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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Statut documentaire et médiologie du spectacle vivant sur Internet

Jean-Claude Chirollet

section cybertheorie

Le théâtre sur Internet en tant que système documentaire

Avec la multiplication des sites artistiques, très nombreux sur le Web, s'instaure une forme de mémoire en réseau de tous les types de créations : la peinture, la photographie (de manière générale, les arts plastiques), le cinéma et la musique détiennent une véritable place forte sur les bases de données d'Internet, mais les arts du spectacle vivant : théâtre, opéra, danse et autres formes de performances scéniques, y sont également très bien représentés. A ce titre, tous les arts adoptent un statut documentaire sous l'effet de la numérisation généralisée des formes visuelles, des couleurs, des sons et des informations textuelles qui s'y rattachent, toutes ces données numériques multimédias étant mises en relation grâce aux liens hypertextuels qu'elles ont entre elles. Immense biblio-médiathèque en expansion continuelle, les serveurs Internet offrent aux arts des lieux de conservation et d'exposition dont les principaux mérites sont l'ubiquité, le recueil illimité de l'information et la mise à jour rapide et permanente des bases de données. Les associations et compagnies théâtrales (par exemple http://www.tf2.asso.fr/) représentent, dans ce réseau culturel arborescent, un champ de vaste envergure, à côté des grands sites officiels de théâtre (à l'instar de celui du Festival annuel d'Avignon : http://www.festival-avignon.com).

Cependant, à la différence des arts de l'image fixe, le théâtre constitue un type de mémoire en réseau qui impose des contraintes de présentation qui sont sans commune mesure avec la peinture, la photographie, ou la sculpture par exemple. Les arts de la scène étant des arts " vivants " par définition, lorsqu'il s'agit de les exposer sur Internet sous une forme multimédia, les concepteurs de sites Web obéissent à une exigence de compactage de l'information qui fait du théâtre - de tous les arts de la scène - un système documentaire hybride, à mi-chemin entre l'audio-visuel cinématographique, l'art vidéo, le photo-roman populaire et l'art de la photographie. C'est en cela que le théâtre et les arts de la scène appellent une interrogation d'ensemble sur le sens et les répercussions médiologiques de cette mémoire numérique hybride, significative de notre culture de la mémoire hypertextuelle compactée, à vrai dire une mémoire sous forme de " collage " en hypertexte.

Car, si le théâtre peut aussi se regarder à travers la " lucarne " de la webcam, et si une pièce théâtrale peut devenir sur des sites Internet un système d'informations et de lecture hypermédias, peut-être sommes-nous en passe de relayer l'esthétique de la représentation scénique par une nouvelle esthétique de la présentation multimédia, définie selon les méthodes du design informationnel propres à la création des sites Web. C'est en cela qu'il s'agit d'une importante question de médiologie du théâtre, un système médiatique aussi décentralisé et ubiquiste qu'Internet, avec ses modes spécifiques de mémorisation de l'information audio-visuelle, servant de relais et de faire-valoir à un mode d'expression et de création par principe situé en un lieu précis, avec un contexte spatio-temporel absolument déterminant (la scène, le déroulement humain de l'interprétation vivante du texte par les acteurs, en présence du public) et dont il est impossible de faire abstraction sous peine d'anéantir les liens indissociables qu'entretiennent le texte théâtral, le corps de l'acteur et sa voix dans l'espace-temps de la scène et le regard du spectateur.

Un théâtre globalisé mais pour ainsi dire abstrait et irréel, au deuxième et troisième degré, s'instaure par l'application des règles normalisées de la production et de la communication de l'information multimédia en réseau. La " lucarne " de la webcam est-elle bien adaptée à la présentation authentique du spectacle vivant, ou tout au moins, quel type de contrepoint forme-t-elle par rapport aux arts de la scène comme le théâtre ? Quand un média s'empare d'une autre forme d'expression ou de communication, ce sont de nouveaux modes d'appréhension et de compréhension de cette dernière qui voient le jour, et par conséquent aussi de nouveaux modèles de lecture qui peuvent naître, délaissant " l'aura " esthétique et artistique chère à Walter Benjamin dans les années 1930. Comment le théâtre sur Internet se redéfinit-il (malgré lui) à travers les réseaux multimédias et l'hypertexte ? Il convient tout d'abord de s'interroger sur la nature de ces formes de présentation qui induisent une esthétique autonome de la présentation multimédia, faisant participer le théâtre d'une esthétique de la mémoire sélective, aux antipodes de l'art vivant qui se crée et se recrée à chaque représentation de manière nouvelle devant les spectateurs.

