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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Les musées sur Internet en quatre tableaux : le dernier avatar du musée (premier tableau)

Roxane Bernier

Prologue

La «sémantique muséologique» est profondément bouleversée par la diffusion des arts sur Internet. En effet, la vision traditionnelle des institutions culturelles est altérée, de même que la notion de patrimoine. D'une part, les visiteurs déambulent dans un musée «hors de ses murs» (1), et d'autre part, ceux-ci acquièrent désormais le statut d'utilisateurs lorsqu'ils doivent préalablement façonner leurs connaissances en fonction des parcours proposés. Nous parlons bien sûr du musée virtuel, terme actuellement en vogue dans le jargon des professionnels du musée. Internet s'avère un outil exceptionnel, dans la mesure où les conservateurs adhèrent à de nouvelles formes de coopération entre concepteurs et visiteurs (2) et qu'elle circonscrit d'une certaine façon la sphère culturelle à l'intérieur d'un support technologique (3). Les conservateurs envisagent également un format d'exposition qui intimise la relation du visiteur avec les œuvres à travers une technique, cela dans une optique purement individualisante, lorsque celui-ci est appelé à sélectionner des contenus selon ses intérêts personnels. Par conséquent, sa participation s'en trouve accrue.

En ce tournant du troisième millénaire, Internet apparaît comme un passage obligé s'il veut être à la fine pointe de la technologie pour fortifier le projet social des musées : celui de démocratiser la Culture auprès d'une «collectivité virtuelle» sans cesse grandissante. La rumeur universelle veut aussi que les musées virtuels constituent une approche novatrice - pour les individus qui ne peuvent se déplacer physiquement, ont des contraintes financières ou possèdent un agenda surchargé - en l'occurrence parce qu'ils sont gratuits, ouverts 24 heures sur 24 et qu'ils peuvent être visités à partir de leur domicile, en plus d'offrir une panoplie d'aides à la consultation des œuvres d'art, tels que les logiciels de navigation (i.e., QTVR). Ils se trouvent ainsi graciés des perceptions ternes et élitistes du musée dit traditionnel (4).

Il va sans dire que les concepteurs d'expositions se réjouissent de la «dynamique communicationnelle» qu'apporte la multimédiatisation sur Internet (le métissage de l'écrit, du visuel, du son et de la vidéo). Ces derniers jubilent devant tant d'outils technologiques car ils envisagent un accroissement non seulement de l'intérêt des visiteurs pour les arts mais aussi le développement de l'étendue de leurs connaissances en la matière. Les concepteurs font en effet usage d'outils de plus en plus sophistiqués pour présenter les œuvres afin d'en faciliter la compréhension, ce qui devrait susciter un comportement fort différent de la visite physique du musée. Il s'agit là d'un facteur indubitable pour mousser la popularité des musées, cela dans l'optique d'augmenter la visite physique d'un public diversifié et plus large que la clientèle habituelle des musées (chercheurs, instituteurs, étudiants, néophytes, amateurs d'art, touristes, etc.).

Topographie des quatre tableaux 

Épistémologie de la muséologie virtuelle : origine, définition et fonctionnalités 

 

NOTE(S)

(1) Cette optique colle à la perception du musée imaginaire de André Malraux (1956) voulant que le musée puisse voyager dans le temps, et soit accessible hors de ses murs. Nous y reviendrons plus loin.

(2) Lacroix (1997) rapporte qu'Internet court-circuite les institutions gouvernementales parce qu'elle construit une relation de l'individu au savoir et entre l'individu et l'État.

(3) Les collections sont désormais réunies sur un seul médium.

(4) Nous attendons par là, le capital culturel, dont parle Bourdieu (1979), qui représente l'éducation reçue et le bagage culturel légués par les parents de classes sociales aisées et bourgeoises. Cette «éducation héréditaire» apporte des compétences intellectuelles aux individus qui légitime leur discours et qui, par conséquent, les rendent aptes à juger de la beauté esthétique des objets d'art.

(5) Un terme ancré dans le jargon muséologique, et souvent employé dans le domaine d'Internet et de l'informatique.

(6) Toutes potentialités interactives liées aux nouvelles technologies (hyperliens, logiciels périphériques comme le VRML, réalité virtuelle, etc.).

(7) Comme le formulent Bowen, Bennett & Johnson (1998) faisant référence à Alex Morrison, un spécialiste en recherche cognitive appliquée lors d'une table du Museums Association Conference en septembre 1997, «Object fetishism is on the way out. Museums will collect and display information, not artifacts».

(8) Les visiteurs qui ont coutume d'étudier la texture des œuvres, par exemple, se retrouvent devant des outils de consultation comme une «aide au regard» à travers la fonction Loupe.

(9) Davallon compare le musée virtuel à une machine sémantico-pragmatique, dont les règles de production coïncideraient avec les règles d'interprétation chez l'utilisateur.

(10) Comme le ferait un lecteur lors d'une recherche documentaire dans une bibliothèque.

(11) Le «lecteur virtuel» est le rôle désigné à l'usager, qu'il le veuille ou non, étant dicté par la nature du dispositif communicationnel (Ramognino et Grao, 1998).

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Roxane BernierRoxane Bernier est doctorante au Département de Sociologie de l'Université de Montréal et chercheure associée au Centre d'Étude et de Recherche sur les Expositions et les Musées (CÉREM) au Département de Muséologie de l'Université Jean Monnet à Saint-Étienne. Sa thèse porte sur la perception des visiteurs en relation avec l'usage de cinq technologies nouvelles au musée (bornes interactives, démonstrations multimédia, visioconférences, ateliers sur Internet et musées virtuels). À titre de consultante, elle a travaillé pour la Direction des musées de France, la Cité des sciences et de l'industrie à Paris ainsi que pour le Musée de la civilisation de Québec et le Musée canadien des civilisations à Hull. Elle a également coordonné un numéro sur les NTIC pour la revue européenne de muséologie Publics et Musées, en plus d'avoir écrit plusieurs articles scientifiques et participé à des conférences internationales en Australie, en Finlande, en Angleterre et aux États-Unis.

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).