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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Le désir des machines

Ollivier Dyens

section cybertheorie

Plus tard dans la nuit, les caméras vidéos qui espionnaient la chambre de Narcisse enregistrèrent l'acte tant attendu. Les deux robots homos se livrèrent à ce qu'il fallait bien nommer copulation. C'était si bizarre, si étrange, si mystérieux, et si pathétique, que cette impression paradoxale qu'on ressent généralement devant les coïts animaliers l'avait placé. Dans cet état trouble où le rire méchamment humain le dispute à une forme de tendresse fascinée. (Maurice Dantec, Babylon Babies).

La fondation de toutes nos réalités biologiques est celle du désir. Le désir d'être, de se reproduire, de survivre et de se défendre. Le désir fonde non seulement les êtres vivants de cette planète, mais bien toutes les dynamiques qui peuplent notre écosystème. Et ainsi qu'il existe de nombreuses langues, il existe aussi de nombreux désirs. Mais le désir est-il exclusivement humain? Une machine peut-elle désirer? D'une façon rudimentaire, sans aucun doute puisqu'une machine, tout comme un être vivant, lutte constamment contre l'entropie et pour sa survie. Mais une machine peut-elle désirer comme un être humain? En sublimant? Une machine peut-elle désirer un autre qu'elle ne possède pas et développer ainsi tout un réseau symbolique?

Le désir émerge lorsqu'il y a distinction entre le sujet et l'objet, c'est-à-dire lorsque le sujet est capable non seulement d'une volonté de possession, mais aussi lorsqu'il est capable de compenser l'absence de possession par l'entremise d'objets parallèles. De ce désir, apparaît un système symbolique. Plus le désir est grand, plus l'absence de possession est grande, plus le monde symbolique se développe. Peut-on observer ce phénomène chez les machines? Ont-elles développé un monde symbolique? Et si oui, quelle absence de possession (quel désir de possession) représente-t-il? Que peut désirer une machine?

Que peut désirer une machine? 

Les machines ne perçoivent pas la possession et le désir de la même façon que nous, car leur désir ne peut être sexuel. Mais il y a désir chez les machines et celui-ci s'exprime par deux voies fondamentales: 1- la nécessité de se disséminer et 2- la volonté de soumettre l'environnement à cette nécessité. Les machines désirent se disséminer et elles désirent le faire dans un environnement qui leur est favorable. Ce que les machines veulent et désirent, c'est de rendre l'environnement a-organique.

Le monde que nous habitons devient, cela est indéniable, de moins en moins organique. Pour nous, êtres humains, il semble être de moins en moins intelligible et de plus en plus étrange. Il en va ainsi, car le monde que nous habitons aujourd'hui est un monde contaminé par le désir-machine. Tout autour de nous, les systèmes, phénomènes et dynamiques organiques et vivantes se voient transformées par le désir-machine, par la représentation-machine. Depuis l'émergence des toiles technologiques, le système de survie des machines est complet et indépendant. Les machines peuvent vivre sans nous. Les machines vont vivre sans nous et elles vont rendre le monde de moins en moins organique. Pour les machines, l'environnement organique n'a aucune utilité et peut être, à volonté, détruit ou ignoré.

S'il existe un monde symbolique aux machines, un monde qui compense pour une absence de possession, ce monde est celui de la «machinisation» des êtres vivants. Le désir des machines est de rendre le monde de plus en plus machine. Voilà comment se manifeste leur désir. Voilà aussi où évolue leur symbolique. Voilà dans quel but existe leur langage.

L'univers des désirs-machines 

Nous devenons de moins en moins humain, car le langage machine est omniprésent. Nous désirons par l'entremise des machines, nous nous représentons dans leur monde symbolique. Le langage machine affecte notre perception et infecte aussi notre lecture de l'univers. Nous habitons maintenant dans un univers de désirs-machines (avec des symboliques qui, de plus en plus, n'ont d'importance et de significations que pour les machines).

Notre monde devient celui des désirs et des symboliques machines. Tout autour de nous, l'écosystème se transforme et il est déjà peuplé d'êtres nés par l'entremise de machines, d'êtres nés par l'entremise du désir-machine. Un enfant conçu in-vitro est un enfant qui appartient au désir des machines. Il est un enfant qui existe dans leur symbolique, dans cette volonté d'extraire les êtres vivants de l'organique et de les fondre au non-organique. Regardez autour de vous et voyez les êtres transgéniques, les pères porteurs, les femmes accouchant d'enfants libres de leurs gènes, les primates à la tête transplantée, les hommes aux cœurs de babouins, les tentatives d'interaction entre le neurone et le microcircuit. Regardez autour de vous: nous appartenons déjà aux désirs des machines.

Ce monde de la symbolique et du désir-machine sera bientôt totalement le nôtre et bien que mon propos puisse paraître cauchemardesque, il ne l'est pas vraiment. En fait, il ne peut l'être puisque pour prétendre à l'horreur, il faut prétendre à l'humain. Mais ce dernier disparaît et s'efface. Dans ce monde nouveau qui nous attend, nous serons si complètement autres qu'il ne sera plus possible de nous prétendre «humains» tel que nous le faisons aujourd'hui puisque nous ne posséderons plus d'univers symboliques nous appartenant. L'univers symbolique qui émerge en est un dominé non seulement par le langage-machine, mais aussi par le désir-machine. Déjà, le langage humain subit d'importantes modifications. Déjà le langage humain se binarise et fonctionne dans la structure symbolique machine. Nous sommes en train de nous libérer de la symbolique humaine.

