archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Naviguer au coeur de la poésie numérique

Andrée Duchaine

section critiques
section cybertheorie

Zone - extrait vidéo QuickTime.

Zone est la première installation multimédia interactive de Françoise Lavoie-Pilote réalisée et produite en 1999 (1). Son projet s'élabore sur une période de deux ans. Lavoie-Pilote réalise, écrit les textes et conçoit la version sonore et visuelle. En s'appropriant les outils disponibles en nouvelles technologies, l'artiste tente d'établir une nouvelle manière de raconter une histoire, un "récit ordiné". 

Zone est le récit de trois femmes issues d'une même famille, et de trois générations successives. L'auteure traite de l'évolution des valeurs, telles que: la perte des traditions, l'influence des origines, l'importance de la nature et de ses traces sur notre comportement. Le récit en prose prédomine la trame sonore. C'est la voix d'Anka que l'on entend se dissoudre et s'intercaler entre une voix masculine, les bruits de la campagne et ceux de la ville. L'aspect visuel dévoile aussi une structure dense et stratifiée. C'est à l'aide des déplacements du curseur sur l'écran que le spectateur-interacteur naviguera et réalisera l'actualisation de Zone. Nous sommes en présence d'une scénarisation, d'une programmation très élaborée menant à des parcours de lectures différentes et simultanées. 

Schéma de navigation de l'oeuvre interactive Zone par Françoise Lavoie-Pilote

Zone est riche comme objet d'analyse. Nous avons privilégié le niveau de l'expression, c'est-à-dire les transformations syntaxiques de surface des divers langages mis en oeuvre, puisque Zone réunit à la fois littérature, cinéma, vidéographie et musique.

Afin d'introduire quelques pistes de réflexions, nous avons utilisé deux approches convergentes et complémentaires; l'une relève de la sémiotique syncrétique, c'est-à-dire, que tout comme le cinéma, le théâtre, l'opéra et la performance, l'installation multimédia regroupe une pluralité de langages. L'on peut, d'ores et déjà, considérer Zone comme objet syncrétique. L'autre approche sera celle de la pragmatique, puisqu'il est question d'une installation interactive. C'est ainsi qu'au cours de la scénarisation et de la syncrétisation des divers langages, l'auteure a dû inclure une typologie actorielle du spectateur-interacteur. Si nous acceptons l'hypothèse que chaque langage possède un programme narratif, il va de soi d'intégrer le programme narratif de l'interacteur comme un langage distinct. En multimédia interactif, il ne suffit pas de parler, encore faut-il être deux.

La poésie comme point de départ 

« Pays où l'eau vive parfois se retire léguant aux grands espaces les syngnathes immobiles qui pour enchanter les labours forcenés chantent. Pays où neiges premières imposent aux coléoptères le silence. Sol où souvent le froid complote au large du transatlantique. En ce pays brûle la bûche du fermier pendant que sur les cristaux coule la verte salive du clochard.

À des kilomètres au sud, des humains s'enferment et se cajolent pendant qu'on enfonce les touches ferreuses pour quelques imprimés, bruits saccadés et irréversibles.»(2)

Les programmes narratifs (parfois identifié par l'abréviation p.n.) ont une hiérarchie. Ils agissent comme principe organisateur de la production du sens en mettant en oeuvre «les transformations, avec le jeu des jonctions (disjonctions et conjonctions) et des énoncés qu'elles construisent (état et faire)» (3). Lavoie-Pilote privilégie la poésie. Les récits en prose de trois femmes issues d'une même famille, et de trois générations successives s'intercalent se répètent et s'unissent. La structure du programme narratif littéraire (visuel et sonore incluant la musique) est représentée sous forme de relations de contradictions, créant des structures polémiques. Ainsi, au niveau de la narration, à la voix de l'enfant et de la jeune femme, s'oppose une voix d'homme. Aux phrases courtes et simples de l'enfant, des phrases complexes énoncées par une voix d'homme. À la légère réverbération dans la voix de l'enfant, se confronte une voix sèche, dure et rythmée. Aux récits individuels des femmes véhiculant leurs rêves et leurs déceptions, se dresse des récits collectifs relatant des grandes catastrophes mondiales.

Dans l'organisation du p.n. littéraire on peut déjà entrevoir la sémiotique narrative de Zone. C'est-à-dire une syntaxe de surface articulée sous forme de confrontations qui caractérisent, dans un sens beaucoup plus large, l'imaginaire humain et, une syntaxe profonde qui nous renvoie à la structure du discours poétique, une structure abstraite comparable aux programmes pratiqués en logique et en mathématiques.

C'est ainsi que les relations de contradictions et les structures polémiques ont été mises en place, et ce, dans tous les p.n., créant des tissus d'interdépendance entre chacun des programmes. Le p.n. visuel est relié et interrelié au programme littéraire et sonore. Le carrefour central, espace des récits collectifs, est interrelié aux récits individuels des femmes. Dans l'exercice de syncrétisation avec la prose, les images ont subi des transformations. Le traitement infographique, le flou, la superposition, la transparence, la saturation des couleurs et les contrastes réussissent à recréer cet univers onirique. Au rythme lent des récits d'Anka s'oppose le rythme rapide des récits collectifs qui nous renvoie vers ce passage entre rêve et réalité. Le p.n. sonore dévoile, lui aussi, un type d'organisation identique aux autres programmes. Au silence de la campagne, s'oppose le bruit de la ville, à la monophonie, la polyphonie des voix, aux voix renversées des sons métalliques près de l'électroacoustique.

