vue auctorial, est celle qui contribue à forcer un peu la distinction – par ailleurs toujours possible – entre le « fond » et la « forme » d’une œuvre. Ce niveau de granularité 2, s’il est la plupart du temps sans effet notable sur l’œuvre, peut cependant, dans certains cas extrêmes remettre en cause la nature même des « œuvres-numériques-hypertextuelles » en scindant de manière définitive et exclusive 3 les niveaux d’intervention – et donc d’autorité – de « l’auteur-responsable-du-fond » et de « l’auteur-ingénieur-responsable-de-la-forme ».

Si, d’un point de vue stylistique et rhétorique, l’existence de certaines pratiques d’écriture dédiées à l’environnement hypertextuel est maintenant admise, c’est le résultat de la reconnaissance de cet aspect de la fonction-auteur dans le paysage énonciatif du réseau.

Si nous considérons « l’information mapping », l’une des rares méthodes d’hyperécriture, il y a analogie entre la carte géographique qui suit le contour d’un terrain et la structure de l’hypermédia qui suit le contour de la matière décrite (Horn, 1989). Dans sa perspective, Horn appelle l’auteur un analyste qui hiérarchise et classifie les nœuds d’information d’après leurs ressemblances et leurs différences. [Rhéaume, 93]

Les seules notions que l’on trouve développées et argumentées dans la littérature critique sur ces aspects, sont toutes rattachées à ce que nous avons convenu d’appeler la sphère de l’ingénierie auctoriale. Ainsi [Bootz, 96] précise l’un des aspects possibles de cette ingénierie, qu’il appelle le « réalisateur » chargé « [d’]assure[r] une lisibilité en réduisant les constantes, même implicites, du texte-auteur au profit de variables calculées en fonction du contexte de lecture, et en subordonnant la gestion du détail au profit d’une organisation globale des séquences. ». De même, Eduardo Kac, poète, théoricien de la poésie digitale et exégète de son œuvre, rend ainsi compte de son « writing process » [Kac, 91] :

1. Génération et manipulation à l’aide d’outils digitaux d’éléments du texte (...) : étape de modelage. 2. Etude et décomposition préalable des multiples configurations visuelles que le texte pourra éventuellement adopter (...) ; 3. Rendu des lettres et des mots, c’est-à-dire assignement d’ombres et de textures à la surface des modèles (...) ; 4. Création des séquences animées (...) ; 5. Fichiers exportés vers un logiciel d’animation et édition des séquences (...) ; 6. Enregistrement sur pellicule des structures exactes (...) ; 7. Enregistrement séquentiel des scènes individuelles (...) ; 8. Synthèse holographique finale en lumière blanche.

Ces activités relèvent effectivement de la sphère de l’ingénierie auctoriale, qui semble être parfaitement autonome par rapport à de quelconques procédés rhétoriques. Et s’il demeure une stylistique, elle sort du contexte littéraire pour se fondre dans celui du montage, de l’assemblage, de la cinétique, autant d’éléments se rapprochant de processus cinématographiques 4. Cette apparente « technicisation » peut sembler effrayante ou consternante à certains, cependant, l’écart qui sépare une analepse ou une incise narrative d’un flashback cinématographique n’existe que parce que le support change ; de plus, elle n’est pas si loin de la maîtrise « technique » qui était nécessaire à la création d’un sonnet académique 5.

Deux différences sont notables : d’abord le transfert de compétences, qui en même temps qu’il autorise l’entrée de certains dans la sphère du littéraire en exclut d’autres semblant pourtant autorisés de fait (les auteurs « classiques »). Ensuite, différence plus « essentielle », cette maîtrise technique repose essentiellement sur des constituants hors-langue (temps, topographie et mouvement) 6. Mais le travail de ces constituants se fait dans un sens et une intention qui sont les mêmes que ceux de la rhétorique classique : mettre une série de topoï au service de l’expression d’un sens.

Si l’on examine la nature des tâches dévolues à cette « ingénierie auctoriale », on constate que la plupart d’entre elles étaient déjà présentes et définies dans l’organisation des fonctions existant autour du texte dans la rhétorique scholastique médiévale, où la notion moderne d’auteur n’existait pas encore. Comme rappelé par [Barthes 66, p.76], on y trouve le scriptor qui recopie, le compilator qui complète ce qui a été copié sans intervenir sur le fond, le commentator qui intervient pour rendre le texte plus intelligible par le commentaire de certains passages et l’auctor enfin, qui donne ses propres idées, mais toujours en s’appuyant sur d’autres textes faisant autorité. L’avènement et l’intégration du multimédia, pour autant qu’il augmente significativement la portée de ces fonctions sur l’œuvre et leur rend une possible autonomie, ne change en rien leur nature.