1. La présentation multimédia du théâtre sur Internet : le présent et le futur 

1.1 - L'exposition multimédia du théâtre sur le Web

Les nombreux sites Web mondiaux sur le théâtre sont très diversifiés par leur contenu communicationnel. Les plus simples comportent presque exclusivement des informations à la fois culturelles et commerciales, indispensables à la politique de communication des arts de la scène. Ainsi peut-on y lire des informations concernant les lieux et les horaires des spectacles, ainsi que sur la billetterie ; les acteurs - dont la photographie est souvent présentée sur le site - font l'objet d'une courte biographie, les auteurs des pièces et les metteurs en scène sont aussi présentés, avec une courte biographie ; des extraits de la pièce peuvent éventuellement être consignés, ainsi que des photos de l'affiche publicitaire, le tout " enrobé " parfois d'un climat musical qui s'enclenche dès l'ouverture du site, destiné à valoriser l'esthétique communicationnelle du site. Parfois sont ajoutés des commentaires de critiques de théâtre, et, si le site est généreux, un forum de discussion - voire une liste de discussion par abonnement gratuit - permet aux spectateurs et spécialistes de théâtre de s'exprimer sur les événements théâtraux et culturels régionaux ou nationaux. De tels sites possèdent donc une finalité à la fois culturelle et commerciale, et leur utilité est certaine, dans la mesure où ils exploitent les possibilités de l'hypertexte en réseau pour faire connaître les spectacles au plus large public potentiel.

Mais la présentation sur le Web du théâtre et des arts de la scène réalise une véritable " exposition " multimédia quand plusieurs ingrédients sont réunis, à l'exemple des sites constituant des banques de données en ligne sur le théâtre. Ces ingrédients multimédias sont les suivants :

- Des données textuelles sur la pièce : le texte même de la pièce ou des extraits jugés significatifs, ainsi que des commentaires et des critiques relatives aux spectacles.

- Des photographies numériques isolées représentatives du jeu des acteurs sur scène (généralement comprimées au format JPEG), réalisées au cours de représentations publiques : ce sont des instantanés censés " résumer " les moments essentiels de la pièce.

- Des séquences audio-visuelles de spectacles joués en public, qui s'ouvrent à la demande, au format de compression vidéo MPEG-1 (basse définition) ou, mieux MPEG-2 (haute définition), ou sous d'autres formats de compression supportés par des lecteurs audio-vidéo tel " Real Player " qui est devenu l'un des plus répandus parmi les lecteurs audio-vidéo sur Internet. De telles séquences ont une durée qui peut varier, généralement, de deux à quatre minutes en moyenne, mais elle est parfois plus courte. La fenêtre vidéo qui s'ouvre sur l'écran du moniteur possède une taille d'environ 5 cm x 5 cm en petit format, jusqu'à environ 10 cm x 10 cm en plus grand format ; elle peut aussi parfois occuper la totalité de l'écran (en affichage dit " plein écran "), mais sa définition est alors assez médiocre.

- Des séquences audio-visuelles des répétitions, au cours desquelles les acteurs et le metteur en scène sont vus en situation de dialogue et de lecture de la pièce, à des moments significatifs (séquences d'une durée de plusieurs minutes). La fenêtre vidéo possède les mêmes tailles que celles évoquées ci-dessus et les images sont de qualité identique.

- Des documents sonores ou audio-visuels variés, afférents à un spectacle ou un festival, ou relatifs à un auteur, un metteur en scène, à des acteurs ou à certains responsables culturels liés au monde du théâtre. Ces documents sonores sont comprimées en un format qui préserve une excellente qualité sonore (formats MP3 par exemple, ou Real Player, ou beaucoup d'autres possibles) ; ils offrent des extraits d'enregistrements in situ.

- Il peut aussi exister des présentations de séquences théâtrales sous forme de panoramas photographiques interactifs sur 180 degrés (voire sur 360 degrés), bien que ce procédé de visionnement d'image, en plein développement logiciel, soit actuellement plutôt réservé à l'exploration virtuelle des salles de spectacle ou de musées qu'aux représentations théâtrales.

1.2 - Contraintes technologiques et évolution qualitative de la mémoire du théâtre

Tous ces éléments formant la base de données multimédia sont reliés en hypertexte : le regard du surfeur glisse directement et à volonté, par un simple clic de souris informatique, d'un extrait textuel de la pièce ou d'un texte documentaire portant sur la représentation théâtrale à une ou plusieurs photographies numériques du jeu d'acteur, ou bien il peut s'ouvrir sur les petites lucarnes des webcams audio-visuelles qui donnent accès à des extraits des spectacles ou bien aux temps forts des répétitions privées. Les pièces de théâtre ainsi présentées comme un système de consultation multimédia sur les sites qui disposent de bases de données théâtrales, adoptent la forme documentaire du collage hypertexte, avec une plus ou moins forte prédominance des images fixes et surtout des séquences audio-visuelles, lesquelles ont de plus en plus d'importance avec l'extension des infrastructures de transmission de l'information à haut débit, par le câble optique, les réseaux numériques de télécommunication, le satellite et d'autres systèmes en voie de développement rapide, comme les ondes herziennes utilisées en transmission radiophonique (la " boucle locale radio " : BLR), par exemple.

