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Où va l'histoire de l'art

Pierre Robert

Extraits

Où va l'histoire de l'art contemporain? Sous la direction de Laurence Bertrand Dorléac, Laurent Gervereau, Serge Guilbaut et Gérard Monnier. Paris: l'image et l'École nationale supérieure des Beaux-Arts. 1997.

Né à l'initiative de la revue l'image et des universités de Paris I, de Montréal et de British Columbia à Vancouver, ce bilan sur l'histoire de l'art contemporain rassemble les points de vue de spécialistes de diverses disciplines, venus de plusieurs continents. Il s'agit d'une réflexion d'ensemble sans précédent. Des questions centrales sont abordées : les traditions nationales en histoire de l'art, la prolifération industrielle, les représentations extra-occidentatles et des minorités, l'interdisciplinarité, les nouvelles approches dans l'analyse des images, l'art et le politique, l'enseignement, les musées, le rôle de la critique. En des temps de bouleversements sémantiques - qu'est-ce que l'art d'aujourd'hui ? - et méthodologiques, il importait de mener un vaste échange international pour faire le point des évolutions.

Le chapitre 2 de ce livre aborde la question suivante: " Quand et comment débute l'histoire de l'art contemporain/modern art? ".

Je vous propose les extraits des quatre auteurs suivants, votre libre réflexion est donc sollicitée: Pierre Daix, Éric Darragon, Marc Le Bot et Henri Zerner.

Pierre Daix. " L'art contemporain et l'exclusion de l'art moderne "

" Ce qui frappe un historien de l'art moderne dans l'art contemporain, ce n'est pas qu'il nie l'art moderne, c'est qu'il l'exclut de sa propre histoire. " (p. 65)

L'artiste contemporain reste ainsi confronté aux mêmes problèmes de fond, de structure intime de son expression que ses pédécesseurs de l'art moderne. Ce sont des problèmes nés depuis que la révolution industrielle a bousculé les relations de l'homme avec la nature, avec sa planète, avec ses semblables, avec son espace et avec sa durée, avec son territoire et avec lui-même, lesquelles n'avaient pas fondamentalement bougé depuis Athènes et Rome, si dans l'intervalle le Moyen Âge chrétien avait produit un espace faisant prévaloir la conception religieuse du monde sur sa saisie sensible, sur le vécu. (p. 69-70)
La révolution moderne en art (séparée par quatre siècles du début des temps des Temps modernes au sens historique, ce qui ne simplifie pas les choses), se relie à cette histoire lourde, elle qui s'est essentiellement jouée entre 1850 et 1914, non par hasard, dans la France passée de l'Ancien Régime à l'après-Révolution française. Et son importance tient à ce qu'en dépit de deux guerres mondiales et de la chute du communisme, nous ne savons pas si nous sommes sortis de l'ère qui l'a vue naître. Tout porte même à penser le contraire : il suffit de méditer sur le fameux " post-moderne ". De là l'impossibilité d'exclure cet art moderne comme référence, du moins pour un artiste qui, au lieu de s'abandonner à des besognes de reproduction et d "imitation, veut assumer sa fonction de transcendance dans un monde en crise de longue durée et qui commence tout juste à en mesurer les changements irréversibles dans son outillage mental. La croyance aux vertus de l'intention relève de la vieille illusion génératrice de l'académisme que l'art pourrait choisir son époque ou s'évader au-delà d'elle. Voir à quel point l'art contemporain a fait de l'académisme avec Dada, avec Duchamp. Le conseil du vieux Pindare reste mieux que jamais valide : " Épuise le champ du possible ! ". (p. 70)

Éric Darragon. " Quand l'histoire de l'art devient contemporaine ou le syndrôme des dernières pages "