On peut également se poser la question de savoir si la multiplication exponentielle des possibilités d’orientation et de choix, offerte par les outils d’ingénierie auctoriale, en accroissant du même coup les risques de désortientation et de surcharge cognitive pour le lecteur, ne peuvent pas être considérés dans l’optique d’une doctrine « évolutionniste » de la littérature ou tout au moins de l’énonciation. En effet, face aux possibilités qu’offre l’hypertexte à la catégorie des « lecteurs » d’acquérir des compétences et des prérogatives sur le texte (et sur le sens) jusque là réservées à la « caste » des auteurs, ceux-ci mettraient en place, de manière le plus souvent inconsciente, des mécanismes de défense. En poussant à l’extrême toutes ces nouvelles possibilités sous couvert d’une utilisation expérimentale ou d’ordre stylistique, il s’agit pour survivre en tant qu’auteur, de saper méthodiquement la totalité des repères du lecteur, c’est-à-dire essentiellement ce qui constitue les fondements de la poétique aristotélicienne. Bien que nous ne croyions que peu à la thèse que nous venons de formuler ici 7, elle nous paraît s’inscrire légitimement dans le contexte de la renégociation de la carte énonciative qu’inaugure l’hypertexte. Et si elle doit être retenue, c’est en ce qu’elle renforce la problématique des dimensions politiques de l’énonciation, développées dans le point suivant.

2. Les nouveaux visages du lecteur 

A l’inverse de celui de l’auteur, l’un des éléments qui paraît fonder la légitimité de l’hypertexte comme objet d’étude dans le champ littéraire, est la rénégociation des statuts du lecteur, en terme d’autorité partagée, voire de responsabilité. Avant de commencer à étudier ce que recouvre la réalité de ces nouveaux visages du lecteur, nous voulons d’abord, à l’instar de ce que nous venons de faire pour la fonction auteur, soustraire au champ de notre analyse tout ce qui peut-être vu comme la transposition plus ou moins avouée de postures énonciatives déjà opérantes et fonctionnelles dans une textualité plus « classique ».

A la sphère de l’ingénierie auctoriale fait naturellement écho celle de l’ingénierie lectorale (lecteur et auteur entretenant une interaction gémellaire). « Comme devant toute technique dont l’usage tend toujours à permettre l’autonomie de l’usager, la lecture du texte informatique invite à intégrer le mode d’emploi, à faire du lecteur le monteur-critique de la création littéraire. » [Balpe, 96]

D’autres préfèreront parler « d’interacteur » 8 ; là encore un ensemble de notions recouvrent un même domaine de compétence. La différence entre un « lecteur-monteur-critique » et un « auteur-ingénieur » devient presqu’imperceptible ; elle n’est plus une affaire d’autorité mais d’intentionalité, c’est-à-dire d’attribution et de partage raisonné ou aléatoire de compétences. L’éventail de ces compétences s’étend sur une gamme que nous avons tenté de décrire sous la branche « instances induites » -› « actives », et qui va de compétences d’ordre stylistiques (commenter, documenter …) à des compétences cognitives de hiérarchisation, de classement et de liaison (architecturer, contextualiser …).

Pourtant, aussi loin que la critique puisse aller, elle n’est encore qu’un lointain reflet de la vision Mallarméenne dans laquelle le rôle du Livre est, déjà, de faire du lecteur un « opérateur » :

Ce livre idéal aurait utilisé d'une façon simultanée tous les modes de communication concevables, ceci pour investir le lecteur, "l'opérateur", d'un droit d'auteur nouveau en l'invitant à recréer indéfiniment ce livre en d'infinies variations, comme pour l'accomplir sans fin par un mouvement qui lui serait propre. La lecture (…), serait devenue "l'opération" essentielle, l'acte ultime par lequel l' œuvre, le texte ou le livre n'auraient jamais cessé de naître et de renaître, d'être construits et reconstruits, au risque aussi d'être détruits. [Alain Vuillemin]  9.