D'ailleurs, la mise en œuvre accélérée des infrastructures technologiques consacrées au débit rapide des unités informationnelles 0/1 (commun dénominateur de toutes les données circulant sur Internet), mais également la qualité visuelle de plus en plus élevée des formats de compression d'images numériques fixe ou animées, encourage la présentation informatique en réseau des arts de la scène sous forme de séquences d'images plus grandes et beaucoup plus détaillées qu'auparavant. Ainsi, la compression traditionnelle au format JPEG (.jpg) des images fixes entraîne des dégradations variables de l'image qui peuvent être parfois très ou trop visibles, car la lenteur de transmission des images par le réseau téléphonique oblige à une compression parfois drastique, tandis que le nouveau format normalisé JPEG 2000 (.jp2), adopté en janvier 2001, appelé à se généraliser sur Internet, comporte une possibilité de compression et décompression de l'information iconique sans aucune dégradation de qualité de l'image, ou bien, au choix, en fonction de la priorité donnée à la vitesse de transmission, avec une perte qualitative mesurée qui demeure invisible à l'œil nu, en dépit d'un taux de compression important. Le format de codage PNG (.png) présente les mêmes avantages qualitatifs pour la transmission de photographies sur le Web, puisqu'il est un format de compression sans aucune perte de qualité, mais ses taux de compression sont moins importants (la vitesse de transmission des fichiers-images sur Internet en est donc, pour cette raison, un peu diminuée).

De même, le procédé d'encodage numérique des images vidéos au format de compression JBIG-2 (et ses futurs successeurs encore plus performants), pour les mêmes raisons, rendra le théâtre sur Internet plus " cinématographique " au plan qualitatif, avec des images défilant aussi rapidement que celle d'un film bien qu'elles soient de la taille d'un écran d'ordinateur et d'excellente qualité visuelle. La même remarque peut être faite à propos des formats standardisés de compression de l'univers sonore (évoquons par exemple le format MP3, et beaucoup d'autres encore meilleurs appelés à prendre le relais) qui conservent sans dommage qualitatif décelable, la qualité sonore parfaite de l'enregistrement d'origine. Les sciences de l'ingénieur et du physicien s'associent étroitement pour définir les conditions matérielles et qualitatives d'une présentation du théâtre sur Internet, en tant que système documentaire multimédia.

Ce constat de progrès technologique accéléré laisse indubitablement présager, comme c'est déjà le cas avec les technologies audio-visuelles sophistiquées de l'image et du son numériques, que toutes les avancées informatiques liées à la transmission de l'information en réseau appelleront, par voie de conséquence, une extension à la fois qualitative et quantitative de la présentation des arts vivants sur l'hyper-réseau Internet, surtout avec les formes technologiques favorables qu'il adoptera dans la décennie prochaine (l'Internet-2, prochaine étape technologique mondiale du débit informationnel hyper-rapide). Les contraintes et les protocoles d'une technologie informationnelle en réseau déterminent pour le théâtre - mais également pour toutes les formes d'expression artistique - des formes nouvelles de présentation multimédia, directement reliées à ces contraintes et à ces protocoles de codage digital rendus opératoires par des algorithmes de calcul du son et des images.

La forme multimédia actuelle du théâtre se trouve à la charnière des anciennes et des nouvelles conceptions scientifiques concernant le traitement physico-mathématique de l'information sonore et visuelle, et par conséquent elle empruntera progressivement, à l'instar des autres formes d'arts qui se sont pliées aux contraintes de la " transposition-transduction " médiologique de leur contenu, les possibilités techniques propres à ces conceptions informatiques. Toutes les formes d'art traditionnelles (arts plastiques, architecture et musique) ne sont-elles pas passées par cette transposition dont les agents sont, essentiellement : la photographie et le cinéma argentiques, magnétiques, puis numériques ; la vidéographie analogique et digitale ; l'holographie analogique traditionnelle puis l'holographie numérique actuelle ; enfin le codage analogique puis digital du son musical ?

