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Le Parrain de l'art et de la technologie: un entretien avec Billy Kluver du groupe E.A.T. (Experiments in Art and Technology)

Garnet Hertz

Je pouvais continuer sur une peinture pendant des mois, jusqu'à usure totale de la toile : racler, revenir, sans laisser sécher la peinture! C'était impossible pour moi : je n'arrivais pas à disons, décider : "voilà c'est terminé", à choisir le moment où il est donné à la pétrification. C'est à partir de là, au fond, que le mouvement s'est imposé à moi. Le mouvement me permettait tout simplement d'échapper à cette pétrification, à cette fin. (Jean Tinguely, 1976) (ndlr.: l'exergue est un ajout au texte initial)

Un entretien réalisé par Garnet Hertz, paru initialement en anglais sur Coretext et intitulé : The Godfather of Art and Technology: An Interview with Billy Kluver of E.A.T. L’entretien a eu lieu le 19 avril 1995.

Ayant connu des changements rapides, le vingtième siècle a été témoin d'un certain nombre de rencontres entre la technologie et l'art. L'âge de la machine introduisit, en effet, plusieurs alternatives aux matériaux et aux concepts de la fabrique artistique.

Toutefois, l'histoire de la technologie et de l'art prit un tournant significatif durant les années 1960. Face au gouffre grandissant entre ces derniers, plusieurs artistes ont senti le besoin de connecter ces deux domaines divergents. Dans une tentative de réunir les techniciens et les artistes, « Experiments in Art and Technology » voit le jour en 1966.

E.A.T., tel qu'on désignait alors l’organisme, avait pour mission de créer des liens entre les ingénieurs et les artistes sur la base de projets communs. Pour la première fois, le vide apparemment impossible à combler entre l'ingénierie et l'art était enjambé. À la tête de ce mouvement on retrouvait l'ingénieur Billy Kluver, docteur en ingénierie électrique, également impliqué sur la scène de l'art contemporain.

Pour reconstituer l’histoire de E.A.T. et du mouvement « art et technologie », j'ai retracé Billy Kluver à New York. Toujours à la direction de E.A.T. après trente ans, il a bien voulu me faire partager ses souvenirs, ses idées, ses objectifs.

Garnet Hertz: Quelles étaient les idées et les objectifs à l'origine de la fondation de E.A.T. ?

Billy Kluver: L'objectif de départ était de fournir de nouveaux matériaux aux artistes dans une perspective technologique. Il s’est produit chez moi un changement de vision à la suite d’une expérience : je travaillais avec Tinguely, en 1960, à construire la machine qui s’autodétruirait dans le cadre d'un projet pour le Jardin du MoMA (« Hommage à New York »). À cette époque j'ai employé - ou plutôt forcé - plusieurs de mes collègues des laboratoires Bell à collaborer à ce projet.

Fort de cette expérience, j'ai réalisé que les ingénieurs pouvaient aider les artistes; les ingénieurs pouvaient devenir eux-mêmes une ressource pour les artistes. À la suite de cet événement, j'ai été littéralement assailli par une multitude d'artistes de New York comme Andy Warhol, Robert Rauschenberg, Jasper Johns, et bien d’autres. Robert Whitman et Rauschenberg mirent de l’avant l'idée d’une collaboration d'égal à égal entre les artistes et les ingénieurs. Une telle collaboration aurait pour effet de produire quelque chose que ni l’un ni l’autre n’aurait pu envisagé séparément. Ce fut l’assise de tout le mouvement et le système s'est développé à partir de là.

On a dû faire beaucoup de « propagande » parce que dans les années 1960 l’écart entre l'art et l'ingénierie était un immense canyon. Nous comprenions qu'il nous fallait recruter des ingénieurs, c'était la barrière qu'il nous fallait franchir.

L’idée s'est répandue à travers tout les États-Unis en moins d'une année ou deux. Alors, lorsqu'un artiste appelait en disant « J'ai tel problème » quelqu'un de notre équipe s’afférait à débusquer l'aide d'un ingénieur. Aussi simplement que ça.

De plus, dès le départ nous avons organisé de grands projets. Le premier à être réalisé fut bien sûr NINE EVENINGS en 1966, duquel E.A.T. provient en fait. La principale brèche provoquée par NINE EVENINGS fut l’envergure. Tout New York y était. Pratiquement tous les artistes de New York ont aidé à sa réalisation et environ 10 000 spectateurs y ont assisté. Depuis, nous avons initiés 40 à 50 projets, le dernier ayant eu lieu l'été dernier au Northern Greenland (ndlr.: l’année de référence à cet article est 1995).

Donc, ce sont les deux axes d'opération de E.A.T. : jumeler des savoir-faire et créer des projets.

L'humanisation de la technologie 

S'institutionnaliser ? 

Le jumelage 

 

NOTE(S)

Traduit de l'anglais par Kathleen Goggin et Pierre Robert.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Les références proposées par Garnet Hertz :

Hulten, Pontus. THE MACHINE. MoMA, NY; 1968.

Lovejoy, Margot. POSTMODERN CURRENTS. UMI, Ann Arbor; 1989.

Popper, Frank. ART - ACTION AND PARTICIPATION. NYU, NY; 1975.

Garnet Hertz est un artiste qui a exploré plusieurs facettes technologiques. Parmi ses dernières réalisations portant sur la collaboration entre le monde vivant et le flux informationnel, une mouche dans laquelle on implante un micro-serveur (Mendel Art Gallery, Canada, 2001). Tous les détails sur la démarche et les œuvres de Garnet Hertz sur ConceptLab, le site de l’artiste.

Sur le site de la Fondation Langlois (Montréal, Québec)

Le Centre de recherche et de documentation (CR+D) de la Fondation Langlois possède la collection des documents publiés par Experiments in Art and Technology (E.A.T.). Cette collection se compose de plus de 350 rapports, catalogues, bulletins et copies d’articles publiés par E.A.T., principalement entre 1965 et 1980. La documentation contenue dans cette collection permet de retracer l’histoire des nombreux projets organisés par E.A.T. au cours des années 60 et 70. On y présente aussi un texte de Billy Kluver à propos de ces archives.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

The Engineer as catalyst : Billy Kluver on working with artists, IEEE.

Billy Kluver dans Multimedia from Wagner to Virtual Reality, une édition électronique de Artmuseum.

Biographie de Billy Kluver, en anglais sur Artmuseum.

Turning to Technology, par Artnode.

Le site de Garnet Hertz : ConceptLab

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).