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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Le long voyage: Histoire véridique de la conquête des nouvelles technologies

Olivier Long

Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l’étrave, ou si l’on veut, dans l’écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin

Henri Michaux (1)
caravelle
Caravelle portuguaise (89)

L'esthétique du multimédia, multimédium hybride, est encombrée de manière obsédante par les notions de métissage, de nomadisme et de migration. Ces notions ont une signification précise liée à leur contexte d'élaboration, ces concepts ont une histoire. Pourtant ils fonctionnent comme les clefs magiques d'une réflexion sur les enjeux des sociétés en réseau, de manière absolument décontextualisée de l'horizon idéologique qui a présidé à leur élaboration. Ces notions sont aussi les clefs idéologiques d'un certaine world culture, les fétiches d'un irénisme de pacotille, qui comprend le métissage comme une variante pseudo-généreuse du slogan "United colors of Bennetton".

Ces lignes voudraient montrer que l'arrière-plan sur lequel se sont développées ces notions n'est pas anodin. L'horizon épistémologique qui est le lieu d'élaboration de ces concepts a pour contexte l'aube des temps modernes, époque des grandes découvertes. La colonisation du Nouveau Monde, la Conquête, faite de violence et d'ouverture, d'ombre et de lumière inextricablement mêlées, a été une chance et un drame. Il convient d'en prendre la mesure, et d'essayer de comprendre si nous ne vivons pas notre rapport aux "nouvelles technologies", dans la répétition d'une matrice imaginaire, de mythes propres à la découverte du Nouveau Monde. Ces mythologies ont précisément pour lieu d'élaboration la côte de Californie, nouveau monde, devenu ancien pour l'occasion. Si l'on se place du point de vue de la vieille Europe, il n'est pas innocent que nous ayons précisément quelque chose à dire sur ces renouvellements. Ces lignes proposent donc l'examen d'une thèse, qu'il convient de mettre à l'épreuve : la découverte du continent Internet s'est opéré selon des modalités similaires à la découverte et la conquête du Nouveau Monde, à l'aube des temps modernes. L'allégorie de la Conquête, envisagée comme métaphore permet selon nous une articulation critique de divers thèmes exerçant une forte fascination dans la technoculture, ceux-ci sont peut-être solidaires d'une théorie de l'image.

Nous avons suivi une piste indiquée dans deux ouvrages qui ne traitent pas de la culture des réseaux. Le premier est celui écrit par Bernal Díaz del Castillo en 1551, Histoire véridique de la conquête de la nouvelle Espagne (2), chronique envoyée à la cour d'Espagne en 1575. L'histoire véridique est la première description de ce qu'a été, non pas la découverte de l'Amérique telle que Colomb à la recherche d'un passage vers les Indes (via les Antilles et Cuba) a pu la vivre au cours de ses voyages successifs, mais la conquête du Mexique par les premiers conquistadors. Elle diffère sensiblement du texte antérieur, laudatif, décrivant la geste héroïque des exploits de Cortés, rédigé par Gómara. Elle marque sa différence du fait que l'Histoire véridique témoigne de l'expérience par un soldat du rang, compagnon de Cortés, de ce qu'a été le quotidien de l'épopée cortésienne qui fournira le modèle des récits de conquête postérieurs (Pérou, Chili, Amérique latine). Le récit de Bernal Díaz, s'il n'est pas une étude critique de l'entreprise cortésienne -comme la célèbre relation de Las Casas (3)-, démythologise toutefois cette entreprise. Le second ouvrage qui nous a inspiré témoigne du renouvellement des études ibéro-américaines concernant la Conquête. Il s'agit de La pensée métisse (4) de Serges Gruzinsky. Ce livre, se démarquant d'approches purement économiques, politiques ou historiques, rend compte du formidable travail d'élaboration - intellectuel et mental - qu'a été la Conquête. Il envisage de comprendre les phénomènes de mondialisation et de ré-identification (5) au travers de la notion de métissage, telle qu'elle fut élaborée sur horizon de conquête. La globalisation n'est pas de son point de vue un phénomène récent.

