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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Une esthétique de l'interactivité?

Pierre Robert

Lorsqu'on expérimente l'interactivité à travers l'art dédié au Web, l'approche initiale consiste à découvrir dans quelle mesure les oeuvres explorées satisfont nos attentes ou notre curiosité. Vient ensuite la valorisation des productions représentatives de ce que recoupe la notion d'interactivité. Passé ce processus de repérage, les oeuvres interactives n'en continuent pas moins à nous questionner. Elles engagent alors une réflexion plus théorique.

En démêlant les ficelles de ce nouvel art, en retirant des oeuvres, bribe par bribe, des explications et des connaissances, les données amassées finissent par se recouper, élaborant alors des notions, des définitions et des modèles. Cette attitude théorique correspond à une quête fort légitime. En effet, toute oeuvre comportant des aspects sinon obscurs du moins inédits, induira une investigation analytique. L'interactivité suscite avec grande insistance cette investigation. Pourtant la définition de l'interactivité est, à la base, simple à comprendre. L'inter et l'actif créent et rendent compte d'une relation dynamique. Toutefois malgré cette apparente simplicité, l'interactivité demeure souvent insaisissable. La myriade de contextes qu'elle appelle, la riche intersubjectivité qu'elle suscite, la provenance des niches sociales et psychiques d'où elle est créée, sont autant d'aspects que l'analyse devrait considérer.

Simon Penny 1 affirme, pour sa part, que dans ce domaine rien n'a été vraiment développé. Selon lui, l'art créé à l'aide des ordinateurs a fait émerger deux positions critiques exclusives. L'une relevant du modernisme, soit une attitude qui privilégie l'étroite corrélation entre le matériau et le contenu. Alors qu'une position postmoderniste - dont il remarque qu'elle se manifeste en même temps que l'arrivée des outils informatisés - négligerait le support pour se concentrer sur le concept. Évidemment, il faudrait grandement nuancer cette opposition, bien que ce rapport dualiste existe. Au-delà de ce débat entre les modernes et les postmodernes, une chose demeure certaine, les arts visuels occidentaux n'ont effectivement aucune tradition sur laquelle s'appuyer afin d'élaborer une esthétique de l'interactivité. En effet, l'histoire de l'art et l'esthétique puisent plutôt dans l'ethnologie, la sociologie, l'histoire, la philosophie ou la sémiologie. Pour leur part, les modèles théoriques issus des médias demeurent marginaux, mais ils sont certainement des plus prometteurs.

Mille ans de peinture, dit-il, ont conduit à l'élaboration d'une esthétique approfondie de l'image statique, de la couleur et de la ligne, des formes et des plans, de la géométrie et de la perspective. Cent ans d'images en mouvement nous ont donné une esthétique basée sur la temporalité, la cinétique, les angles de caméra, les fondus enchaînés, les ellipses. Mais rien n'existe quant à une esthétique de l'interaction en temps réel. (notre traduction, Ibid)

Si les médias et la technologie n'ont pas encore intégré de plain-pied l'histoire de l'art et l'esthétique, d'autres penseurs, comme Simon Penny, portent déjà un regard attentif sur les nouvelles théories scientifiques de la complexité, de la vie artificielle, des agents autonomes et de l'autopoïesis. Cet intérêt pour les sciences contemporaines permettrait de contourner l'écueil que constitue l'interactivité telle qu'elle est actuellement conçue. Une interactivité qualifiée de pavlovienne par Penny.

Le jeu simplificateur de l'action-réaction serait, selon lui, encore trop omniprésent sous le label interactif. Ces nouvelles pensées scientifiques promulgueraient des comportements émergents qui auraient la capacité de se développer dans le temps (sur les modèles génétiques). Ils auraient ainsi la possibilité de créer des niches écologiques fonctionnelles dont le comportement ne nécessiterait pas la présence d'un observateur ou d'une interaction directe. Ce nouveau modèle, instruit par des analogies biologiques plus que par le post-structuralisme linguistique, il le nomme le postulat Burnham/Cézanne, "un mouvement néomoderniste dans lequel le système interactif de l'oeuvre manifeste une harmonie parallèle à la nature". (Ibid)

Sans vouloir conclure ou adopter d'emblée les idées émises par Simon Penny, il est juste de dire que l'apport des nouveaux concepts en biologie favorise de nouvelles recherches artistiques. Eduardo Kac, par exemple, fait figure de pionnier dans cette voie.

 

NOTE(S)

(1) Penny, Simon. 1998. "Moore's Law, Systems Theory and the Aesthetics of Interactive Art", Astrolabe Online Journal

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).