Ainsi, du point de vue des postures lectorales, s’il en est une que l’hypertexte inaugure, c’est celle d’une authentique co-opération entre un auteur et un lecteur, mais qui doit être aussitôt marquée par une double restriction : elle ne peut être « mise-en-œuvre » qu’à l’initiative du premier, et elle est la plupart du temps confinée au domaine relevant d’une ingénierie du texte, c’est-à-dire de l’ensemble des paramètres et des interactions potentiellement capables d’interférer sur la production et l’organisation de contenu. Tel nous semble être le seul - mais décisif - authentique nouveau visage du lecteur institué par l’hypertexte.

Quant à disposer d’une mainmise sur les significations véhiculées par ce contenu et par la forme qu’il choisit d’adopter, seule une catégorie particulière d’hypertextes autorise une collaboration dans le cadre d’une « intentio auctoris ».

Nous voulons ici montrer pourquoi l’idée que l’hypertexte fait du lecteur un co-auteur à part entière nous paraît infondée. La plupart de ceux revendiquant cette idée ressentent assitôt qu’ils l’expriment, le besoin de la nuancer, de l’atténuer. « Avec le support interactif et l’hypertexte à géométrie variable, le lecteur n’est plus seulement spectateur, celui qui regarde le sens par la fenêtre en rectangle de la page, du dehors, mais coauteur de ce qu’il lit, écrivain en second, partenaire actif. » Debray 10. Si le taux de partage de cette autorité semble équivalent, il continue d’instituer un rapport hiérarchique dans lequel l’autorité du lecteur vient encore « en second ». Ce partenariat affirmé par Debray est pour l’essentiel un partenariat idéel, théorique, potentiel, qui atteste d’un changement de mentalité, d’une organisation de rapports au sein de la sphère littéraire et communicationnelle qui sont maintenant prêts à muter, ou en tout cas à être pensés selon des modalités différentes de celles ayant eu cours jusqu’ici. Mais comme toute volonté de changement affectant une organisation, il est d’abord révélateur des contradictions sur lesquelles celle-ci est bâtie : une nouvelle boucle de récursivité est alors atteinte ;  la dichotomie « auteur-lecteur », pour autant qu’elle se diversifie en se ramifiant, reste pérenne et conserve – pour tous ceux qui proposent ou valident l’une de ses ramifications – toutes ses vertus de paradigme explicatif et auto-suffisant.

Là est la clé du problème : à vouloir conserver (même en les « dépassant dialectiquement ») n’importe laquelle des instances séparées de la grille structurelle de la communication, on s’interdit de rien changer fondamentalement, et on se condamne à des pratiques manipulatoires fragiles, qu’il serait dangereux de prendre pour une « stratégie révolutionnaire ». Seul est stratégique en ce sens ce qui met radicalement en échec la forme dominante. [Bougnoux 93 p.770]

Reste ceux pour qui la mise en échec de cette « forme dominante » passe par l’élimination de l’un de ses axes (l’auteur) au profit de l’autre (le lecteur). Or nous venons de montrer qu’il ne s’agit que d’un transfert de compétences, de l’un vers l’autre. Transfert le plus souvent temporaire et partiel, et toujours à l’initiative du même : l’auteur. « En réalité, ce qui sous-tend l’argument séduisant de Landow où le lecteur prend tout contrôle, c’est une idéologie de consommation qui, dans ce mode décentré de l’hypertextualité, permet la réapparition du sujet du capitalisme du ‘laissez faire’ ». [Keep 95] Tout discours sur l’énonciation n’est jamais neutre, et parce qu’il touche à une modélisation structurelle de la communication, ses implications politiques sont toujours présentes 11. Et l’hypertexte, une nouvelle fois, donne à ces questions une légitimité et une résonance qui n’ôtent rien – bien au contraire – à leur dimension problématique, mais autorisent en revanche l’observation de leur expérimentation à grande échelle.

La prégnance du modèle de la communication de Shannon et Weaver, avec un émetteur, un message et un récepteur [est] très forte et se heurte à l’autre modèle, celui d’un réseau dans lequel il n’y a pas un mais plusieurs émetteurs, dans lequel il n’y a pas un mais plusieurs récepteurs et dans lequel le bruit de fond n’est plus une pénalité, une pénibilité, mais peut-être l’ensemble des interlocuteurs potentiels. [Perriault 01 p.38]

Ce qui se revendiquait comme une rupture, comme la fin d’un cycle n’est en fait que l’amorçage d’un nouveau cycle dans lequel le lecteur est peut-être parfois co-auteur, mais reste en première instance récepteur en face d’un ou plusieurs émetteurs : il ne s’agit en aucun cas d’un autre modèle mais de l’une des variations possibles sur le thème du modèle initial. Point de rupture donc, mais un déplacement, une transition signifiante.