2. Eléments de médiologie de la présentation multimédia du théâtre sur Internet 

2.1 - Le théâtre sur Internet : une mémoire en " collage hypertextuel "

Le procédé de la fragmentation et de la compilation du texte, de l'image et du son est généralisé sur Internet, produisant un véritable télescopage multimédia. Une pièce de théâtre y est présentée comme un assemblage de morceaux de textes de la pièce écrite, de fragments de plans visuels vidéographiés ou photographiés à partir de l'enregistrement en direct du jeu des acteurs, de morceaux d'évocation sonore des paroles des acteurs qui sont enregistrées au cours de la représentation, enfin, de fragments de scènes de répétition qui ont précédé la représentation théâtrale. Tout est fragmentaire, et souvent, au sein d'une même séquence audio-visuelle présentée dans la " lucarne de la webcam ", il y a une compilation et une juxtaposition de plusieurs fragments de plans ausio-visuels enchaînés les uns aux autres. Le théâtre sur Internet se constitue en une banque de données d'images et de sons - auxquels il faut rajouter les textes fragmentaires de la pièce écrite - découpés et compilés à la manière des morceaux musicaux extraits de l'œuvre d'un musicien sur un CD-Rom.

En somme, à partir d'une œuvre unitaire jouée en public, qui se réalise dans la représentation vivante et spectaculaire, la transposition documentaire en réseau fabrique une œuvre morcelée, où les moments jugés significatifs (mais pourquoi une coupe réalisée artificiellement sur le jeu vivant des acteurs est-elle plus spécialement significative qu'une autre… ?) sont extirpés " violemment " et s'enchaînent de anière apparemment assez arbitraire. La mémoire en collage du théâtre sur Internet ne correspond en rien à la continuité spatio-temporelle de la représentation vivante ; elle est plutôt l'abréviation draconienne et hybride qui conjugue le procédé de l'ellipse, du compactage et de la dissection audio-visuelle de l'esace-teps scénique, pour aboutir à une forme de " mise en conserve " des moments-clé d'un spectacle, durant quelques centaines de secondes tout au plus.

C'est pourquoi il s'agit bien d'une forme de mémoire en collage du théâtre, le terme " collage " désignant en théorie des arts tout procédé de compilation et de combinaison de formes hétéroclites, de matériaux et de procédés techniques différents, mis en œuvre pour aboutir à une œuvre hétérogène mais dont le sens esthétique unitaire naît, précisément, de cette hétérogénéité. Les collages cubistes en sont une forme historiquement célèbre, mais l'art contemporain, combinant les procédés classiques de création et les procédés techniques les plus sophistiqués, est une autre forme moderne et très caractéristique de collage artistique. Le collage comme procédé artistique combinatoire est d'ailleurs devenu l'une des formes essentielles de l'art du vingtième siècle, y compris en musique électro-acoustique et électronique.

Or, le théâtre multimédia sur Internet réalise une forme de la mémoire-collage qui repose sur le procédé généralisé de l'ellipse, dans la mesure où quelques centaines de secondes (parfois quelques dizaines) de plan-séquence sont censées résumer et indiquer la tonalité du sens de toute une représentation sur scène, mais aussi d'un texte d'auteur et de sa mise en scène. En outre, la forme de structuration de l'information en hypertexte encourage à l'extrême le parcours non linéaire du regard et par conséquent la tentation du zappage qui ne laisse que peu de place au temps chronologique d'une pièce théâtrale, voire à la réflexion continue et cohérente sur sa valeur esthétique et le sens qu'elle exprime par le jeu d'acteurs. Chaque extrait audio-visuel et textuel, défini sur la page Web avant tout comme point de renvoi vers d'autres hyperliens, donc comme ancrage provisoire du sens de la pièce, est considéré comme un simple lieu de passage, un lieu de transition vers des éléments d'information complémentaires (images, séquences audio ou textes).

C'est bien le règne de la mémoire théâtrale en collage hypertuel qui prédomine sur les banques de données d'Internet. Le théâtre, fragmenté, parcellisé et compacté à l'extrême sous la forme documentaire informatisée qu'il adopte sur Internet, devient un ensemble de fichiers numériques audio-visuels décodables comme un ensemble d'informations sur le spectacle vivant. Mais du spectacle comme art de la scène, il ne reste rien.

2.2 - Transposition cinématographique et photoromanesque du théâtre sur le Web

Les " webcams " théâtrales sont la traduction d'un véritable art du raccourci audio-visuel, du sous-entendu, mais aussi de la confrontation abrupte des plans-séquences juxtaposés par découpage et montage audio-vidéo, à la manière du montage cinématographique en studio. En effet, ces courtes séquences audio-visuelles sont fabriquées par sélection d'extraits, à la manière des plans cinématographiques (plus simplement, bien sûr). Le théâtre prend l'allure d'une compilation de brefs plans de cinéma, et en adoptant les exigences technologiques de la transmission en réseau, il se transforme pour ainsi dire en " théâtre cinématographique ", avec le décalage que cela suppose par rapport au sens d'une pièce vivante jouée en public. L'acteur de théâtre est perçu plus ou moins comme un acteur de cinéma à travers la lucarne de la webcam ; or, cette tendance à la confusion des genres est inévitable dans la mesure où les technologies de l'information en réseau opèrent une transposition autonome du spectacle qui répond à peu près aux mêmes intentions artistiques et techniques que celles qui sont spécifiques au travail du montage cinématographique.