L'enjeu esthétique de notre travail se noue quelque part autour des formidables déplacements de frontières qui se sont opérés dans le monde de l'art consécutivement aux grandes découvertes. L'art baroque de la contre-réforme comme réponse à une infinitisation du monde fait éclater le cadre de l’œuvre. Peut-on voir dans l'esthétique du multimédia et des réseaux (hyperesthétique), un lointain écho d'une même infinitisation que les concepts d'hybridation, de nomadisme, et de métissage viendraient thématiser? La même question avait été posée par l'historien d'art allemand Aby Warburg (6), quand il partit en 1896 chez les indiens Hopis du Nouveau-Mexique, avec le projet d'opérer une synthèse de l'indianité et de l'imagination mythique. Warburg a proposé de croiser anthropologie et histoire de l'art, de les hybrider. "Sans l'étude de leur culture primitive, je n'aurais jamais été en mesure de donner un fondement élargi à la psychologie de la Renaissance" écrit-il.

On compare en effet souvent l'époque de Gutenberg, qui opéra une révolution de la diffusion du texte biblique depuis sa petite imprimerie de Mayence, et le partage d'informations qu'opèrent les réseaux interactifs (7). D'un point de vue strictement méthodologique, on sait sur quoi débouche la méthode comparative en histoire : arbitraire, oubli des singularités d'une histoire chaotique et dont la probabilité de répétition est infime. A quoi bon comparer les contextes différents de la conquête des Amériques et de la conquête par l'Amérique d'un continent virtuel; aventures séparées par plus de quatre siècles de distance? L'histoire ne se répète pas. Dit-on. Si l'histoire traite d'objets, d'événements soumis aux lois du chaos et de l'incertitude, dans une irrégularité quasi météorologique, ce fait oblige à un scepticisme nominaliste. Nous pensons qu'il n'en va pas de même de l'histoire des mentalités.

L'histoire ne se répète pas, mais la psychanalyse nous apprend sur le versant de la critique des idéologies, que l'esprit humain, du fait de ses limites internes, fait l'expérience de continuelles répétitions. Rapprocher l'histoire de la conquête du Nouveau Monde de la conquête des "nouvelles technologies" procède donc du collage onirique (condensation, déplacement). La métaphore peut-elle se prévaloir de sérieux méthodologique sur de telles bases métapsychologiques, imaginaires? On répondra que la métaphore propose positivement des métamorphoses de sens. Son aspect arbitraire peut faire figure d'exercice de style, de formule rhétorique; mais son aspect métamorphique, mutant, s'accorde précisément avec le type d'écriture déployé sur le web, fait de collage et de rhétorique. On dira que l'objet de notre recherche contamine notre démarche; à moins qu'on puisse penser que le type d'objet analysé induise sa saisie par l'invention d'outils propres. A la manière des aèdes de l'antiquité, pour qui l'histoire était poésie (8), l'usage de la métaphore fait ici se rejoindre les régimes concurrentiels de l'histoire et de la poésie. Nous voudrions montrer qu'une certaine impureté méthodologique, plus familière au poète qu'au scientifique, permet d'obtenir des résultats justes à partir de prémices fausses (d'un point de vue puriste). Nietzsche distinguait à l'origine du problème de la vérité les deux valences de la probité philologique et de l'erreur utile (9). Nous nous situerons du point de vue pragmatique de l'erreur utile, pour comprendre le lien critique qui unit imaginaire du réseau et imaginaire de la conquête de la Nouvelle-Espagne. Car les horizons épistémologiques des deux époques communiquent, selon nous, au travers de la métaphore de la découverte. La métaphore, image poétique et méthode, constituera donc l'organon de cette réflexion. Son genre hybride, composite, se veut à la hauteur de la fugacité des reflets, leurres, mirages et hallucinations qui brillent à l'horizon des conquêtes. En voici le récit.

"Aujourd'hui un nouveau voyage commence, où va-t-il nous mener, je l'ignore".  