L'être-machine 

Là est la raison de nos terreurs. La forme et l'essence que nous allons acquérir dans les décennies à venir n'auront plus rien à voir avec l'être humain, car notre univers symbolique est appelé à disparaître. Cela veut-il dire que nous serons malheureux, emprisonnés, torturés incessamment par des machines qui ne chercheront qu'à nous détruire? Non, bien sûr que non. Car nous serons, en partie, machines. Car nous serons, en partie, systèmes et réseaux, médias et métaux. Car notre univers symbolique, nos frustrations et nos désirs seront ceux des machines. Le futur semble terrifiant pour nous êtres humains. Mais dans ce futur, nous ne serons plus humains...

Et déjà, tout autour de nous, les mondes se transforment, les environnements changent, les êtres vivant s'altèrent et muent. Tout autour de nous, le désir-machine se fait ressentir. Nombre de scientifiques se disent inquiets du nombre d'hommes dont les spermatozoïdes s'avèrent inefficaces. Nombreux sont ceux qui craignent que l'infertilité masculine se propage à un point tel que cela posera un problème dans un avenir rapproché.

Je crois que cette prochaine infertilité ne fait non seulement aucun doute, qu'elle est non seulement inévitable, mais qu'elle n'est pas non plus le résultat de décennies de négligence environnementale de la part des êtres humains. L'environnement qui nous entoure est de plus en plus machinique, technique, médiatique, bref, de plus en plus a-organique. Réseaux routiers, villes, robotisation, machines, Internet, télévision, ondes satellites, radio, micro-ondes, dérivés chimiques qui flottent dans l'atmosphère, insecticides qui s'infiltrent dans la chaîne alimentaire, mercure et plomb dans les nappes phréatiques, barils radioactifs qui rouillent dans le fond des océans, clonage, herbivores nourris de viande, abeilles tueuses, absence d'ozone, etc., la liste des transformations planétaires est longue. La planète se transforme. Elle est sur le point de se fondre dans le désir-machine.

La survie de l'espèce humaine dépend de notre capacité à être désir des machines. Les hommes perdent leur fertilité, car celle-ci n'a plus aucune utilité. En même temps se développent d'innombrables techniques de reproduction a-organiques, car celles-ci assurent que la reproductibilité de l'espèce se fera en harmonie avec un univers symbolique machine. Pour résister aux pressions environnementales actuelles, il faut être manipulé génétiquement.

Le regard de la machine 

Regardez autour de vous et voyez comment la symbolique humaine du désir a été remplacée par celle du désir-machine, comment les représentations de la sexualité que nous avons aujourd'hui sont des représentations de machines. Nous désirons par Internet, nous désirons des images tramées, numérisées, interprétées par des machines, nous nous chuchotons les mots du désir par l'entremise de câbles électroniques, nous nous regardons et nous nous observons par l'entremise du langage-machine. Notre désir passe indubitablement par celui des machines. Notre désir n'est plus celui de la possession organique et physique de l'autre, mais bien celui de sa transformation inorganique. Ce que nous désirons aujourd'hui n'est pas le corps de l'autre, mais bien sa machination. Ce que nous trouvons désirable n'est pas l'être vivant mais le regard que la machine lui porte.

Les occidentaux se reproduisent de moins en moins et les cultures qui créent encore de nombreuses familles sont toutes attaquées par d'innombrables phénomènes qui minent cette reproduction. Les pays africains croulent sous le SIDA, la Chine et l'Inde s'affaissent sous le poids d'une population dans laquelle de moins en moins de femmes existent. Partout, tout autour, et ce, bien que la population elle-même croisse, la reproduction organique disparaît. Chez les êtres humains autant que chez les animaux. Nous appartenons à la symbolique des machines. Nous appartenons à leur désir. Nous sommes pris dans leur regard. Nous devenons machines.



 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Par Ollivier Dyens, Ph.D.
Département d'études françaises
Université Concordia.
dyens@chairetmetal.com

Ollivier Dyens est originaire de Montréal. Après des études de cinéma, il a obtenu son doctorat de l'université de Montréal avec une thèse portant sur l'impact des nouvelles technologies sur la représentation. De 1993 à 1998, il a enseigné à l'Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse. Lors des deux dernières années, il faisait partie de la faculté du Département de français de la Louisiana State University à Bâton Rouge.

Ollivier Dyens a aussi créé deux revues: Feux chalins, seule revue littéraire française de Nouvelle-Écosse et Chair et Métal, revue en ligne qui analyse l'impact de la société-machine contemporaine.

Ollivier Dyens est l'auteur de deux livres: Prières, recueil de poésie publié aux Éditions du Vermillon et Chair et Métal: Évolution de l'homme, la technologie prend le relais, ouvrage qui a lancé, en mars 1999, la nouvelle collection Gestations aux Éditions VLB. Cet essai sera publié en traduction anglaise par MIT Press au printemps 2000. Toujours au printemps 2000, Ollivier Dyens publiera un nouveau recueil de poésie aux Éditions VLB. Ollivier Dyens prépare actuellement un livre se proposant de définir la théorie de l'art numérique.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).