De manière analogue, quand les images-types retenues sont des photographies numériques fixes, avec des légendes ou des fragments du texte même de la pièce, le théâtre adopte l'allure du photoroman et devient quasiment du " théâtre photoromanesque ", sur le modèle des romans-photos populaires à succès inventés en Italie vers 1947. Les poses des personnages, présentées comme des instantanés photographiques, résument à la fois leur être, leur personnalité et le sens de leur jeu au sein de l'économie de la pièce créée à une date et en un lieu précis en présence du public. Les photographies d'instantanés extraits de la pièce créée in situ jouent d'ailleurs, approximativement, le même rôle que celui joué par les photographies réalisées par le photographe de plateau d'un tournage cinématographique. Elles enchaînent, sous des angles singuliers et subjectifs, des attitudes et des situations arrêtées de manière plus ou moins arbitraire par le photographe, puis elles sont rassemblées sous forme de collage photo-romanesque légendé. Dix ou vingt photos " significatives " étalées dans l'espace-temps du tournage, résument le sens et l'intention d'un film, tout comme une dizaine de photos instantanées sur un site Web peuvent également synthétiser, par juxtaposition, l'intégralité du déroulement vivant d'une pièce de théâtre.

Ce qui est le plus singulier dans cette transposition inter-médiatique du théâtre, c'est que sa constitution en mémoire de collage hypertexte lui confère des attributs artistiques qu'il ne possède pas initialement, en vertu de sa destination d'origine. Très significative du pouvoir sémantique exercé par un type de média sur une forme d'expression artistique, est cette transformation esthétique qui fait passer le théâtre du registre de la mémoire vivante incarnée par l'espace-temps de la scène, à celui de la mémoire virtuelle fragmentaire, assimilable à du simili-cinéma dans le cas du montage de plans-séquences ou bien à du simili-romanphoto, dans le cas des images fixes légendées.

La structure multimédia en hypertexte développe en outre un aspect intra-médiatique propre à Internet et au Web en particulier, qui est inexistant dans le cinéma classique et le roman-photo : elle permet en effet de circuler librement d'un fragment à un autre (texte ou image et son rassemblés), avec un certain potentiel d'arbitrarité qui ne respecte pas nécessairement la suite naturelle des plans-séquences d'une pièce de théâtre ou l'ordre de succession des mots d'un texte théâtral écrit par un auteur. La fragmentation photo-théâtrale permet le parcours aléatoire du regard ; le " spectateur-surfeur " désireux de s'informer sur une pièce de théâtre est renvoyé d'un élément pointé comme hyperlien à un autre élément également spécifié en tant qu'hyperlien. Ce phénomène de parcours audio-visuel en forme d'hyperlien existe, par exemple, avec le cinéma interactif à domicile généré par les DVD-Rom, lesquels permettent ce type de parcours du texte aux séquences audio-visuelles et réciproquement. Ainsi, la transposition hypertextuelle semble-t-elle s'affirmer comme le moteur fondamental de la transduction inter-médiatique du théâtre devenu tantôt séquence de cinéma, tantôt plan de roman-photo, ou, pourquoi pas, un mixte multimédia : cinéma + roman-photo + texte écrit, le tout orchestré par les lois du design propres aux pages Web !

2.3 - D'un art vivant collectif à l'individualisme du regard

Le surfeur n'est pas un spectateur proprement dit, à la manière de celui qui assiste à un spectacle dans une salle de théâtre. Le théâtre est depuis la nuit des temps un art éminemment collectif, fait pour le regard collectif, avec ou sans intention politique. Le théâtre antique était un art hautement politique ; le théâtre moderne et contemporain s'est détaché en grande partie de cette visée politique ou éthique, mais il s'adresse à la communauté des spectateurs. Au contraire, le théâtre sur le Web, en tant que système documentaire hybride étroitement dépendant des performances technologiques du multimédia, n'est destiné qu'au regard individuel concentré sur le petit écran de l'ordinateur, un regard analytique, qui cherche de l'information, incompatible avec le regard du spectateur pris dans l'ambiance du jeu théâtral. Le théâtre sur le Web se lit, se visionne, s'écoute, dans une attitude qui tient plus de la lecture livresque du texte, de la méditation sur des images photographiques, du visionnement personnel d'un film enregistré en vidéo, ou encore de l'écoute solitaire d'un disque de musique enregistrée.