Malentendu - New Age - Eldorados 

Du monde clos à l'univers infini - Métissages 

"Il n'existe pas de carte fiable des territoires inexplorés" (51) 

Pourquoi les entreprises deviennent des universités (66) 

 

NOTE(S)

(1) Henri Michaux, Peintures et dessins, in Œuvres Complètes (1), Bibliothèque de la Pléiade,Gallimard, Paris, 1998, p. 922.

(2) Bernal Díaz del Castillo, Historia verdadera de la Conquista de la Nueva España, México, 1950, traduction D. Jourdanet : Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, éditions La découverte, Paris, 1991.

(3) Bartolomé de Las Casas, Historia de las Indias, México, 1559, Très brève relation de la destruction des Indes, éditions La découverte, Paris, 1996.

(4) Serge Gruzinski, La pensée métisse, Fayard, Paris, 1999.

(5) Qu'on observe au travers de faits aussi divers que les massacres ethniques en ex-Yougoslavie ou que les cultural studies américaines.

(6) Aby Warburg, Il rituale del serpente, Milan, Adelphi, 1998, p.25. Cité par Gruzinsky, (2000).

(7) "Le réseau global interactif va transformer notre culture aussi profondément que la presse de Gutenberg a boulversé le moyen âge" (Bill Gates, Nathan Myhrvold et Peter Rinearson, La route du futur, Ed. Robert Lafond, Paris, 1995, p. 24), idée reprise de Mc Luhan.

(8) Nous conservons ici à dessein l'ambigüité du mot histoire au sens de mythe. Sur la poésie héroïque des aèdes, voir Moses I. Finley, Le monde d'Ulysse, Editions Points/La découverte, 1990, pp. 29-59.

(9) "Nous ne voyons pas dans la fausseté d'un jugement une objection contre ce jugement (...) les jugements les plus faux (...) sont les plus indispensables à notre espèce". In Friedrich Nietzsche, Par delà bien et mal, éd. Gallimard, Paris, 1987, §4, p. 15. Voir à ce sujet l'ouvrage de Jean Granier, Le problème de la vérité dans la philosophie de Nietzsche, éditions du Seuil, Paris, Chap. III: Être et vérité, Les deux pôles de la connaissance : le pragmatisme vital (l'erreur utile) et la probité philologique (justice), p. 497 ss.

(10) Ibidem Bill Gates, La route du futur, 1995, p. 13.

(11) L'Electronic Frontier Foundation (http://www.eff.org) promeut la défense des droits sur la frontière électronique : elle veille au respect des libertés des internautes sur le réseau.

(12) Ibidem Gates, p. 269.

(13) Ibid, Gates, p. 35.

(14) Ibid Gates, p.35.

(15) Ibid Gates, p.31.

(16) Ibid Gates, p.35.

(17) Jean-Pierre Berthe, article "Conquistadors" de l' Encyclopaedia Universalis, version électronique, Paris, 1988.

(18) Ibid Gates, p.34.

(19) Il est frappant que les investissement de la Silicon Valley aient très rapidement basculé de la microélectronique aux biotechnologies. La revue Wired célébre dans son numéro de mars 1998 la grande fête du clonage humain "G. Richard Seed proclame qu'il fait le travail de Dieu" (p.151). Le clonage relaie fantasmatiquement très efficacement l'autoengendrement proposé dans le mythe du garage, il se situe certainement dans sa continuité directe.

(20) Conquête du Vénézuela.

(21) Conquête du Pérou.

(22) Les conquistadors étaient payés par attributions d'encomiendas, des indiens capturés étaient distribués recommandés aux conquistadors pour qu'ils s'en occupent et leur enseigne la doctrine chrétienne. Théoriquement, ceux-ci étaient des "vassaux libres", ils pouvaient racheter leur liberté avec l'argent gagné en travaillant, celui-ci ne leur étant pas distribué, ils mouraient au travail dans les plantations.

(23) C’est dans le livre d’Otto Rank, Le Mythe de la naissance du héros, Leipzig et Vienne, 1909, que Freud inséra un petit texte intitulé «Le Roman familial des névrosés». Il mentionne le roman familial dès 1897 dans une lettre à Fliess.