L’art de la communication évolue comme la théorie de la communication dans son déplacement d’un modèle de signification à entrée/sortie (l’artiste qui envoie un message à l’observateur à travers le medium de la peinture ou de la sculpture) vers un système dans lequel la signification est négociée et où elle émerge des interactions de toutes celles impliquées dans le procès de la communication. Ceci est particulièrement fructueux quand le procès implique une activité en ligne dans un complexe de réseaux télématiques. Roy Ascott. Cité par [Hillaire 01] 

Et une fois encore, quel que puisse être ce changement, il ne se donne pas à lire dans le support mais dans l’organisation de l’inscription, de la trace que celui-ci autorise.

3. De l’auteur au lecteur 

« Un système hypertextuel est à la fois un outil-auteur et un medium de lecture. » [Landow 90 p.408]

Intercréativité : « quelque chose où les gens construisent des choses ensemble, et ne se contentent pas d’interagir avec l’ordinateur, vous interagissez avec les gens et faites partie d’un milieu qui est un tout, et cette masse est liée ensemble par de l’information » [Berners-Lee 96a]

3.1. Du singulier au collectif.

Avant de s’y inscrire définitivement, la nouveauté se manifeste dans le vocabulaire par une série de néologismes : ceux qu’il paraît presque indispensable de créer à chaque critique s’intéressant aux « nouveaux visages du lecteur » sont un exemple flagrant de ce phénomène. Si chacun d’eux apparaît pertinent dans le contexte du discours critique qui l’exprime, la liste exhaustive de ces néologismes mis bout à bout rappelle les plus belles fatrasies rabelaisiennes : des plus sobres (« opérateur », « monteur-critique », …), aux plus alambiqués ( « création-collective-à-anonymat-gradué », « wreader », « laucteur », « lectacture »  12 etc.).

S’il nous était demandé de « choisir » la formulation qui nous semble la plus proche de ce qu’est la réalité du transfert d’autorité dans un cadre hypertextuel, nous retiendrions le terme composite de « reader-as-author » 13 proposé par M. Joyce pour décrire la position du lecteur dans Afternoon. Cette idée d’un « reader-as-author » semble plus intéressante et plus pertinente que toutes celles de « wreader » ou de « laucteur », parce qu’elle permet de signifier à la fois l’alternance possible et l’équivalence potentielle de ces deux instances d’énonciation, tout en préservant un cadre de temporalité linéaire propre à cette alternance et à cette équivalence (quand on devient auteur, on cesse d’être lecteur) ; elle permet d’éviter de sombrer dans l’amalgame et la tautologie, ce qui nous semble être le cas chaque fois que l’on prétend être – d’un point de vue énonciatif – simultanément auteur ET lecteur : effectivement, et ce depuis les origines de la littérature, il n’existe pas à notre connaissance d’auteur qui n’ait écrit son œuvre sans la lire ou sans être, de fait, son premier lecteur.

Le point commun de la plupart de ces concepts, l’ancre par laquelle ils viennent s’arrimer à la réalité du texte, est celui de leur composition : la « lectacture », le « wreading » n’est plus l’apanage d’une relation individuelle au texte, mais le vecteur d’expression d’une approche plurielle, collective.

[...] la nécessité de réunir deux perspectives, souvent disjointes : d’un côté l’étude de la façon dont les textes, et les imprimés qui les portent, organisent la lecture qui doit en être faite, et de l’autre la collecte des lectures effectives, traquées dans les confessions individuelles ou reconstruites à l’échelle des communautés de lecteurs, de ces ‘interpretative communities’ dont les membres partagent les mêmes manières de lire et les mêmes stratégies d’interprétation. [Chartier & Jouhaud 89 p.57]

L’autorité à l’œuvre dans les textes, indépendamment de leur nature ou de leur forme, ne meurt ni ne se dissipe. Ce qui se reconfigure de manière définitive dans l’environnement énonciatif de l’hypertexte c’est l’anonymat du lecteur individuel : d’absolu qu’il était, cet anonymat cesse brutalement d’être, pour favoriser la reconnaissance graduée d’un collectif lisant. « Une texte n’accède à l’existence de livre que si au moins deux lecteurs se l’approprient en le lisant et peuvent ainsi se rencontrer dans la reconnaissance d’un commun attrait et exercer leur semblable intelligence en débattant de leurs lectures. » [Damien 95 p.71]