Or, ce qui peut se concevoir pour le livre, l'album photographique, le film vidéographique ou le disque audionumérique, perd sa signification pour le théâtre qui réclame la présence humaine vivante sur scène et la présence des spectateurs face à la scène. Il y a une hétérogénéité radicale entre les arts de la scène, qui se déroulent in situ devant un public, et les arts de l'image (fixe ou animée), même si par ailleurs le film cinématographique est à l'origine destiné à être projeté dans une salle publique, avant d'être commercialisé sous forme individuelle et privée. De même, la musique de concert est certes faite pour être entendue en public, mais sa diffusion privée en donne une excellente perception avec les moyens de restitution en haute fidélité.

C'est la raison principale pour laquelle la mémoire du théâtre sur Internet l'emporte et s'impose sur le Web en tant que mémoire " morte " : une mémoire qui fait du théâtre joué en public, du spectacle vivant, à la fois une sorte d'art du design propre au Web, avec la scénographie spécifique aux technologies multimédias en réseau, et un domaine de connaissance caractéristique de l'ingénierie culturelle de l'information. Mais, comme tout domaine artistique relevant de l'ingénierie de l'information en réseau, le théâtre sous sa forme multimédia, et avec lui tous les arts du spectacle vivant en général, revêtent une forme d'identité hétéronomique, imposée par les règles de présentation autonomes du Web, en vertu de laquelle ils perdent leur sens premier et leur esthétique originelle. Les technosciences de l'information représentent le laminage esthétique de l'art le plus radical qui ait jamais été inventé jusqu'alors. Les arts du spectacle vivant sont, cependant, plus exposés à cet amoindrissement esthétique que les autres types d'expression artistique, dans la mesure où l'expression vivante in situ ne peut être rendue par équivalence audio-visuelle, ni par le moyen de l'hypertextualité.

L'individualisation du regard concentré sur l'étroitesse de l'écran pixellisé de l'ordinateur et la réduction qualitative par compression audio-visuelle des images et du son - constitutive de la mise en mémoire standardisée de " l'information théâtrale " - fait du théâtre enregistré sur les banques de données d'Internet, un art relevant de l'esthétique de la présentation virtuelle par l'application du codage informatique de l'information visuelle, sonore et textuelle. Cette mutation technologique du théâtre en art au second et au troisième degrés - respectivement : la présentation théâtrale en tant que réalité multimédia fragmentaire (second degré), elle-même intégrée dans l'art autonome du " Web-design " fonctionnant en hypertexte (troisième degré) - suggère une lecture réactualisée des textes importants de Walter Benjamin sur " l'art en tant que photographie ", mais aussi de ceux relatifs au montage cinématographique comme instance de distanciation normative à l'égard du jeu des acteurs. Ce qu'écrivait Walter Benjamin dans les années 1930 à propos de la photographie et du cinéma est susceptible de s'appliquer de manière encore beaucoup plus incisive à l'égard du théâtre informationnel, compris en tant que langage hypermédia autonome, empruntant la structure logicielle des sites Web et de leurs bases de données audio-visuelles et textuelles, consacrées à la mémoire des créations théâtrales.

3. Relecture des textes de Walter Benjamin face à la transposition multimédia du théâtre - L'aura théâtrale confrontée à la webcam virtuelle 

3.1 - L'art théâtral " en tant que photographie " et réalité multimédia

Le thème de " l'art en tant que photographie " développé par Walter Benjamin dès 1931 dans la Petite histoire de la photographie, a été abondamment commenté en tant que chapitre fondamental de la médiologie artistique contemporaine. Il sera repris et amplifié par la suite dans les versions successives de L'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique (1935-1938).

Le débat sur l'art moderne, explique Benjamin dès 1931, s'est souvent focalisé sur l'esthétique de la photographie en tant qu'art autonome, alors que le problème socio-culturel - que l'on qualifierait aujourd'hui de " médiologique " - de l'art en tant que représentation photographique, n'est souvent que peu évoqué, comme s'il était secondaire et sans influence sur notre perception de la création artistique. Or, la reproduction photographique des oeuvres d'art possède d'immenses répercussions sociales en ce qui concerne les modes d'approche aussi bien collectifs qu'individuels de ces œuvres. En particulier, l'aura qui s'attache à la perception singulière de l'œuvre originale, unique et extraordinaire, quasi magique dans son lieu d'exposition, s'estompe ou disparaît au profit d'une perception intellectualisée de son image plane, laquelle est plutôt le signe de l'œuvre que l'œuvre en tant que telle. D'ailleurs, souligne Benjamin, les images photographiques sont de plus en plus souvent légendées, car la prolifération des images ne peut qu'entraîner un analphabétisme de la photographie qui ne se suffit très souvent pas à elle-même : " La légende ne va-t-elle pas devenir l'élément essentiel du cliché ? ", interroge-t-il, tant la légende est devenue indispensable pour comprendre le sens des images photographiques.