Marthe Robert, à la suite de Freud oppose les deux motifs fantasmatiques du "Bâtard" et de "l'Enfant trouvé" au travers desquels l'enfant (et pour elle le romancier) théorise son origine : "A strictement parler, il n'y a que deux façons de faire un roman : celle du bâtard réaliste qui seconde le monde en l'affrontant de front; et celle de l'enfant trouvé, qui faute de connaissances et de moyens d'action, esquive le combat par la fuite ou la bouderie", (Roman des origines et origines du roman, Gallimard, Paris, 1972, réed. 1995, p. 74). Don Quichotte est le modèle de l'enfant trouvé, Rastignac celui du bâtard.

(24) Ibid. Marthe Robert, p. 60.

(25) Au sujet du moralisme cybernétique, voir le paragraphe de cet article: Pourquoi les entreprises deviennent des universités.

(26) Carmen Bernand et Serge Gruzinski, Histoire du nouveau monde (1550-1640), Les métissages, tome 2, Fayard, Paris, 1993, p.144.

(27) Serge Gruzinski, La pensée métisse, Fayard, Paris, 1999, p. 63-66.

(28) Toribio de Benavente dit Motolinía, Memoriales o libro de las cosas de Nueva España y de los naturales de ella, par O'Gorman, México, UNAM (Université Autonome de Mexico), 1971, p.294.

(29) Ibid, Gates, p. 37.

(30) Wired Magazine, 6 janvier 1998, pp. 199-207.

(31) Bernal Díaz del Castillo, Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, éditions de La découverte, Paris, 1991, tome 1, chap.XXXVIII, p.159.

(32) Códice Florentino, 1580, México, AGN, 1979, cité par Eduardo Galeano dans Les veines ouvertes de l'Amérique latine, collection Terre Humaine, éditions Plon, Paris, 1981, p. 31.

(33) Ibid. Bernal Díaz, p. 74.

(34) Alexandre Koyré, From the Closed World to the Infinite Universe , Baltimore, 1957; Du monde Clos à l'univers infini, trad. Gallimard, Paris, 1962, réed. 1988.

(35) De Charlemagne à Charles Quint, de la renaissance carolingienne à la renaissance érasmiennne, les empires occidentaux se sont compris comme la renaissance de l'empire romain. Un empereur comme Charles Quint rêvait d'un couronnement à Rome. Rome a joué le rôle ambigu d'ancienne capitale d'empire en même temps qu'elle était le centre du pouvoir spirituel. Jusqu'à Charles Quint la fiction de la coïncidence des deux ordres, politique et religieux, a été imaginairement crédible. Quand Charles Quint comprit que cette fiction était impossible à maintenir, il abdiqua.

(36) Selon l'expression du philosophe polonais Lesek Kolakowski, Chrétiens sans église. La conscience religieuse et le lien confessionel au XVI ème siècle, trad. Anna Posner, éd. Gallimard, Bibliothèque de Philosophie, Paris, 1987. Kolakowski, au travers de divers itinéraires spirituels et mystiques, montre que le XVIème siècle a été l'époque d'une intense pérégrination hors institution. Il explique que la croyance, prise trop au sérieux et élevée au rang de mystique, dans une sorte de redoublement fidéiste, au sein du marxisme comme du christianisme, a conduit à des hétérodoxies anti-institutionnelles. Celles-ci ont mené leurs auteurs à la dissidence puis à l'exil.

(37) Voir Marc Abelès, Un ethnologue à l'assemblée, chap. de conclusion : " le désarroi des élus", éditions Odile Jacob, Paris, 2000, p.241-242.

(38) John Perry Barlow (http://www.freescape.eu.org/eclat/1partie/Barlow/barlowtxt.html) propose une déclaration d'indépendance du cybermonde sur le modèle de la déclaration d'indépendance américaine de Thomas Jefferson. Extrait : "Les gouvernements tirent leur pouvoir légitime du consentement des gouvernés. Vous ne nous l'avez pas demandé et nous ne vous l'avons pas donné. Vous n'avez pas été conviés. Vous ne nous connaissez pas et vous ignorez tout de notre monde. Le cyberespace n'est pas borné par vos frontières. Ne croyez pas que vous puissiez le construire, comme s'il s'agissait d'un projet de construction publique. Vous ne le pouvez pas. C'est un acte de la nature et il se développe grâce à nos actions collectives."