Ces communautés d’interprétation, pour autant qu’elles étaient présentes dans les formes traditionnelles de la textualité, étaient le fait de l’implicite, parce que constituées de l’addition successive d’individualités autonomes ne s’accordant pas pour former un collectif. L’avènement de l’hypertexte, en même temps qu’il fonde « l’autorité herméneutique » de ces communautés, leur confère une instantanéité de fait, leur permettant de basculer de la sphère de l’implicite à celle de l’explicite.

3.2. De l’identité au N.O.Ms (nouvelles organisations mémorielles).

La trace de l’écriture qui est conservée en mémoire par la machine n’est pas lisible par l’homme. Le support mémoriel de son écriture ne lui est donc désormais plus accessible. Pour la première fois de son histoire, l’homme ne peut lire un texte sans recourir à une machine, car la matière mémoire est par elle même illisible. [Jeanneret & Souchier 02 p.100]

Nous pourrions nous arrêter ici dans l’analyse, le saut conceptuel qui permet de passer du lecteur aux « interpretative communities » paraissant suffisant pour justifier de l’intérêt de l’hypertexte dans l’étude de la reconfiguration des postures énonciatives dans un environnement distribué et numérique. Mais cela laisserait dans l’ombre deux questions essentielles :

Parce qu’il est une chose qui ne peut être renégociée au plan individuel sans entraîner de profonds bouleversements au plan collectif : il s’agit de la mémoire. Pour l’auteur comme pour le lecteur, du fait d’une part de la richesse et de la puissance des outils de création/navigation dont ils disposent, et du fait d’autre part, de ces nouveaux rôles et fonctions qu’il leur faut souvent simultanément découvrir et maîtriser, la part essentielle de ce rapport à l’œuvre habituellement dévolue à l’activité mémorielle se délite au profit d’une simple engrammation vers des mémoires de plus en plus externalisées. Le « recording » (enregistrement) prend le pas sur le « remembering » (souvenir).

L’étude de l’organisation de l’énonciation dans l’hypertexte littéraire met clairement au jour le rôle primordial que jouent le traitement et l’inscription dans des supports mémoriels collectifs d’un ensemble de rapports individuels et fragmentaires à l’œuvre. Si l’on accepte de définir l’activité mémorielle comme celle qui autorise non seulement l’enregistrement et son activation en tant que souvenir, mais également la possibilité d’une « activation par association » entraînant la suppression temporaire ou définitive (oubli) de tout ou partie de l’enregistrement 14, le seul lieu où elle peut encore se développer est celui du territoire collectif sur lequel l’appropriation de parts mnésiques individuelles structure et organise au moyen d’interactions permanentes un hypercortex qu’aucune des individualités qui le compose ne maîtrise.

Il y a dans l’analyse de l’hypertexte littéraire, de ses acteurs, de ses lectures et de ses outils, une articulation décisive qui s’opère entre :

Ce qui est en train de se jouer avec l’avènement de l’hypertexte, non pas simplement comme nouveau support d’engrammation, mais également et surtout comme nouveau mode d’inscription et d’accès en mémoire, c’est :

Dans ce type de configuration, ce que l’individu perd en « rememberance », en « capacité à se souvenir », il le gagne en « recording », en « capacité à enregistrer ». Or nous savons que la construction de l’identité de chacun passe par la mémoire et le souvenir. A l’inverse, et dans un mouvement « naturel » d’oscillation qui tend à préserver un équilibre entre les sociétés humaines et les individualités qui les composent, ce que la constitution de ces entités collectives autorise – du fait de leur acquisition d’activités mnésiques associatives –, c’est l’établissement de liens croisés entre tous ces enregistrements (remember = record-embed) et l’apparition d’organisations, de configurations mémorielles entièrement nouvelles à ce niveau d’échelle (hypercortex planétaire).

