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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Langage(s) du Net

Louis-José Lestocart

Louis-José Lestocart:
Etudes d'Histoire et d'archéologie. Maîtrise d'Histoire ancienne. DEA d'archéologie protohistorique (Institut d'Art et d'Archéologie, Paris). Critique littéraire (Europe, Lettres Françaises), critique d'art et de cinéma (art press, Positif, NRF, Cinémathèque) et commissaire d'exposition au Ministère des Affaires Étrangères (Agora :expo en ligne sur l'art du net).

L'art est-il devenu une espèce ayant besoin de muter? L'Internet par les flux, les modes rhizomiques qui l'avivent, la mutation radicale d'une création basée sur des liens réels avec les internautes, suscite un renouveau complet des méthodes d'analyse. Pourtant, les observateurs pris dans une Weltanschauung caduque (représentation du monde), font souvent des gloses attendues face à ce qui est une véritable "anomalie" dans un paradigme artistique triomphant (1).

Certes la grande innovation du Net.art est de dématérialiser l'oeuvre et d'organiser l'espace autour d'elle en structures séquentielles, en tenant compte des questions de diffusion et des nouvelles donnes spatio-temporelles et sociales propres au médium. Ainsi se fait une nouvelle réalité artistique ayant parfois recours à des notions mathématiques et physiques pointues qui modélisent au mieux pensée créatrice et intellectuelle, conscience et représentation, tout en se plaçant dans la perception globale du champ économique et géopolitique mondial.

Néanmoins, la culture d'Internet, loin de se référer à la seule esthétique, s'illustre surtout par la création de communautés virtuelles et langagières, avec de nouveaux schémas identitaires et sociaux, unies par des centres d'intérêts partagés où l'interlocution et l'observation des comportements et des dynamiques de pensée deviennent «art» à part entière. Mailinglists depuis 1993, newsgroups (antérieurs à la formation de l'Internet d'aujourd'hui) et toutes sortes de dispositifs conversationnels, comme les IRC (Internet Relay Chat) et les chat (conversations IRC), qui tendent à changer la perception de l'art et de la vie quotidienne, en particulier dans cette forme d'engagement consistant à échanger librement des informations. Cette situation a cependant conduit très vite à une position paradoxale voire inconfortable. Qui parle en définitive? Et qui lit et regarde? La question de l'identité individuelle, qui touche aussi bien l'artiste que l'internaute, étant, par là même, la première abordée (2).

Métaphore I - Langage et avatar 

Métaphore II - De l'avatar à l'être artificiel 

 

NOTE(S)

(1) D'après l'épistémologue Thomas Kuhn (La structure des révolutions scientifiques, 1983 - il invente la notion de paradigme en 1962), les sciences fondent des paradigmes où chacun consent à l'existence d'un certain nombre de paramètres qui posent et établissent une doctrine ou plutôt une croyance, et chaque chercheur sacrifie à cette croyance. Puis survient une révolution scientifique, c'est-à-dire qu'émerge d'un lot de croyances spécifiques une question, fait d'un hasard ou rencontre d'une probabilité qui détruit l'ensemble du paradigme. Mais comment repérer l'anomalie ? Allouer à un fait artistique une signification précise, afin d'en évaluer la portée et en dégager le sens pour l'ensemble de la pratique artistique, ressort d'une projection esthético-philosophique. Projection qui paraît maintenant, par bien des côtés, épuisée (nous en sommes à l'ère du post-post modernisme), bien qu'on s'évertue encore à invoquer le sens d'une œuvre (d'un courant artistique). D'ailleurs toujours originale, importante et significative, selon un mécanisme inné de désir de sens, véritable besoin phylogénétique, pour le critique ou le conservateur ou le directeur de centre d'art ou, encore, le conseiller pour les arts plastiques dans la recherche de sa relation identitaire profonde au monde l'Art. Selon la Théorie de la signification (Bedeutungstheorie) de Jacob Von Uexküll, les objets revêtent des connotations pour les sujets regardants, tout en bâtissant des paradigmes illusoires. Connotations, toujours prégnantes, où l'art n'est pas seulement signe donné, mais toujours quelque chose qui nécessairement voudrait signifier.

(2) Thème de l'identité fondamental dans l'art du Net et (historiquement partagé) par des artistes comme Olia Lialina, Alexei Shulgin, Vladimir Miyeski, Heath Bunting, Andy Best, JODI, Superbad, Mark Napier, Etoy et ®™ark.

(3) Dans l'énoncé performatif, dont se réclame Mouchette, l'idée d'identité du «je» conçu comme narrateur littéraire ou plutôt le sujet posé par l'indicateur «je» intime un comportement. Ce comportement correspond alors chez l'exécutant (l'internaute) à la recherche de création d'un langage métaphorique qui engendre à son tour un désir de territoire (un déploiement de territoire tel un origami), fondateur de la validité des règles constitutives de la langue choisie/construite par l'artiste. Il y ainsi co-émergence d'intention différentes au départ mais qui convergent vers une solution ou un choix. Or, si Je signifie la personne qui énonce la présente instance de discours contenant je, le locuteur donc, Je ne se réfère à rien dans le monde si ce n'est à quelque chose d'exclusivement linguistique.

(4) Auquel il faut ajouter, sur le même principe, Lullaby for a dead fly

(5) Il pousse même la facétie jusqu'à mettre sur une autre page les images extraites du fameux site, tout au moins ses liens avec les caractères japonais - reproduisant ainsi la dichotomie entre promesse et frustration qui, là, de surcroît, devient nulle et non avenue puisqu'on obtient ce qu'on veut.

(6) Des promesses de photos «dégueulasses et très belles» mènent soit à des photos anodines ou signifiantes dans leur symbolisme (chaussures), soit à d'autres photos en très gros plan où ne sont plus lisibles que d'«énormes» pixels.

(7) Le Golem, dont l'histoire est romancée en 1915 par Gustav Meyrinck, est un être d'argile à forme humaine qui s'anime par le fait d'écrire sur son front le mot Emet (Vérité).

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Abrahams, Annie. Being human

Kisseleva, Olga. 1996. How are you?

Madre, Frédéric. pleine-peau/mst

Mouchette. Flesh and Blood; Lullaby for a dead fly; Kill my cat

 

SITE(S) CONNEXE(S)

«Trop souvent, écrit Uexküll, nous imaginons que les relations qu'un sujet entretient avec les choses de son milieu prennent place dans le même espace et dans le même temps que ceux qui nous relient aux choses de notre monde humain. Cette illusion repose sur la croyance en un monde unique dans lequel s'emboîteraient tous les êtres vivants.» (Pierre Clément, éthologue et didacticien, professeur à l'université Lyon I, Science et avenir, «Autant d'espèces, autant de mondes!», Hors Série, no 119).

 

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).