L'idée de n'évoquer que l'art des " morts " paraît en contradiction avec une notion du moderne héritée du romantisme qui a revendiqué l'art vivant. (p. 71)
Ces vicissitudes éclairent sans doute les transformations d'une discipline mal adaptée à son objet. Elles soulignent le rôle de frein joué par l'histoire de l'art. (p. 76)
Il y a un intervalle considérable entre 1950 et aujourd'hui. La notion même de passé a changé de forme : Matisse par exemple est ce passé monumental ou Duchamp par exemple. Pour d'autres, ce sera Beuys ou Donald Judd. Peu importe, il reste que l'on sait avec une évidence due au renforcement du discours historico-critique qu'on "on peut tuer l'art par l'art ". De ce point de vue la question des conditions dans lesquelles s'écrit l'histoire de l'art contemporain demeure très intéressante. Elle a même quelque chose d'essentiel. Ne serait-ce qu'en raison du caractère ancien du problème. Il n'est question que de cela depuis Vasari mais la réflexion de fond n'a guère évolué. Parfois elle aura même considérablement régressé. (p. 77).

Marc Le Bot. " Modernité : la mode et l'éternité "

Cependant, l'idée que le travail de l'art se constitue d'un conflit, qu'il soit ou non brutal, cette idée elle-même est toute moderne. Notre temps aura eu pour tâche historique de penser ce qui est un aspect constant de la vie de l'esprit à toutes les étapes de son histoire. (p. 79).
Aujourd'hui même, un autre stade de l'évolution semble atteint. Le goût pour le nouveau se suffit à lui-même. Plus n'est besoin à des idéologies concurrentes. La notion d'art s'est tellement élargie que nos musées acueillent n'importe quoi, pourvu que ce soit insolite. Une philosophie " post-moderne " prêche qu'il est légitime de tout " brancher " avec tout. (p. 79-80).
Friedrich Hölderlin qui, je crois, est le premier penseur de notre modernité en matière d'art, dit que l'expérience artistique, dans la tragédie grecque, est l'effet d'une " catastrophe " qui intervient dans la succession des tons. Mallarmé dit la même chose : dans la lecture des vers alexandrins, la rime seconde renvoie l'esprit à contresens vers la rime première, si bien que, dans ce mouvement, " le vers se dévore lui-même " et que c'est là la cause d'un " fulgurant délice ". (p. 80)
Le rationalisme humaniste pose l'homme devant le monde comme un sujet devant un objet. La Beauté est dans la nature et l'homme, armé de sa raison mesurante, descriptive et narrative, a les moyens de l' "imiter".
Paul Klee dit au contraire : " L'art ne reproduit pas le visible. Il rend visible. " L'art provoque l'événement de la visibilité. La Beauté est un effet du travail artistique. Son surgissement provoque l'admiration où je crois voir, suivant Baudelaire et tant d'autres, une expérience de l'éternité : c'est-à -dire l'expérience du suspens du temps par une destruction sacrificielle du sens. (p. 81).
Ce que nous nommons " art " est un mode du travail mental. Ce travail procède par catastrophes ou par autodévoration du sens déjà institué. Non, cependant, qu'il lui oppose un sens plus vrai. L'art n'est ni vrai ni faux. Il n'y a pas de vérité en peinture, quoi qu'on ait pu dire. La vraie question que nous pose le travail artistique est celle-ci : quand le sens est détruit, chaque fois qu' "il fait l'objet d'un sacrifice symbolique, qu'est-ce qui reste? Ce qui reste, je crois, est bien cette expérience en quelque sorte sacrale de l'Autre de la Vérité : l'expérience que manque Oedipe face au sphinx, celle de la présence de tout ce qui nous est présent, comme énigme." (p. 81).

Henri Zerner. " L'art contemporain commence-t-il en 1818? "

Pourquoi précisément cette date inaugurale de 1818? C'est la date d'ouverture du musée du Luxembourg qui fut pendant plus d'un siècle le musée des artistes vivants, jusqu'à sa dissolution en 1937 (les collections sont passées au nouveau musée d'Art moderne du palais de Tokyo). Dix ans après la mort d'un artiste (ou plus tard cinq ans) les oeuvres devaient quitter le Luxembourg ; étaient alors soit attribuées au Louvre si on les en jugait dignes, soit distribuées entre musées de province et bâtiments administratifs. (p. 83)
Tel est le paradoxe de l'art contemporain que nous a légué le siècle dernier : il échappe à l'histoire et en même temps il est inexorablement condamné par elle. (p. 87)

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).