Or, si le titre d'un tableau n'est en rien assimilable à la légende d'une photographie, comme le remarque Benjamin, en revanche nous pouvons soutenir que la légende qui accompagne la photographie d'un tableau (avec ou sans son titre éventuel) devient primordiale pour comprendre cette œuvre en tant que photographie. Car la photographie aplanit, condense la gamme des couleurs et des nuances tonales en fonction de la dimension de la reproduction, de la finesse du film photographique (ou du capteur numérique) et, entre autres paramètres techniques, du support physique sur lequel elle est enregistrée. Devenant photographie, l'œuvre d'art est désormais un document artistique qui a besoin de légendes, d'explications documentaires, faute d'être le corrélat d'une vraie expérience esthétique in situ, avec l'aura indissociable de cette expérience subjective.

Précisément, avec le théâtre multimédia formant un système documentaire sur Internet, les petites fenêtres audio-visuelles qui présentent de brefs plans-séquences d'une pièce originale en petit format (en outre, avec une faible définition), sont comparables à des photo-séquences discontinues d'un, deux ou plusieurs plans successifs, détachés de leur contexte, ayant pour cette raison besoin d'être légendés ou référés à des textes explicatifs, ce que réalise parfaitement la lecture de la pièce en hypertexte. Le photo-théâtre multimédia, résumant une pièce théâtrale en deux ou trois minutes de plans-séquences audio-visuels, n'aurait aucun sens documentaire s'il n'était mis en correspondance avec des textes ou d'autres séquences audio-visuelles explicatives, par exemple des séquences audio-visuelles de répétitions ou des documents sonores relatifs à la pièce, ou des extraits textuels de la pièce écrite. Le télescopage spatio-temporel des plans et des enregistrements documentaires se substitue à la continuité des scènes jouées en public.

L'aspect multimédia du théâtre sur le Web réalise de fait une véritable mutation de l'art de la scène en art audio-visuel et photographique, des extraits photographiques (isolés ou enchaînés) prenant le relais de la présence dans l'espace-temps de la scène publique. Mais ces extraits photographiques ou audio-vidéographiques (art théâtral au " second degré ") n'ont eux-mêmes de sens documentaire qu'en tant qu'ils sont renvoyés aux textes et légendes de présentation, ainsi qu'aux autres documents sonores ou visuels d'accompagnement, qui les valorisent et leur attribuent une place au sein de l'organisation des pages Web. C'est donc grâce au système de consultation en hypertexte, par l'intermédiaire des hyperliens (art théâtral au " troisième degré "), que la photo-vidéo-théâtralité sur Internet peut s'instaurer comme mémoire numérique du théâtre. Avec pour conséquence l'éviction du sens de l'aura, qui importait beaucoup à Benjamin.

3.2 - La mutation cinématographique du théâtre sur le Web

Dans son célèbre ouvrage L'œuvre d'art à l'heure de sa reproductibilité technique, Walter Benjamin expliquait que le mode de reproduction du tableau par la photographie n'est en rien assimilable à la photographie d'un événement mis en scène sur le plateau de tournage d'un film, car le tableau est une œuvre d'art, alors que le jeu des acteurs n'est pas, en tant que tel, une œuvre d'art, seul le montage et ses découpages sélectionnés étant créateurs de l'œuvre d'art qu'est le film projeté en salle publique. L'acteur de cinéma produit une performance artistique qui ne devient œuvre d'art qu'au moment de l'élaboration du montage définitif. En outre, la photographie de situations au cours desquelles l'acteur réalise sa performance devant les caméras n'est en rien une oeuvre d'art à elle seule, mais en devient une que par le travail du montage définitif qui solidarise toute image photographique avec toutes les autres images du film.

Benjamin souligne alors (dans le chapitre X) que ce qui distingue l'acteur de théâtre de l'acteur de cinéma, c'est essentiellement que la performance artistique de l'acteur de cinéma sous sa forme originale - qui est au principe de sa reproduction cinématographique - est réalisée devant un comité de spécialistes et d'expert du cinéma (ingénieur du son, réalisateur, éclairagiste, photographes et caméramen, metteur en scène), qui peuvent à tout moment intervenir sur le déroulement de sa performance artistique. Au contraire, l'acteur de théâtre en scène effectue sa performance directement devant le public dont la présence ne signifie en aucune façon qu'il doive intervenir sur le jeu des acteurs (sauf cas particulier où la pièce serait écrite pour solliciter le concours du public durant la représentation).