(39) Ibid. Díaz, chap XXXVII, pp. 156-158.

(40) Pierre Baissaignet, article "métissage", Ibid CDUniversalis, 1988.

(41) Le livre de Pierre Levy World Philosophie, nous semble un bon exemple de cette compréhension naïve, an-historique et acritique du métissage (qu'il nomme parfois conscience collective). "Nous connaisons aujourd'hui un remarquable essor de la création culturelle, de la sensibilité et de la conscience collective parallèle aux développements des communications, des technologies de l'intelligence et de la création, un élan accompagnant la rencontre féconde des traditions culturelles de la planète".(World Philosophie, le marché, le cyberespace, la conscience, éditions Odile Jacob, Paris, 2000).

(42) Voir Gruzinski, Ibid, 1993, p 174.

(43) Les aztèques avaient développé un art de la parure très complexe, lié au système hiérarchique d'une société guerrière imprégnée du culte des fleurs (tout était codifié, même la manière de les sentir) et inspiré des couleurs du plumage des oiseaux. Leur art était lié à la croyance de la réincarnation en colibri du guerrier mort au combat, butinant les pollens pour l'éternité.

(44) Robert Jaulin, La paix blanche : introduction à l'ethnocide, éd. du Seuil, Paris, 1970.

(45) Renouvellement lié à une théorie du temps propre à la cosmogonie indigène.

(46) Régis Michel, entretien sur France Culture, Mardi 15 Août 2000, 12h-12h30.

(47) La méthode de Panofsky est exposée dans l'introduction des Essais d'iconologie, éd. Gallimard, Paris, 1967.

(48) Paul Ardenne, dans son livre L'art contemporain, une histoire des arts plastiques à la fin du XXème siècle, éd. du Regard, Paris, 1997, introduit la notion de kitsch technologique pour définir une tendance récurrente dans l'art utilisant les nouvelles technologies.

(49) R. Linton, The study of man. An introduction, Appleton Century, 1936. De l'homme, éd. de Minuit, Paris, 1968.

(50) Roger Bastide, article "acculturation", ibid Universalis, 1988.

(51) Ibid, Gates, p. 13.

(52) En effet, la géographie est une discipline oubliée de l'époque médiévale. "La géographie ne figurait pas parmi les «sept arts libéraux» du moyen âge. Elle n'avait sa place ni dans le « quadrivium » des disciplines mathématiques (arithmétique, musique, géométrie, astronomie), ni dans le « trivium » des disciplines logico-linguistiques (grammaire, dialectique, rhétorique). Pendant mille ans, le mot « géographie » n'eut plus d'équivalent courant, et il n'apparaît dans la langue anglaise qu'au milieu du XVIème siècle. Privée de statut, la géographie fut comme une orpheline dans le monde des connaissances. Elle devint un invraisemblable ramassis mêlant connaissances réelles et imaginaires, dogmes bibliques, récits de voyages, spéculations philosophiques, élucubrations mythiques." Daniel Boorstin, Les découvreurs, éditions Robert Laffont, coll. Bouquins, 1986, p. 91.

(53) Ibid. Daniel Boorstin, p. 79.

(54) Charles Sanders Peirce, Ecrits sur le signe, trad. G. Deledalle, éd. du Seuil, Paris, 1978, pp. 244-245.

(55) Dominique Chateau, "Diderot sous le charme" in A propos de "La critique", dir. D. Chateau, éd. l'Harmattan, Paris, 1995, pp. 237-251.

(56) Ibid, Chateau, p. 239.

(57) Ibid. Tisseron, Serge Tisseron, Psychanalyse de l'image, coll. Psychisme, Dunod, 1995, pp. 35-37.

