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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Pensées techno

Pierre Robert

"L'après-télévision --- multimedia, virtuel, Internet "

Actes du Colloque " 25 images/secondes ", Valence, 5-8 décembre 1996.

Voici quelques citations tirées du volet Création et nouvelles images, ainsi que du débat qui a suivi.

Création et nouvelles images

Roy Ascott, théoricien de l'art télématique, " L'artiste et les réseaux "

Il faut dire que l'ordinateur n'a jamais été un outil, c'est un environnement ; et un problème pour le développement de l'art, à travers l'ordinateur, c'est de voir l'ordinateur comme un outil, pas un environnement.

Bernard Demiaux, artiste, fondateur du groupe Digital Art, " Fabriquer des procédures "

Encore un parti-pris : dans la création d'un objet informationnel, l'artiste ne doit pas modifier le processus de fabrication. Il doit faire de l'informationnel du début à la fin de la chaîne, de la capture de l'information à sa présentation.
L'artiste n'a jamais de réponse globalisante. Il ne peut qu'exprimer sa sensibilité et réagir face à des systèmes clos.
Il y a un problème de savoir jusqu'où dérive ou pas l'accès des spectateurs ou des acteurs par rapport aux procédures, parce qu'on parle de "procédure" maintenant et non plus d'oeuvre. L'artiste devient un fabricant de procédures numériques.
Ce qui devient primordial, c'est que c'est dans l'échange que se constitue l'oeuvre ; et l'artiste n'est plus tout seul pour parler de son oeuvre. Le travail artistique s'effectue plus sur les procédures que sur la transformation ou la manipulation de l'information. C'est vraiment ce qui change, pour un artiste : l'approche des personnes qui sont en face de lui sur les réseaux. Le deuxième point, c'est que ces oeuvres des nouvelles technologies s'inscrivent dans l'espace global de l'information et ne sont plus réduites à un musée, à une galerie ou à des lieux institutionnels. C'est vraiment nouveau, cela oblige les artistes à prendre leur baton de pèlerin et à voir où se passent les choses et à ne pas se limiter à leur atelier ou aux institutions muséales.

Débat

L'idée fondamentale est donc que les facultés cognitives sont inextricablement liées à l'historique de ce qui est vécu, de la même manière qu'un sentier au préalable inexistant apparaît en marchant. (Varela, cité par Norbert Hillaire).
Jean-Louis Berdot : Je voudrais me permettre une dernière question. Le créateur traditionnel, c'est Modigliani, c'est Van Gogh, c'est celui qui est seul, qui souffre pour nous donner une représentation du monde qui, justement, est en dehors du consensus, qui est une représentation excessivement personnelle, pour laquelle toute son énergie marginale est convoquée. Qu'en est-il actuellement dans le réseau dans la mesure où, par interactivité, il y a peut-être danger à ce que ce soit, dans le fond, le consensus le plus large qui revienne et qui soit ensuite repris par l'artiste et ainsi de suite ? Est-ce que l'on souffre lorsqu'on crée sur des réseaux virtuels ?
Roy Ascott : J'ai entendu le mot "souffrance", un mot chrétien, et l'idée que l'artiste souffre... Très sérieusement, c'est un autre monde. Les arts plastiques sont très différents de ce qui concerne les réseaux et le monde cybernétique, l'ordinateur... Pourquoi ? Parce que dans le premier cas, l'individu fait quelque chose, avec toute la souffrance du monde ; dans le deuxième cas, c'est l'hypercontexte qui fait des choses ; c'est une conscience collective, c'est l'intelligence collective qui arrive à travers cette grande connectivité des esprits du réseau. C'est différent. Je ne crois pas qu'il y ait de la souffrance là-dedans. Et c'est une grande différence avec l'histoire du 19e siècle qui est toujours négative. Le lien entre les deux, c'est Cézanne, le premier artiste avant Jackson Pollock, qui intuitivement réalise le rôle de l'observateur et le flux du monde qu'il observe. C'est cette conjonction de réalisation active / observateur qui se présente dans les peintures de Cézanne. Cézanne c'est le lien. Il est sans les stigmates.

" Régis Debray: le camarade médiologue. Jadis idéologue marxiste, l'écrivain et philosophe relativise les nouvelles idéologies issues de la révolution informatique "

Une entrevue d'Antoine Robitaille
Article du journal Le devoir, 14 janvier 1998

Maintenant qu'il y a une nouvelle technique, la révolution informatique, qui est considérable, on dit: c'est la "cosmopédie", c'est la "société pédagogique", c'est le "savoir à portée de tous". On fantasme à partir d'Internet, on se raconte des histoires. (Régis Debray)
La numérisation va décrédibiliser l'image et lui enlever ses derniers effets de réel." Debray, qui découpe notre civilisation en trois ères successives (la logosphère, de la naissance de l'écriture à celle de l'imprimerie; la graphosphère, de Gutenberg au cinéma; la vidéosphère, dans laquelle nous baignons), explique: "Je crois que la vidéosphère, à son point extrême, peut contribuer à rétablir la graphosphère dans ses droits. Lorsque les gens auront compris que l'image n'est plus certificat de réalité, qu'elle n'est plus qu'un mot, l'ordinateur et la numérisation de l'image pourraient bien aboutir à un nouveau détachement vis-à-vis de l'image".

Dans le Cahier de médiologie, no 3, " Anciennes nations; Nouveaux réseaux "

Augustin Berque, " Biosphère ou cybermonde ? "

Je croyais jusqu'à ces dernières semaines qu'on ne pouvait, de nos jours, penser le planétaire sans évoquer immédiatement les malheurs de la biosphère. Il me faut aujourd'hui admettre que lorsqu'ils parlent télétechnologie et cyberespace, les gens débranchent volontiers leurs neurones "environnement".
À la réflexion, pourtant, il apparaîtra vite que biosphère et cybermonde ne sont qu'une seule et même planète, et qu'il faut donc les penser ensemble. Ce n'est pas là qu'alternance ou alternative entre la Toile et Gaïa, ces deux entités jalouses quoique postmodernes, mais tout bonnement un seul et même très vieux problème. Aussi ancien, en vérité, que l'humanité elle-même. La territorialité humaine a en effet toujours intimement associé le matériel et l'immatériel, l'écologique et le symbolique, le bio et le sémio via le techno.
Autrement dit, notre milieu de vie - le milieu humain, c'est-à-dire l'écoumène (la relation de l'humanité à l'étendue terrestre) - ne se ramène nullement au placage d'un espace technologique (les télécommunications en l'occurrence) sur un espace écologique (les chaînes trophiques des écosystèmes). Il est d'emblée sémiosphère, en même temps que biosphère.
Dans l'écoumène, la réalité ne se départage pas entre, d'une part, ce qui relèverait de l'objectivité (l'en-soi de la chose), d'autre part de la subjectivité (le sens du symbole) ; elle est d'emblée trajective, c'est-à-dire que le sens y est immanent.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).