Le programme narratif de l'interacteur: le contexte aux dépens du texte 

Si l'on situe les programmes narratifs littéraire, visuel et sonore au niveau de l'énoncé, le programme narratif de l'interacteur nous situe au niveau de l'énonciation, c'est-à-dire à la structure de la communication. Une structure, où s'impose la mise en relation de deux actants, l'un interacteur et l'autre transposé en objet de faire. Alors implicitement le p.n. de l'interacteur, dit de performance, en présuppose un autre, celui de la compétence. Cette notion de compétence renvoie l'interacteur au coeur de l'organisation hiérarchique mise en place par l'auteure. Son savoir-faire lui permettra de dégager les conditions structurelles de l'interaction en tant qu'acte de communication et de production du sens.

Zone utilise deux types d'interactivité : navigationnelle et locale. L'interactivité navigationnelle permet à l'interacteur de voyager en cliquant sur la souris, tandis que l'interactivité locale donne accès à une forme de "bricolage" sonore et visuel. En déplaçant le curseur sur l'écran, des images surgissent (fade in) ou s'éclipsent (fade out), en provoquant un mixage d'images. Les sons subissent le même type de traitement, c'est-à-dire: une combinaison d'éléments sonores produisant une création polyphonique et/ou monophonique. Lors de son parcours, l'interacteur sera confronté à la compétence de l'auteure, une compétence inégale, donnant lieu à des manipulations navigationnelles et locales. Dans ce programme les relations contradictoires et les structures polémiques se transforment en une quête d'équilibre de type contractuel afin que le p.n. de l'interacteur y soit inscrit (voir schéma). Ses déplacements transforment ainsi l'objet syncrétique en matière et c'est en intervenant sur la matière que l'interacteur dévoile l'intentionnalité de son auteure.

Au cours de l'élaboration de ce programme narratif, Lavoie-Pilote a dû dresser une typologie virtuelle des attitudes de l'interacteur telles que l'accord, l'obéissance jusqu'aux structures contractuelles et éviter, un tant soit peu, le type de relations contraignantes présentes dans les autres programmes (4). Voilà une épreuve de taille qui a été surmontée dans la conception de Zone: glissement de posture épistémologique du texte au contexte, et questionnement sans fin du "je crois qu'il croit que je crois"...

Livrés à eux-mêmes les divers p.n. ne participent pas à la production du sens et peuvent même être considérés comme matières premières "rush" par rapport au produit fini. Lavoie-Pilote a dû procéder par tâtonnements successifs. C'est-à-dire qu'une fois le programme narratif fixé (par diverses applications algorithmiques élaborant des programmes virtuels a priori étrangers les uns aux autres), elle a aménagé des interfaces et effectué des suites d'opérations logiques qui lui ont permis de converger vers la production d'un tout. L'interacteur doit lui aussi modifier sa posture et procéder par essais afin de s'approprier le sens. Dès lors, sa performance narrative s'inscrira en syncrétisme avec le parcours programmé par l'auteure. (5)

L'on reconnaîtra dans Zone une importante mise en scène des procédures de syncrétisation des divers langages. Lavoie-Pilote utilise la poésie comme unité de langage initiale qui, une fois syncrétisé, produit, tant au niveau sémantique que syntaxique, un discours poétique. Nous naviguons au coeur d'un système de pensée dont toutes les parties sont liées et interreliées, à la fois au niveau formel et conceptuel. Il est clair que Françoise Lavoie-Pilote travaille à l'élaboration d'une écriture qui lui est personnelle. Zone apporte et apportera une contribution dans l'instauration d'un vocabulaire, d'une grammaire spécifique, au champ des arts médiatiques.

Ces quelques réflexions nous ont imposé, tout comme à l'auteure, de naviguer entre texte et contexte. Il va de soi que chaque objet impose sa propre grille d'analyse, mais en dernier recours, ce qui compte c'est l'expérimentation et l'immersion dans l'oeuvre.

 

NOTE(S)

(1) Née à Roberval (au Québec) en 1974, Françoise Lavoie-Pilote vit et travaille à Montréal. Elle complète en 1996 à l'Université de Montréal, un baccalauréat conjoint en Études françaises et Études cinématographiques. Puis elle s'inscrit à l'UQAM au programme de maîtrise en multimédia et nouvelles technologies. Zone est son projet de mémoire. En 1999, elle obtient avec Zone le MIM d'or (Marché international du multimédia de Montréal).

(2) Extrait du texte de Zone.

(3) Fontanille, Jacques, Activités du groupe de recherches sémio-linguistique (1983-1984) in Sémiotiques syncrétiques, activités du G.R.S.L. (1983-1984) VI, 27 septembre 1983.

(4) Le logiciel utilisé pour la programmation de Zone est la version 7.0 de Director .

(5) Bien entendu comme toute forme d'expression créatrice, avec les contraintes et les paramètres des différents langages.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Galerie Oboro (Montréal, Québec) du 16 septembre au 22 octobre 2000
Zone: installation multimédia interactive
Réalisation: Françoise Lavoie-Pilote
Production: Université du Québec à Montréal 1999
Commissaire: Andrée Duchaine

 

haut de la page / retour à la page d'accueil /

 


 

Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).