(58) On retrouve chez Platon, qui dans Le sophiste décrit la peinture comme "une sorte de rêve humain à l'usage de gens éveillés" (Sophiste, 266c), cette idée de l'hallucination, du pouvoir imager, ou dans une forme amoindrie dans les esthétiques de la présence (Bonnefoy sur Giacometti), ou la tradition phénoménologique quand elle envisage le tableau comme moyen privilégié d'accès à la phénoménalité. De manière réaliste ou abstraite, il s'agit toujours de s'enchanter du charme de l'iconicité, de sa capacité à produire la chose même, qu'elle soit présentée ou représentée. Dans sa forme la plus naïve, cette captation par l'image s'exprime sous la forme : "Ces raisins de Murillo sont si vrais qu'on en mangerait"; dans sa forme cultivée : "ce Malévitch n'est pas une toile mais un Tableau, une véritable célébration de la visibilité". Nous voudrions montrer qu'aux deux niveaux du réalisme et de l'abstraction, ces attitudes s'enracinent dans des expériences primitives très archaïques.

(59) Ibid, Tisseron, pp. 36-37.

(60) Serge Gruzinski a montré que l'histoire de la Conquête fut une guerre jouant des puissances de l'image. Dans un premier temps, les blancs détruisirent les idoles pour les remplacer par les images de la piété catholique. Ils niaient par ce geste le pouvoir de l'idole tout en avouant son efficacité qu'ils craignaient. La riposte indigène fut de jouer de l'invisibilité des dieux en se jouant de la visibilité des images chrétiennes. Puisque les anciens dieux se cachent dans les nouvelles images, il fallait effectivement vénérer celles-ci. On assista alors à un double jeu qui opère une subversion interne du baroque et qui conduit, via la vierge métisse de Guadalupe, au muralisme de la guerre d'indépendance."N'allons pas croire pour autant que tous les indiens aient manipulé cyniquement les images chrétiennes vouées à n'être entre leurs mains qu'appa rence, écran ou faux-semblant. Ce serait leur attribuer un regard analogue à celui des évangélisateurs qui réduisaient les idoles à l'insignifiance du bois et de la pierre. En fait, si guerre des images il y eut, elle se manifesta moins dans des affrontements de cette espèce que dans des opérations incessantes de récupération et de capture menées dans les deux camps par les populations indigènes comme par les représentants de l'Église." La guerre des images, de Christophe Colomb à Blade Runner, 1492-2019, éd. Fayard, Paris, 1990, pp. 264-265.

(61) Il est développé par Gruzinsky, Ibid, (1999), chap. IV, pp. 87-94.

(62) Selon l'expression de Jacques Ruffié, cité dans Histoire du Nouveau Monde, de Carmen Bernand et Serge Gruzinski, tome 1, De la découverte à la conquête, Paris, Fayard, 1991, p. 509.

(63) Les portulans étaient au moyen-âge des cartes qui permettaient de circuler de ports en ports.

(64) Ibid, Koyré, 1962.

(65) Au centre de chaque planisphère médiéval figurait généralement Jérusalem, "Ainsi parle le Seigneur Yahvé : "c'est Jérusalem que j'ai placé au milieu des nations, environnée de pays étrangers" (Ez, 5,5, Bible de Jérusalem, Cerf, 1986). Ainsi ne se posaient pas le problème du positionnement spatial en latitude ni en longitude. Dans la traduction de Saint Jérôme (vulgate), Jérusalem est "nombril du monde", le réseau n'a pas de centre mais n'en obéit pas moins à une logique de "portails", véritables noeuds d'échanges, nombrils du réseau. La maîtrise du milieu de l'empire demeure l'enjeux de guerres féroces.

(66) Intertitre d'un chapitre emprunté à l'ouvrage de Pierre Lévy : World Philosophie, le marché, le cyberespace, la conscience, éditions Odile Jacob, Paris, 2000, p. 90.

(67) Voir à ce sujet Gruzinski, (1999), p. 93.

(68) Ibid Lévy, p. 92.

(69) Ibid, Gates, p. 220.

(70) Ibid. Grusinski, (1999), p.79.

(71) P. Manning et W. S. Griffiths, Divining the unprovable: simulating the demography of african slavery, in Journal of Interdisciplinary History, vol XIX, n°2, 1988.