Cette différence soulignée par Benjamin est de taille quant à la mémoire documentaire de ces deux arts. Dans le cas du cinéma, le film monté et enregistré est de fait assimilable à l'œuvre collective des acteurs et du metteur en scène, mais aussi des techniciens de toute catégorie qui ont contribué matériellement à la mise en scène du spectacle. Dans le cas du théâtre joué sur scène, aucune photographie isolée du jeu des acteurs, pas plus qu'une séquence audio-visuelle, voire un film complet de la pièce de théâtre, n'est en soi une œuvre d'art, mais seulement un document relatif au spectacle artistique créé en public, dans l'espace-temps vécu de la scène.

Cette situation est en passe, paradoxalement, de changer avec la mémoire documentaire du théâtre sur Internet, puisque les opérations de sélection des photographies, de compilation des plans-séquences filmés numériquement face au spectacle, mais également de mise en relation des séquences audio-visuelles avec les textes et autres documents explicatifs textuels ou sonores, contribuent à faire du photo-vidéo-théâtre sur le Web une sorte de montage filmique, et, au-delà, une forme de montage spécifique au Web qui possède son design propre, sa scénographie multimédia originale. En somme, les styles de présentation du théâtre sur Internet, leur aspect décoratif autant que fonctionnel : la présentation en hypertexte (textes, sons et photos ou vidéos reliés en système de consultation interactive), réalisent un " Art-Web " théâtral qui vient se superposer à l'art théâtral joué in situ, et lui donner en quelque sorte la réplique a posteriori de façon autonome. Un peu comme au cours du montage cinématographique, mais dans un but avant tout documentaire, alors que le document filmique est indissociablement une œuvre d'art.

La numérisation des formes artistiques spatio-temporelles du théâtre concourt, par conséquent, à une sorte de transmutation hybride du théâtre en cinéma, photoroman et document livresque d'un nouveau genre, jouant sur l'interactivité de tous les domaines sensoriels. Preuve que lorsqu'un média ou une technologie informationnelle s'emparent avec leurs moyens spécifiques à un type d'expression artistique, ils la transforment et la plient à leurs contraintes et possibilités - techniques et esthétiques - propres. Le théâtre mis " en conserve " dans les banques de données participe alors involontairement à toutes les autres formes d'expression qui lui sont ordinairement étrangères.

La documentation numérique peut aussi induire, par sa structure hypertexte en réseau, des modes d'appréhension et de création inter-artistiques et même trans-artistiques du théâtre - donc authentiquement novateurs -, qui ne peuvent manquer d'avoir une extension artistique véritablement autonome à leur tour. Pensons, par exemple, aux formes nouvelles du théâtre interactif sur Internet, pour lesquelles il n'existe pas de différence entre le jeu vivant des acteurs et la réalisation interactive du jeu théâtral qui se déroule avec des " spectateurs-surfeurs " (le néologisme " spect-acteurs " pourrait ici convenir) derrière leur écran vidéo. Mais il s'agit là d'une autre forme de " théâtre " en cours de définition artistique.

La peinture figurative s'est " métamorphosée " en photographie au dix-neuvième siècle, puisant son inspiration et ses principes d'observation du réel dans ce nouveau médium. Le théâtre revêtira-t-il quant à lui la forme du Web et des langages de programmation qui appartiennent aux technologies de l'information ? Son statut documentaire sur Internet dépendra de cette emprise médiologique des langages de programmation destinés aux réseaux de communication. Dans l'Introduction à la critique de l'économie politique (1857), Karl Marx s'interrogeait sur la compatibilité de la poésie épique, du théâtre antique, du chant et des arts de la scène, avec les conditions de diffusion modernes imposées par l'imprimerie, et plus généralement, sur le rapport des arts avec les conditions sociales évolutives de leur développement. Dans cette perspective, interroge Marx, l'Iliade est-elle une œuvre compatible " avec la presse ou encore mieux la machine à imprimer ? Est-ce que le chant, le poème épique, la Muse ne disparaissent pas nécessairement devant la barre du typographe ", écrit-il. - Le théâtre sous sa forme traditionnelle est-il esthétiquement compatible avec la scénographie du Web et de l'hypermédia ? Avec l'Internet, le théâtre participe de l'esthétique (fonctionnelle) de la mémoire multimédia, sans y " perdre l'âme " qui en fait toujours un spectacle vivant in situ.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).