Quelle que soit la manière dont on choisit de les qualifier, ces instances, ces entités, ces nouvelles organisations mémorielles constituent pour le discours (pour le déroulement et l’accomplissement de la parole ou de l’écrit) des repères de la nouvelle carte énonciative. Des points fixes du haut desquels se dessine le nouvel espace du territoire littéraire. Un territoire peuplé d’individualités, souvent groupées en agencements collectifs, dotées de fonctions nouvelles, légitimes, instables, mouvantes, parfois interchangeables, parfois simultanées, mais toujours inscrites dans un continuum qui, plus « instantané » que celui auquel nous sommes habitués, institue ses propres règles de cohérence : celui de la session. Ce territoire est un espace entièrement vierge. Il est cependant déjà une carte, qui peut-être lue à l’aune des capacités mnésiques individuelles et collectives mobilisées pour son déchiffrement. Sur ce point l’hypertexte inaugure un changement radical : un hypertexte est un graphe. Un graphe que les instances d’énonciation qui s’y déploient, orientent. C’est dans l’agencement collectif des textes et non plus des hommes que pourront être analysées la nature et la fonction que ce graphe est amené à occuper dans l’espace de notre rapport au savoir.

 

NOTE(S)

1 « auteur-multimédia », « poète électronicien », « directeur créatif », « web-author », « hyper-writer », etc … On retrouve nombre de ces dénominations dans [Masson 00]

2 représenté sur la fig. 1 par la branche « instances structurantes » « humaines »

3 pouvant aller jusqu’à la plus radicale des distinctions : celle « biologique » qui différencie deux individus …

4 le cinéma n’étant pas si éloigné que cela du littéraire si l’on se réfère à de nombreuses analyses critiques suggérant chez certains auteurs (Stendhal, Balzac …) l’anticipation au moyen de processus stylistiques (focalisation) et narratifs (prolepse, analepse) d’éléments comme les travelling et autres flashbacks.

5 avec ses règles formelles (forme fixe, harmonie du contenu entre quatrain et tercets) et sa rhétorique propre (deux structures rythmiques différentes pour les tercets).

6 voir chapitre troisième, point 3.3 « Le texte comme lieu technologique ».

7 la littérature hypertextuelle actuelle semble en effet désormais avoir repris à son compte les codes littéraires traditionnels, même si elle tente constamment de les détourner. Si la nature de la perception de ces codes varie constamment, cela est davantage dû au contexte de lecture (temporalité de l’ordre de la session, interfaçage, etc.) qu’à la volonté de quelques-uns de préserver des prérogatives dépassées. De plus le nombre de ces nouvelles prérogatives octroyées aux auteurs (et pas uniquement en terme d’ingénierie) suffit à conforter leur autorité sur les textes.

8 [Vandendorpe 00]  « terme employé par Janet Murray pour désigner le statut d’un usager surtout intéressé à produire sur écran des événements visuels intégrés à un jeu ou à un récit interactif. » Janet Horowitz Murray, « Hamlet on the Holodeck : the future of narrative in cyberspace », N.Y & Londres, Free Press, 1997.

9 pp. 257-258, Informatique et littérature, Paris-Genève, Ed. Champion-Slatkine, 1990. Cité par [Bernier 98].

10 cité par[Braffort 98 p.291]

11 Poser la question de savoir « Qui parle », c’est poser la question de la légitimité du discours et simultanément celle de la légitimité du locuteur à le tenir.

12 [Weissberg 01] parle de « lectacture », et évoque une « création collective à anonymat gradué » à propos des logiciels libres.

13 M. Joyce, « Notes Toward an Unwritten Non-Linear Electronic Text » in PostModern Culture, Vol. 2, n°1, 1991. Cité par [Marcotte 99]. 

14 « Les neurologues et psychophysiologues distinguent une mémoire longue et une mémoire courte (de l’ordre d’une minute). Or la différence n’est pas seulement quantitative : la mémoire courte est du type rhizome, diagramme, tandis que la longue est arborescente et centralisée (empreinte, engramme, calque ou photo). (…) La mémoire courte comprend l’oubli comme processus ; elle ne se confond pas avec l’instant, mais avec le rhizome collectif, temporel et nerveux. La mémoire longue (famille, race, société ou civilisation) décalque et traduit, mais ce qu’elle traduit continue d’agir en elle, à distance, à contretemps, « intempestivement », non pas instantanément. » [Deleuze & Guattari 80 pp. 24-25] 

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

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[Deleuze & Guattari 80] Deleuze G. & Guattari F., Mille plateaux. Paris, Minuit, 1980.

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Olivier Ertzscheid, Docteur es Lettres. Université de Toulouse le Mirail.

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).