(72) Charles Baudelaire, Critique d'art, "exposition universelle (1855) Beaux-arts", éd. Gallimard, Paris, 1976, pp. 240-241. L'exposition universelle de 1855, deuxième du nom aprés celle de Londres en 1851, mêle pour la première fois à Paris l'art (Ingres et Delacroix exposent et s'opposent en une grande rétrospective, Courbet expose l'Atelier du peintre) et la technologie. Vitrine de l'industrie, elle se veut le bilan des conquêtes techniques de l'humanité occidentale et elle veut simultanément présenter une grande rétrospective d'un demi-siècle d'art. Elle veut démontrer la prééminence artistique de la France en matière artistique et technique. Dans son commentaire, Baudelaire, de part un choix esthétique qui lui est propre, tourne délibérément et de manière sûrement réactionnaire le dos au progrès qu'il fustige. Il parle du "bon Français", de "races amoindries", nous retrouvons là l'envers d'une pensée métisse.

(73) Gérard Genette écrit : "De fait, le trait le plus caractéristique de la représentation proustienne est sans doute (...) cette superposition d'objets simultanément perçus qui a fait parler à son propos de surimpressionnisme".(in Figures I, éd. du Seuil, Paris, 1966,"Proust palimpseste", p. 49.Genette emprunte l'expression à Benjamin Crémieux, cité par André Maurois in A la recherche de Marcel Proust, p. 201.

(74) Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Pléiade, tome III, p. 586.

(75) Ibid. Proust, p. 885.

(76) Ibid. Genette, p. 40.

(77) Ibid Proust, p. 187.

(78) Marcel Proust, Correspondance générale, éd. Plon, Paris, p. 86.

(79) Ibid. Genette, p. 53.

(80) Ibid. Genette, p. 64.

(81) Ibid. Genette, p. 50.

(82) Selon le beau titre de René Daumal, Le Contre-Ciel, éd. Gallimard, col. Poésie, Paris, 1990.

" Ne cesse pas de reculer derrière toi-même.
Et de là contemple :
Le pur NON que l'on salit de noms de dieux vit bouillonner le monde en robe de bulles :
il projeta, il évoqua, il provoqua cette nature,
il vit, il connut cette nature,
il aima cette nature. " (p. 28).

(83) Ibid, Daumal, p. 22.

(84) G.W.F. Hegel, Esthétique, éd. Flammarion, Paris, 1979, p.37.

(85) Theodor. W. Adorno, Théorie esthétique, éd. Klincksieck, Paris, 1989, p. 95.

(86) Ibid. Adorno, p. 95.

(87) Leonardo Sciascia, Il mare colore del vino, Torino, 1973, trad. : La mer couleur de vin, l'imaginaire, éditions Gallimard Denoël, Paris, 1977.

(88) Moses I. Finley, Ibid. , p. 33 et aussi p. 34 : "Le poète est un professionnel qui s'appuie sur de longues années d'apprentissage; il a à sa disposition la matière première nécessaire : une foule d'événements, un trésor de formules accumulées par les générations d'aèdes qui l'ont précédé. Le patrimoine grec comprenait la masse bigarrée des mythes souvent désespérément contradictoires qui s'étaient développés à partir des croyances et des pratiques religieuses : récits concernant des héros mortels, certains fabuleux, d'autres plus exacts; formules appropriées à tel type d'événements : apparition de l'aube et tombée de la nuit, scènes de combat, de funérailles et de festins, activités quotidiennes des hommes – se lever, manger, boire, rêver - , descriptions de palais et de plaines, d'armes et de trésors, métaphores maritimes et pastorales et tout ce qu'on peut imaginer de semblable. C'est avec ces pierres toutes prêtes que le poète bâtit son oeuvre, et chaque oeuvre – c'est à dire chaque récitation – est originale, bien que les différents éléments en soient vieux et déjà connus."

(89) Image tirée du site personnel d'Alain Decayeux:
http://perso.club-internet.fr/west/Barbenoire/p_navire.html

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Olivier Long est enseignant en arts plastiques et nouvelles technologies à Paris I (Sorbonne).

 

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