archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Un entretien avec 0100101110101101.ORG

Tilman Baumgärtel

Tilman Baumgärtel1. Tilman Baumgärtel habite en Allemagne. Il a fait des études en littérature allemande, médias et histoire et s'intéresse aussi au cinéma. En tant qu'auteur pigiste, il a collaboré depuis 1995 à plusieurs revues électroniques. Sur son site on retrouve, entre autres, quelques entrevues (en allemand et en anglais) avec des acteurs connus de la scène cyberartistique.

2. 0100101110101101.ORG n'est pas affilié, de quelque manière que ce soit, au site The original plagiarist.org. Ce dernier a copié de bonne guerre le premier et c'est pourquoi on retrouve sur 0100101110101101.ORG l'adresse suivante : http://plagiarist.org/www.0100101110101101.ORG/ mais il n'y a aucun lien entre les deux, sinon un lien purement virtuel.

3. L'entrevue insiste plus particulièrement sur les événements entourant le copiage du site Hell.com (un site privé présentant des créateurs d'interfaces haut de gamme) et sur l'approche conceptuelle des actions de 0100101110101101.ORG.

?: Vous êtes reconnu dans le cyberespace pour avoir entièrement copié et publié le site Hell.com sur votre propre serveur. Racontez-nous comment vous vous y êtes pris…

0100101110101101.ORG: Nous sommes abonnés à la liste Rhizome. Un jour, un message annonçait l'accessibilité au site Hell.com pour une période de 48 heures, dans le cadre d'un événement intitulé "Surface". L'accès était réservé aux abonnés de Rhizome et exigeait un mot de passe. Nous n'avions jamais visité Hell.com mais nous en avions entendu parlé et nous savions surtout que c'était le plus gros musée d'art Web. Alors, durant ces 48 heures d'accès libre, nous avons téléchargé tout ce que le site contenait. Cela n'a pas été aussi simple qu'on le croirait, il nous a fallu 26 heures pour y arriver. Ensuite, nous avons tout publié sur notre site et nous avons envoyé un message contenant l'adresse URL, répétée des centaines de fois sur la même page, à plusieurs listes de discussions et journaux.

?: Hell.com a-t-il réagi?

0100101110101101.ORG. Oui, après seulement deux heures, les gens de Hell.com nous ont fait parvenir, à nous et à la compagnie canadienne qui nous héberge, un courriel nous informant qu'on violait le copyright sur tous les artistes sur Hell.com ainsi que Hell.com elle-même, et nous enjoignaient de fermer le site sur-le-champ.

Tout le monde en a parlé pendant des semaines, ce débat public nous donnait une visibilité autant qu'à eux. Nous avons reçu de très nombreux visiteurs à qui l'accès étaient refusé mais qui désiraient connaître Hell.com.

?: Mais si vous avez finalement fermé le site, c'est que vous ne vouliez pas autant de publicité. Je ne suis pas certain, par ailleurs, que ces lois internationales puissent être vraiment appliquées. Ils auraient pu exiger que votre fournisseur retire votre abonnement. Toutefois vous prenez avantage du fait que ce sont des artistes américains, et que par manque de moyens ils ne peuvent engager un bataillon d'avocats pour vous poursuivre en Europe. Si vous aviez fait la même chose avec le site de CNN, ces derniers vous auraient intenté un procès en moins de dix minutes, et le site aurait été fermé sans délai.

0100101110101101.ORG: On peut toujours être plus radical. Mais cela aurait été interprété comme une action politique, comme une agression contre quelque chose. Nous ne nous opposons à rien. Nous ne sommes pas des anarchistes qui cherchent à détruire l'art Web. On travaille avec ce qu'on a sous la main et on essaie de transmettre et de propager nos idées.

Cette affaire avec Hell.com ne nous intéresse plus. On avait que deux jours pour réaliser le pompage, à la fin c'était tellement laid que nous en étions très ennuyés. Si on avait su que le résultat serait si médiocre, on ne l'aurait pas copié! Hell.com n'est qu'une exposition de design. Il n'y a pas d'idée derrière, ni de contenu spécifique. Je suis plutôt en accord avec Duchamp concernant l'art non rétinien. Notre travail peut être présenté et compris sans l'aide d'aucun ordinateur, par exemple s'il n'y avait eu aucun projecteur hier pour la présentation du site, cela ne nous aurait causé nul problème, car notre démarche n'est pas esthétique mais éthique, elle est basée sur les contenus et les idées et non sur l'image.

?: Alors quelle est l'idée derrière cette action? Était-ce d'accéder à un site réservé à une élite autoproclamée, afin de le rendre accessible à tous?

0100101110101101.ORG: Oui, d'abord il y avait ce sentiment que Hell.com se situait à l'opposé de notre conception du Web et de ce qu'il devrait être, mais nous ne sommes pas seuls à partager cette idée. Tous les hackers pensent de même. La différence entre nous et les hackers (dans le sens populaire et méconnu du terme), c'est que notre type d'activisme est étroitement lié au cyberespace, aujourd'hui il n'est plus nécessaire d'être un hacker parce que nous sommes dans l'ère de l'"infoware" (société de l'information). L'époque reposant sur le matériel technique d'une part (hardware) et les logiciels de l'autre (software) est révolue, plus besoin d'être un hacker professionnel, il est maintenant possible de transmettre des idées sans avoir de connaissances techniques préalables.

?: Pourquoi ciblez-vous l'art? Pourquoi ne pas agir de la même façon avec le site de CNN par exemple?

0100101110101101.ORG: Si vous assemblez deux objets ordinaires, comme ces chaises par exemple, vous créez de l'art. Alors que si vous prenez deux peintures de ces chaises et que vous les mettez ensemble, c'est autre chose, on dira meta-art, anti-art ou activisme. Il en va de même sur Internet. La création artistique ne nous intéresse pas en tant que telle, nous nous attardons à la subversion et au débat autour de l'art. Devrions-nous appelé ça "artivisme"?

Suite de l'entretien... 

 

NOTE(S)

Traduction : Pierre Robert

 

ARTICLES COMPLÉMENTAIRES

Xavier Malbreil - 12/2002 Éloge des virus informatiques dans un processus d’écriture interactive

Richard Barbeau - 05/2000 Entrevue avec ®TMark

Denis Labrosse - 02/2000 Hackers : un nouveau mode de régulation de la société en réseau

 

haut de la page / retour à la page d'accueil /

 


 

Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).